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Point-Cœur Charles-de-Foucauld : la vie du quartier

Villa Jardín, auparavant une zone de marécages, a commencé à se peupler avec des familles d’origine russe, polonaise, ukrainienne, il y a une soixantaine d’années.

Au fur et à mesure, les baraques de carton et les rues en terre ont été remplacées par la brique et le ciment, et le quartier s’est développé. Les immigrés européens ont aujourd’hui fait place aux paysans des pays voisins (Paraguay, Bolivie) et des provinces pauvres d‘Argentine, attirés par la capitale.

C’est cette même ville, avec ses incroyables différences de niveaux de vie, qui entraîne de nombreux problèmes et tentations. La violence, les vols et la drogue sont de plus en plus répandus.

Dans le barrio, il est devenu courant que nous traversions de fortes odeurs de marijuana. Les jeunes fument dans la rue sans se préoccuper du passage continuel. La colle pour chaussures, que les plus jeunes surtout respirent au fond d’un sac en plastique, est moins fréquente ici.

Il est difficile pour nous de savoir quelle attitude adopter. Comme lorsque Gabriel, seize ans, l’un de nos voisins, nous aborde en sniffant à chaque fin de phrase la drogue qu’il cache à peine sous son tee-shirt, nous demandant de lui prêter certaines choses pour pouvoir gagner de l’argent dont la destination n’est hélas que trop évidente.

La promiscuité est très grande. Toute la famille, le plus souvent, dort dans la même pièce. Les maisons sont les unes sur les autres, et l’intimité, même chez soi, est rare. De plus, dans notre quartier constitué de ruelles où ne peuvent circuler les voitures, les nouvelles se propagent très vite, souvent déformées suivant le goût de chacun. Les tensions, assez fréquentes dans ce contexte, s’aggravent d’autant plus que les parents se mêlent (voire prennent le relais) des disputes de leur progéniture.

Dans ces cas-là, elles deviennent beaucoup plus agressives et moins contrôlables. Il fut difficile de voir Checho et ses frères et sœurs pleurer à chaudes larmes en hurlant, devant la bagarre entre leur mère et le père de leurs voisins. Tout cela à cause de quelques insultes (si courantes ici…) jetées en l’air par les enfants respectifs.

Étant donné la taille des maisons, les enfants sont souvent laissés à eux-mêmes dans la rue, ou «scotchés» de longues heures devant le poste de télévision, d’autant plus qu’ils ne vont à l’école que le matin ou l’après-midi. Les parents, préoccupés par la nécessité de remplir l’assiette de leurs enfants, ne peuvent que difficilement répondre à leurs réels besoins affectifs.

Les enfants : un cadeau

Au Point-Cœur, il vient des enfants de tous les âges, quelques-uns pour cinq minutes, d’autres jusqu’à la fin de la permanence. Il est touchant de voir combien ils acceptent rapidement les nouveaux venus, Amis des enfants ou visiteurs d’un jour. Chacun d’entre nous, à tour de rôle, reste au Point-Cœur pour les recevoir. Ainsi, c’est à tout moment qu’ils viennent nous voir pour n’importe quel prétexte : un verre d’eau, un peu de sucre, pour montrer leur nouveau vêtement.

Notre oui est un oui qu’il faut savoir renouveler à chaque occasion. Savoir être disponible tout en éduquant (par exemple mettre des limites à leurs cris réguliers à la fenêtre ou dans leur demande d’affection parfois violente) nous permet chaque jour de remettre en question la vérité de notre foi, en réponse à l’Évangile : « Dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25, 40). Ils restent chacun un véritable cadeau avec leurs sourires, leur tendresse, à côté de la misère humaine et matérielle du quartier.

