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Lettre aux Parrains d'Alexis Deneux du 07/10/2002

Point-Cœur Charles de Foucauld

Buenos Aires -
Argentine

« Chers parrains, chers amis, chère famille,

Beaucoup d'entre vous me posent des questions sur la situation économique en Argentine, alors je me permets de vous recopier un extrait d'une lettre aux parrains écrite par Jacinta (admirez mon honneteté, non?)!

Quand l'Argentine ne fait plus la une des journaux français...

Chaque jour qui passe, l'Argentine plonge un peu plus profondément dans la crise. Souvent, nous nous demandons comment le pays tient debout et n'est pas encore mis à feu et à sang, la révolte de décembre n'ayant été qu'un bref incendie. Je serais bien incapable de vous donner un cours d'économie mais il semble que les causes de cette crise soient lointaines (source : la Croix du lundi 14 janvier 2002).

Les coups d'état civils et militaires, qui se sont succédés dès les années trente, ont mis au pouvoir des dirigeants souvent incompétents et corrompus. Cette instabilité politique a généré une instabilité et une fragilité économiques, l'Argentine passant d'un nationalisme protectionniste à un ultra libéralisme. La fuite des capitaux est devenue quasi systématique : imitant les dirigeants, les Argentins se sont accoutumés à placer leurs épargnes à l'étranger au lieu de les réinvestir dans leur propre pays. Dans les années 80, épuisée par une dictature militaire et une guerre désastreuse contre l'Angleterre (les Malouines), l'Argentine connaît aussi une grave crise bancaire due à l'endettement du pays. L'inflation galope, atteignant jusqu'à 4000% par an !!!! Nos amis nous racontent souvent qu'à la fin des années 80, lorsqu'ils allaient faire leurs courses, les prix variaient entre le moment oú ils entraient dans le magasin et le moment oú ils en sortaient ! La parité peso/dollar mise en place sous Carlos Menem au début des années 90 jugule l'inflation et redonne confiance aux investisseurs étrangers mais n'est en réalité que poudre aux yeux, l'Argentine n'ayant pas une économie assez solide pour justifier cette parité. La hausse du dollar rend les produits argentins beaucoup trop chers sur le marché mondial et surtout sur le marché brésilien (premier marché) : la catastrophe est générale lorsque le Brésil dévalue en 1999.

Aujourd'hui, le pays est asphyxié par l'endettement et au bord de la banqueroute. La parité peso-dollar a été levée au début de cette année et beaucoup des classes moyennes ont vu leurs économies placées en banque divisées par 2 ou 3 (le fameux corralito !). Bref, le train de vie des Argentins, jusqu'alors fort identique à celui des Européens, s'est considérablement restreint ces derniers mois. La plupart de nos amis du quartier ont perdu leur emploi depuis novembre 2001 : beaucoup d'usines ont fermé et les classes moyennes ont renoncé à leur jardinier ou femme de ménage, toujours payés au noir. Ceux qui ont gardé leur emploi ont vu leur salaire réduit à environ 150 à 300 pesos par mois pour les plus chanceux. Mais les prix alimentaires, eux, ont été multipliés par 3 !!!

Je pourrais prendre pour exemple notre amie Mabel qui gagnait environ 1000 pesos par mois avant de perdre son emploi dans l'import-export. Aujourd'hui elle travaille pour un Bolivien et assemble des sous-vêtements chez elle, avec sa machine à coudre. Mabel travaille 18h par jour à la lumière d'une mauvaise lampe, comme une bête de somme, pour gagner 5 à 7 pesos par jour (le kilo de pain est à 2 pesos !). Nous nous frottons les yeux : sommes-nous en Argentine, longtemps grenier de l'Europe ou bien dans un pays du sud-est asiatique ?

Au milieu de la déroute générale, les familles des villas ont trouvé principalement trois moyens de survie : le trueque , le recyclage et les comedors.

