Engagements définitifs d'Hugo Rivero et Arnaud de Malartic
dans la fraternité Molokaï
Le 7 décembre
2003 a eu lieu à Santo Tomé en Argentine, les engagements
définitifs d'Hugo Rivero et Arnaud de Malartic dans la fraternité Molokaï.

Hugo Rivero avec
Jean-Marie Porte à l'occasion
de la remise de la Légion
d'honneur au Père
Thierry |

Arnaud de Malartic |
Cadeau de Noël
Santo Tome, le 7 décembre 2003
Homélie à la messe d’engagement définitif
d’Arnaud et d’Hugo
Depuis une semaine, nous sommes entrés dans le temps privilégié de
l’Avent. Plus que jamais, l’Église - et nous
avec elle - sommes en situation d’attente. Nous scrutons
la route et tâchons d’aller à la rencontre de
Celui qui vient. Les mots d’ordre de la liturgie sont multiples
et sans cesse reviennent pour que nous ne nous endormions pas : « Veillez
! Priez sans cesse ! Ne perdez pas votre temps ! » C’est
dans ce contexte d’Avent, mieux encore d’intense espérance,
que prend place la cérémonie d’engagement définitif
dans la Fraternité Molokaï d’Arnaud et d’Hugo.
C’est un contexte riche en enseignement sur la mission qui
les attend. Souvent nous avons dit que les Amis des enfants parcouraient
les rues de leurs quartiers comme Jean-Baptiste parcourait les
chemins de la région du Jourdain. Comme lui, ils ne sont
pas Celui qui vient, mais ils l’annoncent par la gratuité et
la fidélité de leur amitié. Cette mission
paraît simple, mais elle est passablement exigeante. Si on
veut l’accomplir parfaitement, elle requiert le don de tout
soi-même. C’est qu’en christianisme, un témoignage à moitié n’est
pas un vrai témoignage ! On peut se demander alors comment
devenir cet homme qui « prépare les chemins du Seigneur,
[…] qui comble les ravins ». Il semble que Paul, dans
le passage de la Lettre aux Philippiens que nous venons d’écouter
(Ph I, 8-11), nous en livre assez bien le secret. Il dit ceci,
rappelez-vous : « Je voudrais que chez vous l’amour
aille en croissant en même temps que la connaissance et la
lucidité. Je voudrais que vous donniez à chaque chose
sa valeur de façon que vous soyez purs et sans reproche
au Jour du Christ ».
« Que l’amour aille en croissant ! »
Lorsque quelqu’un se donne à Dieu, on attend souvent
de lui qu’il soit déjà parfait. On le voudrait
déjà saint et l’on est parfois profondément
choqué de découvrir ses limites et ses défauts.
Peut-être sera-ce une déception pour beaucoup de ceux
qui m’écoutent, mais c’est rarement le cas !
Ceux qui se donnent à Dieu, ainsi que vont le faire d’une
façon radicale et définitive, nos amis Hugo et Arnaud
aspirent de tout leur cœur à la sainteté, à la
perfection de l’amour, de l’espérance et de
la foi, mais rien n’est encore mené à son accomplissement.
Cela le sera peu à peu, comme le rappelle souvent saint
Augustin, en proportion même de l’ardeur de leur désir.
L’Œuvre Points-Cœur se définit essentiellement
par l’amour. Elle est née de l’amour. Elle est
née pour l’amour. Elle n’a que cela à dire, à proclamer
: que tous sont aimés, y compris les brigands de grand chemin,
les pécheresses publiques, les « vagos » de
toutes sortes. De fait, personne ne peut échapper à l’amour
de Dieu parce que Dieu est amour et qu’Il ne peut faire autrement
que d’aimer. Cette réalité qui donne sens à l’existence,
beaucoup l’ignorent, beaucoup l’oublient et, du coup,
leur vie devient un cauchemar de désespoir, de violence,
d’insanité.
Les Amis des enfants veulent être mémoire de l’amour
et de la tendresse de Dieu spécialement auprès de
ceux dont la souffrance risque plus de les porter à la révolte
qu’à l’adoration. Cette mission, la plus belle
qui soit, exige d’eux que la charité, l’ouverture
aux autres, l’oblation dominent de loin l’égoïsme,
la préoccupation de soi car on la remplit non en disant à ceux
que l’on rencontre : « Dieu vous aime », mais
en les aimant comme Dieu les aime. De même que la vie d’un
homme d’affaires est tout entière occupée à débusquer
de nouveaux contrats, à faire entrer de l’argent, à gagner
toujours plus, la vie d’un Ami des enfants est occupée
par le désir de se perdre soi-même, d’accueillir
l’Esprit-Saint, de le laisser agir à travers lui,
d’être empli de charité. Il sait cependant que
ce ne sont pas ses seuls efforts qui lui permettront d’atteindre
quoi que ce soit de cela. Un Autre va en lui réaliser ses
désirs… un Autre viendra combler son attente. En ce
sens, tout Ami des enfants, avant même d’être
instrument de paix et de charité, restera toute sa vie un
grand mendiant, un mendiant heureux et comblé, le mendiant
de la charité divine, le mendiant d’une espérance
invincible, le mendiant d’une foi qui déplace les
montagnes pour le bien de son peuple.
