« Chers parrains, chers amis, chère famille, Beaucoup d'entre vous me posent des questions sur la situation économique en Argentine, alors je me permets de vous recopier un extrait d'une lettre aux parrains écrite par Jacinta(admirez mon honneteté, non?)! Quand l'Argentine ne fait plus la une des journaux français... Chaque jour qui passe, l'Argentine plonge un peu plus profondément dans la crise. Souvent, nous nous demandons comment le pays tient debout et n'est pas encore mis à feu et à sang, la révolte de décembre n'ayant été qu'un bref incendie. Je serais bien incapable de vous donner un cours d'économie mais il semble que les causes de cette crise soient lointaines (source : la Croix du lundi 14 janvier 2002). Les coups d'état civils et militaires, qui se sont succédés dès les années trente, ont mis au pouvoir des dirigeants souvent incompétents et corrompus. Cette instabilité politique a généré une instabilité et une fragilité économiques, l'Argentine passant d'un nationalisme protectionniste à un ultra libéralisme. La fuite des capitaux est devenue quasi systématique : imitant les dirigeants, les Argentins se sont accoutumés à placer leurs épargnes à l'étranger au lieu de les réinvestir dans leur propre pays. Dans les années 80, épuisée par une dictature militaire et une guerre désastreuse contre l'Angleterre (les Malouines), l'Argentine connaît aussi une grave crise bancaire due à l'endettement du pays. L'inflation galope, atteignant jusqu'à 4000% par an !!!! Nos amis nous racontent souvent qu'à la fin des années 80, lorsqu'ils allaient faire leurs courses, les prix variaient entre le moment oú ils entraient dans le magasin et le moment oú ils en sortaient ! La parité peso/dollar mise en place sous Carlos Menem au début des années 90 jugule l'inflation et redonne confiance aux investisseurs étrangers mais n'est en réalité que poudre aux yeux, l'Argentine n'ayant pas une économie assez solide pour justifier cette parité. La hausse du dollar rend les produits argentins beaucoup trop chers sur le marché mondial et surtout sur le marché brésilien (premier marché) : la catastrophe est générale lorsque le Brésil dévalue en 1999. Aujourd'hui, le pays est asphyxié par l'endettement et au bord de la banqueroute. La parité peso-dollar a été levée au début de cette année et beaucoup des classes moyennes ont vu leurs économies placées en banque divisées par 2 ou 3 (le fameux corralito !). Bref, le train de vie des Argentins, jusqu'alors fort identique à celui des Européens, s'est considérablement restreint ces derniers mois. La plupart de nos amis du quartier ont perdu leur emploi depuis novembre 2001 : beaucoup d'usines ont fermé et les classes moyennes ont renoncé à leur jardinier ou femme de ménage, toujours payés au noir. Ceux qui ont gardé leur emploi ont vu leur salaire réduit à environ 150 à 300 pesos par mois pour les plus chanceux. Mais les prix alimentaires, eux, ont été multipliés par 3 !!!
Le trueque Ce trueque qui servait à tant de personnes a été tellement taxé de droits d'entrée qu'il a perdu tout son intérêt. Alors plus personne n'y va et c'est encore une ressource en moins... Le recyclage
Le comedor Ah le comedor. Chaque fois j'y vais avec une grande joie ! J'ai tellement de plaisir à rester discuter avec les différentes familles et tous les enfants que j'en oublie souvent l'heure et je me fais tirer les oreilles lorsque j'arrive en retard à notre propre repas de communauté... Je voudrais juste essayer de vous faire comprendre la façon dont je vis ce qui se passe autour de moi. Autant, dans ma lettre précédente, je vous donnais quelques exemples de ce que voient mes yeux, autant maintenant que plus de deux mois ont passé, je peux vous parler de ce que ressent mon cœur. Parce que je ne vais pas vous parler de Untel, Untel et Untel, je vais vous parler de personnes bien vivantes, de visages, de rencontres, de partages, de cœurs et surtout d'amis... Comme j'aimerais vous faire partager la réalité de ce que je vois, leur réalité! J'ai tellement peur qu'en lisant mes lettres vous ayez une image fausse, une image lointaine...
