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Le 25 septembre, le Général Douin, Grand Chancelier, a remis au P. Thierry de Roucy les insignes de Chevalier de l'ordre de la légion d'honneur

Discours du Général Douin

Monsieur le Sénateur-Maire,
Mesdames, Messieurs,
Mon Père,

 

Sous cette prestigieuse coupole, nous nous trouvons réunis, ce soir, sous le regard notamment de deux saintes de la Patrie : j'ai nommé sainte Geneviève, patronne de Paris et sainte Jeanne d'Arc, patronne secondaire de la France.

Mais si nous sommes ici rassemblés en cette belle soirée, ce n'est pas seulement pour vénérer nos saintes, mais aussi en l'honneur du Révérend Père Thierry de Roucy, à qui je vais avoir le grand et sincère plaisir de remettre, dans un instant, les insignes de chevalier du premier de nos Ordres nationaux.

Auparavant et suivant les usages les plus établis de cette maison qui, ce soir, accueille, mon Père, autour de vous, une illustre assemblée, ne serait-ce que parce qu'ils sont vos amis, je vais et c'est là un agréable devoir, dévoiler au moins les principaux mérites éminents qui sont à l'origine de la plus haute des distinctions françaises que je vous conférerai tout à l'heure.

Vous allez, mon Père, devenir un jeune chevalier de la Légion d'honneur puisque vous avez à peine 46 ans

Vous en aviez 18 quand vous êtes entré à l'abbaye d'Ourscamp qui est la maison-mère des Serviteurs de Jésus et de Marie, congrégation vouée à la formation spirituelle des jeunes, laquelle fut fondée ad hoc par le Père Jean-Édouard Lamy dont je suis heureux d'évoquer ici publiquement la respectée mémoire.

Ces Serviteurs de Jésus et de Marie, nous les trouvons, outre à Ourscamp, en Alsace et jusqu'en Argentine. Est-il besoin d'ailleurs d'en dire davantage à leur sujet tant le nom qu'ils portent et le double patronage inégalé du Christ et de la Mère de Dieu qui est le leur, suffisent déjà, en eux-mêmes, à susciter le respect et l'admiration.

À ce propos toutefois et en ce lendemain du 24 septembre où l'on célébra longtemps Notre-Dame de la Merci (de l'espagnol merced qui veut dire grâce), me revient cette belle antienne des vêpres « Sainte Marie, secourez les malheureux, aidez les découragés, consolez les affligés, réconfortez ceux qui pleurent, priez pour le peuple, intervenez en faveur du clergé, intercédez pour les femmes consacrées ; que tous éprouvent votre assistance ! »

Vous serez, mon Père, ordonné prêtre en 1983 et je ne puis que rappeler ce que l'on chante à la fin des cérémonies d'ordination qui n'est autre que les dernières paroles de Jésus à ses apôtres après la Cène : « Je ne vous appellerai plus mes serviteurs mais mes amis car vous savez tout ce que j'ai fait pour vous. Recevez dans vos cœurs l'Esprit Saint Paraclet qui doit vous assister. C'est lui que le Père vous enverra. Vous serez mes amis si vous faites ce que je vous commande ».

De 1985 à 1988, mon Père, vous prêcherez donc l'Évangile et donnerez des conférences, puis serez élu à la tête de la congrégation des Serviteurs de Jésus et de Marie où vous resterez jusqu'en 2001.

Mais, dès 1990, vous aurez fondé les Points-Cœur, qui sont ces petites maisons situées dans les quartiers les plus déshérités du monde, et il y en a encore tant en Argentine, au Brésil, en Inde, au Kazakhstan, au Pérou, en Roumanie, au Salvador ou en Thaïlande… où, désormais et grâce à vous, mon Père, des enfants totalement démunis, moralement abandonnés, livrés à la rue peuvent être accueillis et aidés par des jeunes qui leur prodiguent toute l'affection et le réconfort dont ces malheureux enfants ont été si cruellement privés.
Comme le saint abbé de Clairvaux, j'ai nommé saint Bernard, vous, mon Père et tous ces jeunes qui ont rejoint Points-Cœur, aurez su faire exprimer par les pauvres ce message : « Il est à nous ce bien que vous prodiguez. Nous aussi nous sommes l'ouvrage de Dieu ; nous aussi, nous avons été rachetés par le sang du Christ ; nous sommes donc vos frères ».

Ainsi, mon Père, vous avez choisi le rôle essentiel d'inspirateur, d'animateur, de formateur et de coordinateur du mouvement Points-Cœur qui est votre enfant.

De la sorte, vous et ceux qui vous ont rejoint, consacrez votre vie aux plus humbles. À cette vaste et généreuse opération des Points-Cœur, vous avez su et savez apporter le souffle et la force nécessaires.