« Que grandissent aussi votre connaissance et votre lucidité ! »
On dit parfois que l’amour est aveugle. Pour ma part, si
je me réfère à l’amour de Dieu, je crois
tout le contraire. L’amour véritable est doublé d’une
parfaite connaissance, il est extraordinairement lucide. Au Point-Cœur
de la Sainte-Famille au Brésil, nos voisins nous voyaient
souvent recevoir un homme qui déjà avait fait de
longs séjours en prison parce qu’il avait volé,
violé et même tué. Ils crurent bon de nous
prévenir de la situation, mais les Amis des enfants n’en
ignorait rien. Les voisins s’étonnèrent alors
: « Mais, si vous savez cela, pourquoi le recevez-vous ? » Et
eux de répondre : « Justement parce qu’il est
ce qu’il est et que pour découvrir la Miséricorde
de Dieu, tout en sachant que nous connaissons son passé puisque
lui-même nous l’a révélé, il a
besoin d’expérimenter notre amour. » En ce sens,
tout amour qui ignore est un amour faux. Dieu aime parfaitement
parce qu’Il connaît parfaitement. Parce que vous êtes
appelés à être consolateurs de ceux qui souffrent,
parce que vous êtes appelés à vivre dans des
quartiers où la culture est modeste, n’imaginez pas
que vous êtes appelés pour autant à être
ignorants. Je disais récemment à un cardinal italien
: « Ma joie est d’envoyer des docteurs dans les paroisses
les plus pauvres ». Et c’est vrai : ma joie, même
si vous n’en avez pas toujours le temps, est que vous appreniez à découvrir
le pays où vous êtes envoyés - sa géographie,
son économie, son art -, votre quartier, chacun de vos voisins
- son histoire, sa famille, ses aspirations, ses dons et ses limites.
Pourquoi ? Pour que votre lucidité soit parfaite, pour que
votre amour ne soit ni naïf, ni aveugle, mais vrai, tout comme
l’amour d’un confesseur pour son pénitent, tout
comme l’amour d’une mère pour son enfant, tout
comme l’amour de Dieu pour chaque homme. Pour le dire autrement,
pour que votre amour soit un véritable amour de miséricorde.
« Je voudrais que vous donniez à chaque chose sa
valeur… »
Il n’est rien comme l’amour éclairé par
la connaissance qui permette de donner à chaque être, à chaque
chose comme à chaque événement sa vraie valeur.
Une valeur souvent infinie. Celui qui n’aime pas passe à côté de
tout sans faire grande attention ni aux autres, ni à lui-même,
ni aux événements. Sa vie ne tarde pas alors à être
vide de sens, vide d’intérêt comme de passion.
Un jour, un ami de Giussani fut étonné parce qu’il
dit pendant un déjeuner : « Pour moi, Dieu est aussi
réel que ces pommes de terre ». On pourrait presqu’inverser
la phrase en disant : « Pour moi ces pommes de terre sont
aussi réelles que Dieu » dans la mesure où tout
ce qui existe est comme un pont qui me porte à Dieu. Et
plus même je les aime, d’un amour vrai, plus même
je suis conduit à Dieu. Le visible n’est pas un obstacle à l’invisible,
mais, pour ceux qui ont la foi, il est plutôt le chemin qui
mène au Royaume et il tire de l’éternité sa
vraie valeur. Si le sage est celui qui perçoit la vraie
valeur de toute chose (c’est-à-dire finalement celle
qu’elle a pour Dieu) et le prophète celui qui la proclame
au nom du Seigneur, vous êtes vraiment appelés, Arnaud
et Hugo, à devenir, au milieu de vos quartiers, des sages
et des prophètes. Des sages et des prophètes bien
attendus car ils sont si rares ! Les promesses que vous allez faire
au nom de Dieu vont puissamment vous aider à correspondre à cette
attente. La chasteté, la pauvreté et l’obéissance
donnent, en effet, la liberté de regarder chaque réalité comme
elle est en elle-même, sans a priori et sans désir
de possession, et de découvrir la plénitude de sa
beauté. Plus profondément, la chasteté et
la pauvreté du regard permettent de percevoir en toute chose
le Seigneur qui vient, elles vont vous permettre de devenir au
milieu de la cité de vrais hommes de l’Avent, les
témoins de l’Angelus, d’avoir des cœurs
débordants d’action de grâce et de louange…
Et nous, chers frères et sœurs, qui avons aujourd’hui
la grâce d’entourer Hugo et Arnaud dans leur acte d’abandon
au Seigneur par les mains de l’Immaculée, de revivre
en quelque sorte l’événement de la Présentation
, nous sommes associés, dans le corps du Christ, au don
de nos amis, aux grâces dont ils sont bénéficiaires,
nous sommes comme intégrés à tout le mystère
que nous venons de décrire. Leur mission d’amour,
de connaissance et de lucidité est aussi la nôtre.
Nous sommes incroyablement ensemble ! C’est notre joie mais
c’est aussi notre responsabilité que nous prions le
Seigneur d’accomplir sans nous lasser jusqu’au bout.
AMEN.