......... Ils s'appellent Pirulo (ou Christian) et Léo. Ils sont frères et vivent dans la maison quasi en face du Point-Cœur. Ils ont dix et huit ans. En voilà une famille qui souffre. Le papa, par chance, a un travail mais tous les sous partent dans l'alcool. La maman, Mirta, est épuisée par la charge de la famille qu'elle porte à elle toute seule. Son premier enfant est en prison pour un bon moment pour des histoires de vols et de meurtres, Mirta n'a même pas les sous pour se payer le bus et le visiter de temps en temps. Après suit une fille, Anna-Syrie. Le troisième, dix-sept ans a perdu un œil dans une bagarre contre la police. Le quatrième Alexis (ou Cabeza), quatorze ans, a reçu une balle dans la jambe il y a trois mois de la part d'un grand-père auquel il essayait de voler une brouette pleine "d'or ondulé"... Il ne peut toujours pas marcher, mais ses amis dans leur grande charité, viennent le chercher et l'emmènent clopinant pour aller se droguer. Viennent ensuite el Piru y el Léo, les deux derniers. La maison est minuscule, sale, sordide. Deux petites pièces oú rentrent à grande peine quelques lits, qu'ils se partagent pour dormir. Piru est un garçon très sensible, très débrouillard, très inventif. Il se fabrique des jouets avec trois fois rien, comme cette petite voiture qu'il démonte et remonte à longueur de journées. Il la peint de toutes les couleurs, même s'il sait que la pluie va venir tout effacer le lendemain. Il vient nous demander un fil de fer, un bout de bois, qui pourraient venir la consolider. Mais son grand plaisir est avant tout de prendre le Polako comme passager et de me prendre moi comme moteur! C'est aussi un grand amoureux des animaux. Il éduque le petit chiot qu'il a adopté à longueur de journée et lui a fabriqué une niche high tech. Par contre il refuse mon idée de cheminée me disant " mais t'es fou Alexis, s'il fait un feu dans sa maison de bois, elle va brûler!" Il y a une semaine Piru est venu partager notre dîner. Quel bavard! Il nous a tenu en haleine pendant au moins une bonne demi-heure avec ses histoires de bateaux, voitures, engrenages... Léo, si je devais le définir en un mot je dirai "terrible". Tout seul, cet enfant est adorable. Dés qu'un autre enfant est présent, il peut se transformer en véritable bombe... Léo toque à la porte du Point-Cœur quarante fois par jour, pour demander un verre d'eau, pour faire un bisou, pour aider à cuisiner, pour aller aux toilettes, pour discuter, pour "un truc hyper urgent mais qu'il peut te dire qu'à l'intérieur"...bref tous les prétextes sont bons pour entrer... et s'il réussit à te faire ouvrir la porte, il se faufile vite fait entre tes jambes et, après, c'est tout une histoire pour le faire sortir... Un jour, je le traîne dehors alors qu'il simule des arrêts cardiaques et autres morts subites... Il referme la porte derrière moi... J'ai oublié mes clefs à l'intérieur ! J'ai eu l'air bien bête de lui demander de m'enseigner ses techniques de cambrioleurs pour ouvrir ! Loin de penser à me faire chanter, celui-ci s'est empressé de m'expliquer, tout fier de me montrer ses talents... Ah le Léo... Son grand sourire plein de dents cassées et moisies par tous les caramels dont il a fait son principal aliment (brosse à dent, dentifrice sont des mots inconnus pour beaucoup d'enfants ici...), ses grands yeux noirs, ses savantes grimaces. Comme je suis touché lorsqu'il vient passer un moment sur mes genoux ! Je crois que d'Amour j'en ai bien aussi soif que lui... Alors Léo il nous donne un peu de tout : de la grande joie, de la tristesse, des colères, de la violence, mais avant tout il nous donne son cœur. Il y a deux semaines Zeus me raconte que Léo a été plus insupportable que d'habitude lors de la permanence; c'est signe que quelque chose va mal chez lui. Et en effet, le lendemain, alors qu'il m'accompagne aux courses, perché sur mes épaules, il se penche et me murmure dans l'oreille que son grand père est mort durant la nuit...