J'ai dit « souffle » et « force ». J'avais déjà évoqué le Paraclet auquel « souffle » et « force » sont traditionnellement liés. J'ajouterai que, tel les disciples au jour de la Pentecôte, vous avez visiblement reçu de l'Esprit Saint le don des langues puisqu'outre la nôtre, vous en parlez parfaitement trois autres sans que celles-ci soient toutefois le parthe, le mède ou l'élamite recensés par les Actes des Apôtres !

Ajouterai-je que vous avez fondé et dirigez la maison des « Éditions du Serviteur » et avez écrit plusieurs ouvrages dont un consacré à Jésus, les chrétiens et la confession, et un autre au Sacrement de la miséricorde.

Voici donc résumés, mon Père, quelques-uns de vos mérites. Il est patent qu'ils sont éminents et appelaient nécessairement, de mon point de vue en tout cas, une haute récompense, d'abord terrestre.

C'est pourquoi j'ai tenu à présenter moi-même au Chef de l'État, grand maître de la Légion d'honneur, un dossier tendant à attribuer au généreux et grand Français que vous êtes, la distinction nationale la plus haute au titre même de la grande chancellerie.

Le Président de la République a réservé le meilleur accueil à cette démarche et c'est pourquoi au 14 juillet dernier, vous avez été nommé chevalier de la Légion d'honneur.

Même si depuis 1905, la République ne reconnaît plus aucun culte, il est juste et bon qu'elle continue de reconnaître et d'honorer ceux de ses fils, prêtres notamment, qui, à l'extérieur de nos frontières parfois, continuent l'œuvre des grands saints de la Patrie – dont au moins un, le saint curé d'Ars reçut en 1859 la Légion d'honneur – et se situent ainsi dans la droite ligne de la vocation et de la place particulières que son baptême a données pour toujours à la France, qui ne s'en souvient plus assez aujourd'hui.

« Au milieu de son Église, nous enseigne l'Ecclésiaste, le Seigneur lui a donné la parole. Il l'a rempli de l'esprit de sagesse et d'intelligence et il l'a revêtu de la robe de gloire ».

Ego indignus, ce n'est point toutefois de cette robe, mon Père, dont je vais vous parer ce soir. Le Seigneur y pourvoira. Ce que je vais en revanche vous remettre, hic et nunc, ce sont ces beaux insignes de la Légion d'honneur que vous êtes si digne en tant que prêtre et Français de recevoir.

Discours du Père Thierry

« Monsieur le Grand Chancelier,
Monsieur le Sénateur,
Monsieur le Maire de Vieux-Moulin,
Chers Pères,
Chers parents et amis,

Permettez-moi de commencer ces quelques mots par l'évocation d'un souvenir. À la fin des années 80, j'allais régulièrement en Israël. Un jour, je rendis visite à l'épouse du Consul Général de France à Jérusalem que j'avais connue bien des années plus tôt. Celle-ci m'entretint notamment de l'un de ses fils qui la souciait un peu - il commençait son adolescence et passait son temps à faire du roller dans les souks ! - et souhaita que je le rencontre. Elle appela donc son fils pour qu'il me saluât et se retira à la cuisine - bonne excuse ! - pour chercher le goûter. Aussitôt le jeune garçon me demanda : « Si vous n'aviez pas été prêtre, qu'est-ce que vous auriez aimé faire ? « J'aurais aimé travailler pour la France, peut-être, comme ton papa, la représenter à l'étranger. Mais finalement Dieu m'a appelé à devenir prêtre et c'est surtout Lui qu'à présent je m'efforce de représenter ! » Et le garçon de répliquer sans attendre : « C'est quand même mieux ! » - réflexion qui rassura beaucoup sa maman, quand elle l'apprit, sur l'état spirituel de sa progéniture.

Depuis vingt ans, comme prêtre, je suis investi de la terrible mission - terrible et fascinante à la fois ! - de représenter Dieu, de donner Dieu, de témoigner devant l'humanité de la Miséricorde du Père ! Mais je rends grâce au Seigneur de n'avoir pas oublié, dans la vocation à laquelle il m'a appelé, mon désir de servir la France, mon désir de contribuer à ce que la France devienne plus belle, plus rayonnante, plus glorieuse – au sens théologique du terme. L'amour de son pays est, me semble-t-il, un des sentiments les plus nobles qu'un homme puisse éprouver. Humblement, je l'avoue, j'aime la France et ce, peut-être, grâce à mon grand-père paternel qui ne manquait pas de terminer ses discours politiques par un retentissant « Vive la France ! » ou encore à mon grand-père maternel qui, plein d'idéal, s'était engagé tout jeune dans la première guerre mondiale, au détriment de ses études, et avait participé aux combats de 39-45. Et j'aime quand la France partage humblement à l'étranger tous les dons dont elle est bénéficiaire. Et je souffre quand la France soutient des positions qui la déshonorent, qui la blessent, qui la détruisent, quand les Français que souvent je rencontre à l'étranger, ont des tenues, des propos, des gestes qui font oublier qu'ils sont membres d'un pays qui est « la fille aînée de l'Église ».