Famille dans le Point-Cœur

Le trueque
Cette véritable institution n'est ni plus ni moins que du troc. Chaque jour sont organisés dans un endroit différent de la capitale et de la province ces immenses « marchés fondés sur un principe antédiluvien : je te donne un kilo de bananes en échange de ta chemise à fleurs. Une fois payé un droit d'entrée qui sert à l'organisation générale du trueque, une foule compacte et fort agitée (il ne faut pas manquer la bonne occasion !) s'échange tant des biens matériels que des services : Internet, cours d'anglais, clous, livres, boissons gazeuses dont les Argentins raffolent, voitures etc. Je peux par exemple réparer une baignoire qui fuit et en échange me faire faire les frisettes à la Céline Dion dont je rêve depuis si longtemps Plus sérieusement, nos amis revendent tout ce qu'ils peuvent au trueque : poupées devenues inutiles, vêtements trop petits et surtout pain maison, empanadas (chaussons fourrés de viande hachée, oignons, œufs durs) et beignets savamment élaborés par Roxana, Nieka, Graciela et toutes les mères de famille de notre quartier. Ces échanges se font grâce à une monnaie spécifique, exclusivement en cours dans les trueque. Et si malheureusement, nous apprenons ces jours-ci que le droit d'entrée, jusqu'alors modeste, a été fortement taxé par les pouvoirs publics (manne inespérée !), le troc et tant d'autres « débrouilles révèlent l'inventivité de l'homme, son ingéniosité et sa capacité à survivre au milieu des pires difficultés.

Ce trueque qui servait à tant de personnes a été tellement taxé de droits d'entrée qu'il a perdu tout son intérêt. Alors plus personne n'y va et c'est encore une ressource en moins...

Le recyclage
Participer au troc signifie avoir au moins quelques pesos en poche pour acheter la farine, le sucre, l'huile qui serviront à confectionner les petites merveilles citées ci-dessus. Les familles les plus pauvres, celles qui vivent dans les ranchitos de cartons transpercés par le froid de cette fin juin, les pieds englués dans la boue, n'ont d'autres ressource que de faire les poubelles des riches, ou dit plus élégamment, de « recycler . Imaginez des hordes de silhouettes sombres envahissant, la nuit tombée, les Champs Elysées, poussant des caddies rouillés ou tirant péniblement des charrettes à moitié bancales, la faim au ventre. C'est ce qui se passe Plaza de Mayo à quelques mètres du palais présidentiel, ou dans les quartiers chics de la Recoleta.

Au crépuscule, les hommes d'affaires en costume-cravate-portable cèdent la place à de jeunes pères et mères de famille accompagnés parfois de leur marmaille en quête de cartons, de papier, de bouteilles vides et de tout ce qui peut être recyclé. Il est impressionnant de voir tous ces visages penchés fouillant méthodiquement les ordures à la recherche de quelques trésors empilés ensuite dans les carrioles. Il faut faire vite car la concurrence est nombreuse et c'est réellement chaque poubelle qui connaît un visiteur. Vers minuit, les charrettes tirées par des chevaux fatigués et les bicyclettes zigzagantes traînant des montagnes de cartons se serrent en file indienne le long des routes pour regagner les villas miserias. Un kilo de carton revendu, c'est 30 centavos. Un kilo de cuivre, c'est 3 pesos. Voilà pourquoi tant de lignes téléphoniques sont arrachées pour être dépecées !!

Ce "recyclage" maintenant n'est plus réservé aux familles les plus pauvres. C'est tout le monde qui y participe pour survivre : les grands pères, les pères et mères de familles, les enfants... Polako est l'un de ceux qui part des journées entières avec son oncle à la recherche de l'or ondulé, si j'ose dire. Il en revient sale comme jamais, et complètement extenué. Il aura six ans en décembre prochain...