Daniela qui joue son jeu de grande reine très calme, mais qui, toutes les deux minutes, se transforme en véritable terreur. Daniela qui va décocher un bon coup de poing à des garçons plus âgés qu'elle, comme ça, pour rigoler... Daniela qui se balade toute seule à deux heures du matin... Un jour au moment de la sieste, Daniela vient nous rendre une petite visite... Je suis tout seul au Point-Cœur, je me charge donc de la recevoir... Elle s'installe sur mes genoux et nous commençons à lire une belle histoire. Au bout de quelques instants celle-ci change de position et entame une véritable provocation sexuelle. J'ai été littéralement pris de court, ne sachant pas comment réagir. La seule chose que j'ai trouvée a été de lui dire que, comme l'histoire de l'intéressait pas, nous allions faire un dessin... Nous nous lançons donc dans la conception d'un beau dessin pour l'envoyer en France... J'ai eu le droit à ma seconde surprise : alors que je lui refusais un feutre, celle-ci saisit un petit revolver de plastique qu'un enfant avait oublié au Point-Cœur et me menace d'un geste qui n'a plus rien d'enfantin en disant "Damelo o te cargo a tiros" (donne-le moi ou je te bute à coups de feu). Troisième acte : nous venions de terminer notre grand concours de taillage de crayons et je m'apprête à nettoyer la table. Celle-ci m'en empêche et veut le faire elle-même. Elle rassemble donc avec méthode toutes les petites miettes et les dispose en une petite ligne... ramasse un crayon, se le met dans le nez et suit la petite ligne avec la pointe, pour terminer en rejetant sa tête en arrière et pousser un gémissement de satisfaction... Je n'avais jamais vu une petite fille de huit ans me mimer avec tant de précision un rail de cocane... Je lui demande de m'expliquer ce qu'elle vient de faire, sa réponse est effrayante : " c'est simple, tu fais la ligne, tu l'aspires fort par le nez, et après tu rejettes ta tête en arrière, et là tu te sens bien..." Vol, sexe, armes, drogue, voilà la réalité de Daniela... Ces gestes qu'elle effectue, elle ne les a pas appris n'importe oú... Voilà ce que c'est de vivre dans la plus grande promiscuité avec une des plus grandes familles trafiquantes de drogue du quartier, de dormir dans le même lit que sa mère et son copain du moment (Daniela a perdu son papa depuis longtemps), de les voir se shooter à la coke, de voir le grand frère ou le cousin se balader un revolver dans le pantalon...
Et en la connaissant peu à peu, je découvre chez cette petite fille les mêmes signes alarmants que chez Daniela. Après un tour de petit avion, Lara n'explose pas de rire en essayant de maintenir son équilibre du fait du tournis comme les autres enfants, mais s'abandonne dans mes bras ou par terre, la tête en arrière, les yeux fermés, en murmurant "Diosito santito" (exactement le genre de phrase que prononcent les drogués juste après la prise...) Alors c'est avec inquiétude que je raccompagne la petite Lala chez elleԠ; c'est avec joie que je la vois sortir de son arrogance naturelle parfois, lorsqu'elle vient simplement te faire un petit bisou; c'est avec ferveur que je prie pour elle et sa famille... Claudio, quarante et un ans, notre cher voisin qui venait nous réparer
les coupures d'électricité en refusant mes gants... Claudio
qui se battait pour faire fonctionner son petit commerce dont les bénéfices
ne suffisaient jamais à subvenir aux besoins de sa femme et de
ses deux enfants. Claudio qui fabriquait donc des pâtes de fruit,
chocolats et dragées de toutes sortes pour arrondir les fins de
mois. Claudio qui s'était acheté une arme, voulant que ne
se reproduise plus jamais le vol de tout son stock comme l'année
antérieure. Claudio est donc parti en ville vendre un petit stock
de pâtes de fruits. Au retour le taxi s'est fait arrêté,
500 mètres avant d'arriver à la maison, par deux malfaiteurs
en manque de liquidité pour payer leur dose. Claudio résiste,
Claudio se prend cinq balles. Claudio meurt pour quelques pesos que les
assassins ne volent même pas au final. On a veillé le corps,
on l'a enterré. Merci Seigneur, Eva et Claudio, le fils aîné,
ont renoncé à leur désir sanglant de vengeance et
ont rangé les armes...