Depuis 1990, date de la fondation de Points-Cœur, quantité de jeunes Français ont été envoyés par nous dans une vingtaine de pays du monde pour mener une vie de compassion auprès de personnes incroyablement meurtries par la misère, la solitude, la violence. Même si, depuis le début de l'Œuvre, se sont ajoutés aux Français des Amis des enfants originaires de bien d'autres pays, nos voisins, nos amis continuent, en bien des endroits, à désigner notre groupe comme « les Français ». Ces derniers, bien sûr, n'ont reçu aucune mission particulière du Quai d'Orsay, ils n'ont pas même de passeport diplomatique, mais ils me semblent investis d'une immense responsabilité auprès de gens souvent atteints dans leurs droits les plus élémentaires. Ils se doivent de représenter l'Église, parfois bien peu présente par ailleurs, ils se doivent d'incarner l'esprit de l'Œuvre dans laquelle ils se sont engagés, mais – et ce n'est pas le moindre – ils se doivent d'être les ambassadeurs du cœur de la France, de l'intelligence de la France, de la compassion que, tout au long de son histoire, elle a su, en bien des occasions, manifester à de nombreux peuples – et notamment les plus pauvres d'entre eux –, de son travail en faveur de la reconnaissance et de la promotion de la personne humaine, créée à l'image et à la ressemblance de Dieu.

Chacun de ceux qui s'engagent à Points-Cœur se sent appelé à le faire. C'est sa façon à lui de répondre à la question du Christ : « M'aimes-tu ? ». Et la réponse donnée à cette question « M'aimes-tu ? » – je poursuis en citant partie de l'homélie prononcée par le Pape Jean-Paul II en la cathédrale de Paris le 30 mai 1980 –, « a une signification universelle, une valeur qui ne passe pas. Elle construit dans l'histoire de l'humanité le monde du bien. L'amour seul construit un tel monde. Il le construit avec peine. Il doit lutter pour lui donner forme […] ».

C'est dire qu'à chaque fois qu'un Français répond positivement à cette question, à chaque fois qu'un Français donne ce qu'il a et ce qu'il est pour le bonheur des autres ou tâche d'être instrument de paix où que ce soit, il contribue à rendre la France plus belle, il fait aimer notre pays, il est, me semble-t-il, son véritable ambassadeur, un ambassadeur qui lui fait honneur.

Pour ma part, même si depuis des années je me suis efforcé d'accomplir, sans trop compter, la mission que j'ai reçue, je me sens bien indigne de l'honneur qui m'est fait et dont je suis infiniment gré à Monsieur le Président de la République et au Général Douin. J'aurais aimé faire tellement davantage, tellement mieux… Mais l'événement d'aujourd'hui me relance, il m'appelle à repartir vers le large, il m'appelle à m'engager enfin sérieusement… Si l'on ne correspond pas à l'honneur qui vous est fait au moment où il vous est fait, on peut au moins travailler, pour réduire sa honte, à y correspondre de mieux en mieux dans le futur…

Par ailleurs, ce qui m'habite particulièrement ce soir, c'est que cette médaille dont je suis décoré, est loin d'être pour moi tout seul. Je la partage avec une foule de personnes : avec un millier d'Amis des enfants, mais aussi avec tous ceux qui contribuent jour après jour à la vie et à la croissance de l'Œuvre ; je la partage également avec ce peuple d'amis de nos quartiers qui, depuis des années, m'apprennent à être prêtre, m'apprennent le charisme de l'Œuvre, m'apprennent à aimer et à pardonner, et qui, dès ici-bas, méritent tellement d'être reconnus dans leur fécondité parfois aussi ignorée que celle du Christ sur la Croix, dans leur beauté parfois aussi voilée que celle du Christ dans l'Eucharistie.

Ce qui m'habite encore c'est un grand sentiment de reconnaissance vis-à-vis du Général Douin qui, avec une très grande gentillesse, a accepté de me remettre les insignes de l'Ordre et qui, ce soir, nous accorde l'hospitalité au palais de la Légion d'Honneur et nous reçoit avec une extrême cordialité. Un grand merci aussi à Monsieur le sénateur Marini, maire de Compiègne, qui nous fait l'honneur de sa présence et à vous tous, chers amis, qui êtes venus vous réjouir avec moi et dont l'affection contribue à ma joie. »

 

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