Le comedor
Le midi, nous nous rendons au comedor de la paroisse ; trente à quarante personnes, sans travail et sans moyen de subsistance, viennent déjeuner. Antonia est déjà là depuis 8h30 du matin pour préparer le repas. Cette cuisinière hors pair, moulée dans son éternel tablier, affairée entre fours et marmites fumantes nous accueille toujours avec des cris stridents : « Puntos-Corazon !!!! et nous serre énergiquement contre sa forte poitrine. Sa bonne humeur et ses éclats de rire sont contagieux et c'est « gonflés à bloc que nous allons servir les repas. Vraiment, nous admirons Antonia, institution à elle seule, véritable âme du comedor, fidèle au poste et au service des plus pauvres depuis tant d'années. Ces derniers mois, l'inquiétude barre son front car la municipalité ne livre la nourriture qu'au compte goutte et réunir quelques kilos de viande relève du défi. Le comedor a dû fermer un mois entier cet été. Quant à nous, servir les repas exige certains midis une véritable stratégie. Parfois des disputes éclatent car si les quantités sont insuffisantes, la faim, elle, est bien là.

Ah le comedor. Chaque fois j'y vais avec une grande joie ! J'ai tellement de plaisir à rester discuter avec les différentes familles et tous les enfants que j'en oublie souvent l'heure et je me fais tirer les oreilles lorsque j'arrive en retard à notre propre repas de communauté...

Je voudrais juste essayer de vous faire comprendre la façon dont je vis ce qui se passe autour de moi. Autant, dans ma lettre précédente, je vous donnais quelques exemples de ce que voient mes yeux, autant maintenant que plus de deux mois ont passé, je peux vous parler de ce que ressent mon cœur. Parce que je ne vais pas vous parler de Untel, Untel et Untel, je vais vous parler de personnes bien vivantes, de visages, de rencontres, de partages, de cœurs et surtout d'amis...

Comme j'aimerais vous faire partager la réalité de ce que je vois, leur réalité ! J'ai tellement peur qu'en lisant mes lettres vous ayez une image fausse, une image lointaine...

J'aimerais tellement que vous puissiez voir vous aussi, mais surtout ressentir. Je crois que la grande souffrance de ma mission Points-Cœur c'est de découvrir des choses incroyables, de ne pas en être digne et ne pas savoir comment vous les transmettre dans toute leur grandeur, dans toute leur beauté, dans toute leur divinité... Mais il faut essayer! S'il m'est donné d'être vos yeux, il faut vraiment que vous me croyiez sur parole ! ( d'autant plus qu'ayant explosé stupidement mon appareil photo - je sais que ça va en faire rire certains! - et je risque de ne pas pouvoir vous ramener autant de photos que ce que je voudrais !). Les images dont je vous parle, elles, ne passeront jamais au journal de 20 h parce qu'il n'y a pas assez de chiffres, de conséquences socio-politiques.
Il y a juste une souffrance brute que le monde cherche à cacher par-dessus tout, que le monde fuit car il en a peur.

.........

Ils s'appellent Pirulo (ou Christian) et Léo. Ils sont frères et vivent dans la maison quasi en face du Point-Cœur. Ils ont dix et huit ans. En voilà une famille qui souffre. Le papa, par chance, a un travail mais tous les sous partent dans l'alcool. La maman, Mirta, est épuisée par la charge de la famille qu'elle porte à elle toute seule. Son premier enfant est en prison pour un bon moment pour des histoires de vols et de meurtres, Mirta n'a même pas les sous pour se payer le bus et le visiter de temps en temps. Après suit une fille, Anna-Syrie. Le troisième, dix-sept ans a perdu un œil dans une bagarre contre la police. Le quatrième Alexis (ou Cabeza), quatorze ans, a reçu une balle dans la jambe il y a trois mois de la part d'un grand-père auquel il essayait de voler une brouette pleine "d'or ondulé"... Il ne peut toujours pas marcher, mais ses amis dans leur grande charité, viennent le chercher et l'emmènent clopinant pour aller se droguer. Viennent ensuite el Piru y el Léo, les deux derniers. La maison est minuscule, sale, sordide. Deux petites pièces oú rentrent à grande peine quelques lits, qu'ils se partagent pour dormir.