Une foi populaire très vive

La foi, Dieu sont très présents dans le barrio, comme partout en Argentine. Fréquemment, les fins de phrase sont ponctuées par un « si Dios quiere » (si Dieu veut) ou un « ¡ gracias a Dios ! » (grâce à Dieu).
Les Argentins ont une grande dévotion à la Vierge Marie, qui est pour eux une vraie mère. L’année dernière, la statue de la Vierge vénérée à Corrientes, l’une des provinces du Nord dont sont originaires beaucoup d’habitants du quartier, était « de visite » pour quelques jours. Il était impressionnant de constater l’émotion, le réel amour et la grande joie de chacun. Certains hommes (qui ressemblent à tout sauf à des petites natures) allaient jusqu’à pleurer à chaudes larmes tout en essayant de toucher la statue. Par ce geste, qui rappelle celui de l’hémorroïsse touchant le manteau de Jésus pour être guérie, ils espèrent être visités par la grâce.

Notre paroisse est divisée en dix-huit communautés, réunies autour d’un saint dont la statue est vénérée au cœur de celles-ci. De nombreuses personnes, jeunes inclus, se signent en passant devant une Église ou un oratoire, où qu’ils soient, dans un bus, sur leur vélo… Il est significatif de constater que presque la moitié des saints protecteurs est une Vierge d’Argentine ou d’ailleurs. La foi est profonde, malgré quelques paradoxes : nombreux sont ceux qui vivent ensemble sans être mariés, la pratique régulière n’est pas courante.

Beaucoup de parents envoient leurs enfants au catéchisme pour la première communion. Sur la paroisse, c’est le système de la catéchèse familiale : ce sont les parents qui doivent enseigner la foi à leurs enfants après avoir reçu eux-mêmes un enseignement une fois par semaine pendant deux ans. C’est beau de voir que beaucoup y redécouvrent la grâce du sacrement.

Le problème des sectes

Si les croyants sont nombreux, les sectes sont également bien implantées, des Évangélistes aux Témoins de Jéhovah en passant par les Mormons. Ils exercent une véritable pression psychologique. Malgré les conditions de vie difficiles, la plupart sont tenues à verser la dîme. Nous avons pu constater récemment à quel point l’endoctrinement est profond.

Patricia, vingt-deux ans, s’est fait battre et renvoyer de la maison de son frère quand celui-ci a découvert sa grossesse déjà avancée de huit mois. Elle s’est retrouvée toute seule au centre de première urgence du barrio. Par un concours de circonstances, nous avons pu l’accueillir au Point-Cœur durant les trois semaines précédant l’accouchement, alors que nous priions pour pouvoir aller plus loin dans la compassion. La venue de Patricia a vraiment été une réponse à notre prière.

Entre temps, sa maman, qui l’avait abandonnée à sa grand-mère dès l’âge de trois mois, est revenue de Jujuy (province du Nord de l’Argentine). La blessure intérieure de Patricia en a été ravivée. En effet, il était réellement difficile de savoir si sa maman était revenue par amour pour sa fille, ou bel et bien poussée par les Témoins de Jéhovah qui n’admettent pas l’abandon d’un enfant.

Patricia est arrivée au Point-Cœur choquée de s’être retrouvée absolument seule et sans toit du jour au lendemain. Elle se demandait de ce fait s’il n’était pas préférable de confier son enfant, après sa naissance, au bureau des adoptions. Après quelques jours, elle a retrouvé son sourire et une certaine paix. Les voisins, rapidement mis au courant de sa situation, l’ont vite pourvue en habits pour le bébé, lui ont prodigué des conseils bienvenus concernant sa maternité et l’ont entourée de leur affection. Ils l’ont aidée à prendre la décision de garder son enfant.

Après la naissance de Federico Ezequiel, la mère de Patricia, toujours sous la coupe des Témoins de Jéhovah, voulut reprendre les choses en main. Elle emmena sa fille et son bébé vivre chez une autre de ses filles. À sa dernière visite, nous avons appris que Patricia n’avait plus le droit de nous voir, interdiction intimée par les Témoins de Jéhovah, et qu’elle ne pouvait pas non plus recevoir la visite de ces derniers, expulsée temporairement pour leur avoir menti. La mère a perdu tout jugement critique sur la secte et s’en remet totalement à leurs directives. Nous les confions toutes deux à votre prière.