La moitié déchirée de la photo de mariage trône encore sur le vieux meuble... Il y a quelques années, David en rentrant chez lui trouve son frère pendu : le manque l'avait emporté. Ce drame a causé chez David et Alicia un profond déséquilibre psychique, qui se caractérise chez David par de brusques dépressions. L'unique point positif est le non catégorique que David a su dire à la drogue juste après la mort de son frère... Il y a trois semaines, David a fait une tentative de suicide à son tour: il a avalé toutes ses pastilles pour deux semaines. Alicia, en le voyant, a tout de suite appelé une ambulance et ils ont pu le sauver de justesse... Dès le lendemain Alicia venait nous voir pour tout nous raconter et nous demander de l'aider à aller voir David à l'hôpital et de prier pour lui... Après dix jours, David a pu sortir et rejoindre le quartier, il vient avec Alicia le jour même nous faire la belle surprise de leur visite : " Qui d'autre serais-je allé visiter, si vous êtes mes seuls amis ? " nous a-t-il dit... J'ai encore tellement de rencontres à vous faire partager et je dois bien me rendre à l'évidence que jamais je ne pourrai vous parler de toutes... Il en reste une cependant que je ne peux éviter. Celle avec Dieu : C'est Lui que m'a amené jusqu'ici, c'est Lui qui m'aide à y rester, c'est Lui qui me pousse à prononcer le oui de chaque jour... Jésus-Christ. Je suis désolé pour les non croyants qui reçoivent cette lettre, mais ce serait vous mentir que d'oublier de vous parler de Lui ! Comment croyez-vous que j'arrive à vivre tout ça? C'est dur de ne pas fuir devant la souffrance de l'autre, c'est dur de recevoir les enfants comme ils sont, c'est dur de vivre dans un tel quartier... M'avez-vous déjà connu comme super homme ? Non! Vous connaissez ma faible patience, parlez-moi de vivre au milieu d'enfants insupportables! Vous connaissez mon tempérament parfois pessimiste, parlez-moi de vivre dans la joie et l'espérance ici ! Vous connaissez mon attachement aux petites choses matérielles et mon égosme, parlez-moi de les oublier, jusqu'à s'oublier soit même ! Vous savez comme je vous aime, parlez moi de vivre loin de vous ! Non, je ne suis pas un super homme, c'est sûr ! Seulement il y a Dieu... Alors, comment ne pas vous en parlerԠ: Lui, la source de toute ma joie ? Ah, comme je suis heureux de retrouver, en union de cœur, mes bons amis fous de Lui... Ah, comme je suis triste pour ceux qui ne partagent pas un tel trésor... J'ai en mon cœur de tels désirs d'infini ! Et ma petite vie de tous les jours vécue avec Lui parvient si bien à les combler !
Qu'il est facile d'oublier que Polako continue à mendier dans la rue, que Jorge lutte pour donner à manger à ses enfants, que David risque à tout moment de replonger, que Piru et Léo vont dormir entassés à trois ou quatre dans un même lit, que la drogue et une grossesse à treize-quatorze ans guettent Daniela au coin du tournant, que Lara se fera encore battre par sa maman. Qu'il est facile de ne pas voir qu'à côté d'eux nous avons tout. Parfois, la nuit, je ne trouve pas le sommeil à force de penser à eux tous. Je tremble dans mon lit pour leurs vies... Alors entrons-y tous dans cette immense inquiétude ! C'est parfois douloureux, mais toujours très grandissant... Lorsque mon cœur se serre, ça me fait aussi me rendre compte que j'en ai un... Je crois qu'il faut que je conclus cette lettre sinon elle ne rentrera pas dans l'enveloppe. Quelques nouvelles quand même : nous sortons de travaux intensifs dans la maison (ciment, sable, brouette furent mon quotidien pendant un mois). Je n'en peux plus et suis bien content de retrouver bientôt une vie normale. Les enfants et nos amis me manquent tellement, car nous n'avons quasiment pas pu les voir durant ce temps de travaux. Simon, un Allemand doit venir nous rejoindre d'ici deux semaines. Le printemps est là ! Nos fleurs, amoureusement soignées par Zeus, commencent à sortir. Les nouveaux tubes de Cumbia sont là aussi et la guerre des baffles continue.
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