Piru est un garçon très sensible, très débrouillard, très inventif. Il se fabrique des jouets avec trois fois rien, comme cette petite voiture qu'il démonte et remonte à longueur de journées. Il la peint de toutes les couleurs, même s'il sait que la pluie va venir tout effacer le lendemain. Il vient nous demander un fil de fer, un bout de bois, qui pourraient venir la consolider. Mais son grand plaisir est avant tout de prendre le Polako comme passager et de me prendre moi comme moteur! C'est aussi un grand amoureux des animaux. Il éduque le petit chiot qu'il a adopté à longueur de journée et lui a fabriqué une niche high tech. Par contre il refuse mon idée de cheminée me disant " mais t'es fou Alexis, s'il fait un feu dans sa maison de bois, elle va brûler!" Il y a une semaine Piru est venu partager notre dîner. Quel bavard! Il nous a tenu en haleine pendant au moins une bonne demi-heure avec ses histoires de bateaux, voitures, engrenages...

Léo, si je devais le définir en un mot je dirai "terrible". Tout seul, cet enfant est adorable. Dés qu'un autre enfant est présent, il peut se transformer en véritable bombe...

Léo toque à la porte du Point-Cœur quarante fois par jour, pour demander un verre d'eau, pour faire un bisou, pour aider à cuisiner, pour aller aux toilettes, pour discuter, pour "un truc hyper urgent mais qu'il peut te dire qu'à l'intérieur"...bref tous les prétextes sont bons pour entrer... et s'il réussit à te faire ouvrir la porte, il se faufile vite fait entre tes jambes et, après, c'est tout une histoire pour le faire sortir... Un jour, je le traîne dehors alors qu'il simule des arrêts cardiaques et autres morts subites... Il referme la porte derrière moi... J'ai oublié mes clefs à l'intérieur ! J'ai eu l'air bien bête de lui demander de m'enseigner ses techniques de cambrioleurs pour ouvrir ! Loin de penser à me faire chanter, celui-ci s'est empressé de m'expliquer, tout fier de me montrer ses talents...

Ah le Léo... Son grand sourire plein de dents cassées et moisies par tous les caramels dont il a fait son principal aliment (brosse à dent, dentifrice sont des mots inconnus pour beaucoup d'enfants ici...), ses grands yeux noirs, ses savantes grimaces. Comme je suis touché lorsqu'il vient passer un moment sur mes genoux ! Je crois que d'Amour j'en ai bien aussi soif que lui... Alors Léo il nous donne un peu de tout : de la grande joie, de la tristesse, des colères, de la violence, mais avant tout il nous donne son cœur. Il y a deux semaines Zeus me raconte que Léo a été plus insupportable que d'habitude lors de la permanence ; c'est signe que quelque chose va mal chez lui. Et en effet, le lendemain, alors qu'il m'accompagne aux courses, perché sur mes épaules, il se penche et me murmure dans l'oreille que son grand père est mort durant la nuit...

Daniela, ou la petite sauvageonne... Lorsque j'entends des petits coups répétés sur la porte du Point-Cœur, un rythme calme mais qui insiste, un visiteur qui refuse de dire le moindre mot avant que la porte ne soit ouverte, je sais que Daniela est là... Daniela, cette petite fille de huit ans qui te regarde avec des yeux de chien battu et qui te demande d'un ton suppliant : "Alexis, Alexis, donne moi un verre d'eau, Alexis... ", qui pousse des petits gémissements jusqu'à ce que tu lui ai apporté, qui en boit deux gouttes... et qui ensuite parfois te le lance à la tête ou à celle d'un passant en criant les pires insultes ! Daniela qui se promène dans le quartier en balançant la tête, qui passe de maison en maison pour revendre ses petits pantalons volés...