La solidarité dans l’épreuve

Comme avec Patricia et nos voisins, nous sommes souvent témoins de gestes de solidarité, d’autant plus beaux qu’ils sont parfois surprenants. Les tensions entre voisins sont vite oubliées en cas de coup dur, et nous découvrons dans ces cas-là la richesse qui nous entoure. Chacun sait trop bien que le lendemain est incertain et qu’un jour ou l’autre la situation peut se retourner.

Quand don Juan est tombé gravement malade, nos voisins n’ont pas hésité une seconde à appeler un taxi et à le payer pour qu’il l’emmène à l’hôpital. Plus simplement, quand doña Ermelinda, grande amie de notre communauté, nous voit fatigués, elle nous apporte une partie de son repas.

L’une des meilleures amies du Point-Cœur s’appelle Olga. Elle est mère de seize enfants, qu’elle a tous eus avec le même mari – ce qu’il faut signaler. Ils vivent dans une maison très pauvre. Alors que nous jouions régulièrement depuis quelques mois avec les plus jeunes, un après-midi Monica, l’avant-dernière des enfants, nous entraîna dans une partie de cache-cache pour nous présenter à sa maman. Quelle ne fut pas notre surprise de les voir arriver un par un et d’apprendre qu’ils étaient tous frères et sœurs !
Olga et son mari ne croyaient pas leurs enfants qui leur avaient dit que nous allions jouer avec eux. Mais immédiatement leur accueil fut chaleureux. Nous avons bu l’inévitable maté – la boisson nationale, dont la façon de la boire est si conviviale : une petite calebasse contient du maté, une sorte de pipette en sort, et chacun boit à tour de rôle. À leur demande, nous les avons aidés à faire leurs comptes. Depuis, régulièrement, nous échangeons les visites. Parfois, les visites semblent en apparence bien pauvres, qui se déroulent entre la télévision et les cris d’Olga qui maintient l’ordre dans sa maison et qui, comme de nombreux adultes ici, n’accepte pas que les enfants de mêlent à notre conversation. La force et le sourire d’Olga, malgré les difficultés et la fatigue, quelle leçon pour nous ! Nous vivons les moments plus arides dans la foi et la confiance en la fécondité cachée de ces rencontres.

Inefficacité et fécondité

Il est souvent difficile pour nous de mesurer si de telles visites ont un sens face à cette apparente inefficacité. La dernière visite de Judith, maman de deux jeunes enfants d’origine bolivienne, a été une réponse évidente… Son mari dut repartir en Bolivie depuis quatre mois à cause de problèmes de santé. Nous la connaissons depuis un an. Nos visites n’ont guère été nombreuses et pas particulièrement profondes. Mais nous la croisons régulièrement à la Caritas (le Secours catholique d’ici).

Récemment, elle est venue nous voir le soir après dîner, alors que notre capacité d’écoute était plutôt réduite après une journée bien remplie. Après quelques minutes de discussion, nous l’avons invitée à prier les complies avec nous, sans doute davantage, il faut bien l’avouer, pour écourter la visite. Lors du partage des intentions de prière, elle s’est mise à pleurer en rendant grâce longuement pour notre amitié. Quel témoignage ! Cela nous a permis de redécouvrir combien nous ne sommes que des instruments entre les mains de Dieu, complètement dépassés par les fruits de nos maigres visites.

Notre vie au Point-Cœur est étonnamment simple, faite surtout de différentes rencontres, que ce soit dans la communautaire, dans la vie de prière, avec les enfants et les gens du barrio. Avec le retour des beaux jours, tout le monde sort maintenant prendre le maté sur le pas de sa porte. Et donc, à chaque fois que l’on sort pour aller en apostolat, pour faire des courses ou se rendre à la messe, ce sont de nombreux saluts, baisers, petites discussions… Par ces contacts simples et chaleureux, nous découvrons chaque jour l’importance de la présence, de vouloir « vivre-avec », demeurer au milieu de nos amis.

 

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