Daniela qui joue son jeu de grande reine très calme, mais qui, toutes les deux minutes, se transforme en véritable terreur. Daniela qui va décocher un bon coup de poing à des garçons plus âgés qu'elle, comme ça, pour rigoler... Daniela qui se balade toute seule à deux heures du matin...

Un jour au moment de la sieste, Daniela vient nous rendre une petite visite... Je suis tout seul au Point-Cœur, je me charge donc de la recevoir... Elle s'installe sur mes genoux et nous commençons à lire une belle histoire. Au bout de quelques instants celle-ci change de position et entame une véritable provocation sexuelle. J'ai été littéralement pris de court, ne sachant pas comment réagir. La seule chose que j'ai trouvée a été de lui dire que, comme l'histoire de l'intéressait pas, nous allions faire un dessin... Nous nous lançons donc dans la conception d'un beau dessin pour l'envoyer en France... J'ai eu le droit à ma seconde surprise : alors que je lui refusais un feutre, celle-ci saisit un petit revolver de plastique qu'un enfant avait oublié au Point-Cœur et me menace d'un geste qui n'a plus rien d'enfantin en disant "Damelo o te cargo a tiros" (donne-le moi ou je te bute à coups de feu). Troisième acte : nous venions de terminer notre grand concours de taillage de crayons et je m'apprête à nettoyer la table. Celle-ci m'en empêche et veut le faire elle-même. Elle rassemble donc avec méthode toutes les petites miettes et les dispose en une petite ligne... ramasse un crayon, se le met dans le nez et suit la petite ligne avec la pointe, pour terminer en rejetant sa tête en arrière et pousser un gémissement de satisfaction... Je n'avais jamais vu une petite fille de huit ans me mimer avec tant de précision un rail de cocaÔne... Je lui demande de m'expliquer ce qu'elle vient de faire, sa réponse est effrayante : " c'est simple, tu fais la ligne, tu l'aspires fort par le nez, et après tu rejettes ta tête en arrière, et là tu te sens bien..."

Vol, sexe, armes, drogue, voilà la réalité de Daniela... Ces gestes qu'elle effectue, elle ne les a pas appris n'importe oú... Voilà ce que c'est de vivre dans la plus grande promiscuité avec une des plus grandes familles trafiquantes de drogue du quartier, de dormir dans le même lit que sa mère et son copain du moment (Daniela a perdu son papa depuis longtemps), de les voir se shooter à la coke, de voir le grand frère ou le cousin se balader un revolver dans le pantalon...

Mon amitié avec Lara, la petite sur de Daniela, cinq ans, a commencé par une pierre... Une pierre reçue sur la nuque, lancée avec une précision diabolique par sa petite main... Ce jour-là les enfants étaient insupportables. Tous ont commencé à jeter des pierres sur le Point-Cœur lorsque je suis rentré à l'intérieur, refusant de continuer à jouer avec eux car ils se battaient, m'insultaient, etc. Ne pouvant les laisser tout détruire, j'ai bien dû ressortir pour les affronter... Après avoir réussi tant bien que mal à les calmer, je me suis aperçu que la leader de toute cette histoire était un petit bout de chou, la Lara. Celle-ci avait jeté la première pierre sur le Point-Cœur... Mécontente que s'arrête déjà le lynchage de la maison, celle-ci ramasse sa dernière pierre, et attend que j'aie le dos tourné pour me la lancer de toutes ses forces en pleine nuque, et s'enfuit en courant... Je la poursuis en poussant des grands cris, histoire de l'effrayer un peu, et une fois rattrapée, je lui fais un grand sourire. Je crois que ça a suffi pour lui faire comprendre que je lui avais déjà pardonné... Le lendemain en m'apercevant, elle venait déjà se jeter dans mes bras...

Et en la connaissant peu à peu, je découvre chez cette petite fille les mêmes signes alarmants que chez Daniela. Après un tour de petit avion, Lara n'explose pas de rire en essayant de maintenir son équilibre du fait du tournis comme les autres enfants, mais s'abandonne dans mes bras ou par terre, la tête en arrière, les yeux fermés, en murmurant "Diosito santito" (exactement le genre de phrase que prononcent les drogués juste après la prise...)

Alors c'est avec inquiétude que je raccompagne la petite Lala chez elle ; c'est avec joie que je la vois sortir de son arrogance naturelle parfois, lorsqu'elle vient simplement te faire un petit bisou ; c'est avec ferveur que je prie pour elle et sa famille...

Claudio, quarante et un ans, notre cher voisin qui venait nous réparer les coupures d'électricité en refusant mes gants... Claudio qui se battait pour faire fonctionner son petit commerce dont les bénéfices ne suffisaient jamais à subvenir aux besoins de sa femme et de ses deux enfants. Claudio qui fabriquait donc des pâtes de fruit, chocolats et dragées de toutes sortes pour arrondir les fins de mois. Claudio qui s'était acheté une arme, voulant que ne se reproduise plus jamais le vol de tout son stock comme l'année antérieure. Claudio est donc parti en ville vendre un petit stock de pâtes de fruits. Au retour le taxi s'est fait arrêté, 500 mètres avant d'arriver à la maison, par deux malfaiteurs en manque de liquidité pour payer leur dose. Claudio résiste, Claudio se prend cinq balles. Claudio meurt pour quelques pesos que les assassins ne volent même pas au final. On a veillé le corps, on l'a enterré. Merci Seigneur, Eva et Claudio, le fils aîné, ont renoncé à leur désir sanglant de vengeance et ont rangé les armes...
Quelle douleur que cet événement Quelle douleur d'entendre à travers les murs les pleurs d'Eva... Claudio était un des meilleurs amis du Point-Cœur et mes compagnons, qui le connaissaient depuis bien longtemps, ont été sacrément touchés. Priez! Priez mes chers parrains pour l'âme de Claudio, et pour sa famille !

S'il y a bien deux personnes que j'aime visiter, c'est Alicia et David. Alicia cette petite grand-mère toute maigre, au sourire "aéré", au regard pénétrant et son fils David (environ trente ans) très sympathique. Ces deux-là sont comme chiens et chats mais s'aiment intensément. Alicia et David vivent dans une maison très pauvre, mais te reçoivent de tout leur cœur dès que tu passes le pas de leur porte. Alicia, comme beaucoup de femmes ici (pour ne pas dire la quasi-totalité) était battue par son mari et s'est donc séparée de lui.

La moitié déchirée de la photo de mariage trône encore sur le vieux meuble... Il y a quelques années, David en rentrant chez lui trouve son frère pendu : le manque l'avait emporté. Ce drame a causé chez David et Alicia un profond déséquilibre psychique, qui se caractérise chez David par de brusques dépressions. L'unique point positif est le non catégorique que David a su dire à la drogue juste après la mort de son frère...

Il y a trois semaines, David a fait une tentative de suicide à son tour: il a avalé toutes ses pastilles pour deux semaines. Alicia, en le voyant, a tout de suite appelé une ambulance et ils ont pu le sauver de justesse... Dès le lendemain Alicia venait nous voir pour tout nous raconter et nous demander de l'aider à aller voir David à l'hôpital et de prier pour lui... Après dix jours, David a pu sortir et rejoindre le quartier, il vient avec Alicia le jour même nous faire la belle surprise de leur visite : " Qui d'autre serais-je allé visiter, si vous êtes mes seuls amis ? " nous a-t-il dit...

J'ai encore tellement de rencontres à vous faire partager et je dois bien me rendre à l'évidence que jamais je ne pourrai vous parler de toutes...

Il en reste une cependant que je ne peux éviter. Celle avec Dieu : C'est Lui que m'a amené jusqu'ici, c'est Lui qui m'aide à y rester, c'est Lui qui me pousse à prononcer le oui de chaque jour... Jésus-Christ. Je suis désolé pour les non croyants qui reçoivent cette lettre, mais ce serait vous mentir que d'oublier de vous parler de Lui ! Comment croyez-vous que j'arrive à vivre tout ça? C'est dur de ne pas fuir devant la souffrance de l'autre, c'est dur de recevoir les enfants comme ils sont, c'est dur de vivre dans un tel quartier... M'avez-vous déjà connu comme super homme ? Non! Vous connaissez ma faible patience, parlez-moi de vivre au milieu d'enfants insupportables! Vous connaissez mon tempérament parfois pessimiste, parlez-moi de vivre dans la joie et l'espérance ici ! Vous connaissez mon attachement aux petites choses matérielles et mon égoÔsme, parlez-moi de les oublier, jusqu'à s'oublier soit même ! Vous savez comme je vous aime, parlez moi de vivre loin de vous !

Non, je ne suis pas un super homme, c'est sûr ! Seulement il y a Dieu...

Alors, comment ne pas vous en parler : Lui, la source de toute ma joie ? Ah, comme je suis heureux de retrouver, en union de cœur, mes bons amis fous de Lui... Ah, comme je suis triste pour ceux qui ne partagent pas un tel trésor... J'ai en mon cœur de tels désirs d'infini ! Et ma petite vie de tous les jours vécue avec Lui parvient si bien à les combler !

Duc in Altum ! Avance au large ! Ce cri de l'évangile nous pousse à aller toujours plus loin ! Il y a tellement à découvrir, tellement à partager, qu'il est urgent d'étendre les voiles... C'est dur de quitter son rivage, sa sécurité, ses repères pour partir vers des horizons inconnus, mais quelle joie que celle de la pleine mer ! Il est urgent de savoir en quoi l'on croit, d'avoir ses idéaux de vie. Il est urgent de se poser les questions véritables. Sortons de notre train-train ! Arrêtons de nous laisser vivre ! Ne nous contentons pas d'une vie riquiqui, alors qu'on peut en faire quelque chose de très grand (avec l'aide de Dieu) ! Vivons pleinement ! Ne croyons pas que nous avons tout le temps, ne croyons pas que nous n'avons plus le temps.

Qu'il est facile d'oublier que Polako continue à mendier dans la rue, que Jorge lutte pour donner à manger à ses enfants, que David risque à tout moment de replonger, que Piru et Léo vont dormir entassés à trois ou quatre dans un même lit, que la drogue et une grossesse à treize-quatorze ans guettent Daniela au coin du tournant, que Lara se fera encore battre par sa maman. Qu'il est facile de ne pas voir qu'à côté d'eux nous avons tout. Parfois, la nuit, je ne trouve pas le sommeil à force de penser à eux tous. Je tremble dans mon lit pour leurs vies... Alors entrons-y tous dans cette immense inquiétude ! C'est parfois douloureux, mais toujours très grandissant... Lorsque mon cœur se serre, ça me fait aussi me rendre compte que j'en ai un...

Je crois qu'il faut que je conclus cette lettre sinon elle ne rentrera pas dans l'enveloppe. Quelques nouvelles quand même : nous sortons de travaux intensifs dans la maison (ciment, sable, brouette furent mon quotidien pendant un mois). Je n'en peux plus et suis bien content de retrouver bientôt une vie normale. Les enfants et nos amis me manquent tellement, car nous n'avons quasiment pas pu les voir durant ce temps de travaux.

Simon, un Allemand doit venir nous rejoindre d'ici deux semaines. Le printemps est là ! Nos fleurs, amoureusement soignées par Zeus, commencent à sortir. Les nouveaux tubes de Cumbia sont là aussi et la guerre des baffles continue.

Je vous embrasse bien fort...
Alexis, votre humble serviteur »

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