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Témoignage sur les débuts de la Fazenda
AU BRESIL, LA FAZENDA DO NATAL
UN BETHLEEM AUJOURD’HUI
DPCA n°20 – sept. 1997
Depuis 1990, l’Œuvre édifie peu à peu,
non sans tâtonnements ni souffrances, un «village de
pauvres», réunissant autour de la Présence réelle
de Jésus-Eucharistie, des familles venues de favelas, des
enfants des rues accueillis, des volontaires célibataires
ou mariés, des religieux, un prêtre depuis peu. Tous
se reconnaissent réellement pauvres devant Dieu, et désirent
vivre l’Évangile en communauté, pour donner
aux uns et aux autres l’ouverture à la grâce
de Dieu qui permet la vraie croissance intérieure et l’édification
de l’être tout entier. Un petit Bethléem pour
laisser l’Enfant-Dieu naître en soi, dans la guérison
de ses blessures, par la vie commune, la prière, le travail
et la joie.
Octobre 1990, des Amis des enfants et deux frères Serviteurs
de Jésus et de Marie arrivent au Lobato, faubourg de Salvador
de Bahia : ce sont les tout débuts de l’Œuvre
Points-Cœur. Ils vivent des expériences fortes, parfois
douloureuses.
| Peu à peu, des amitiés se tissent. Ils partagent
plus profondément la joie mais aussi la misère
de certaines familles, des enfants, des mamans. Bien des fois,
il leur est difficile de trouver le sommeil malgré la
fatigue : isolés, protégés, ils se sentent
par trop à l’écart derrière les murs
de la chapelle São Vicente de Paulo, pourtant située
au cœur du quartier. Ils rêvent de pouvoir partager
la vie de ceux qu’ils aiment, non seulement de passer
la nuit à leurs côtés lorsqu’il faut
veiller un enfant ou l’emmener à l’hôpital,
mais d’aller plus loin… |
 |
P. Thierry, vigilant à discerner les appels de l’Esprit
Saint, reçoit l’intuition de créer un lieu où
les Amis des enfants et nos amis du quartier pourraient demeurer
ensemble, travailler ensemble, suivre le Christ ensemble. Un lieu
où, comme à la crèche, riches et pauvres tombent
à genoux devant l’Enfant Jésus. Un lieu à
l’écart pour permettre à Marie de nous faire
renaître à une vie nouvelle.
Du rêve à la réalité
L’idée fait son chemin dans le cœur de plusieurs
de nos amis. L’Association acquiert un vaste terrain à
trente kilomètres de Salvador. Les frères sont envoyés
en éclaireurs quelques jours par semaine.
 |
Le 8 décembre 1992, accompagnés d’un
Ami des enfants brésilien, ils s’installent avec
Jésus-Eucharistie dans l’unique cabane en ruine
qui servait autrefois de bergerie.
« Certes, cela commence modestement ; certes, vous
vous sentez complètement dépassés par
le travail qui serait à faire, les terrains à
aplanir, les sources d’eau à faire jaillir, les
vergers à planter, les plantes à semer, les
maisons à bâtir, mais là n’est pas
l’essentiel. Pour l’instant, le terrain a plus
besoin de votre prière, de vos sacrifices cachés,
de votre vie livrée que d’engrais et de bulldozers.
» (P. Thierry – toutes les citations sont extraites
de lettres adressées aux frères.) |
Ils ne négligent pas de prendre part à la vie de
la petite paroisse de Passagem dos Teixeiras, village le plus proche,
animant chaque semaine groupe biblique, adoration et célébration
de la Parole. Depuis peu, la communauté descend également
tous les jeudis pour visiter les gens du village.
Nice et ses quatre enfants, dans une grande détresse, trouvent
refuge au Point-Cœur du Lobato. Après plusieurs mois
de vie avec les Amis des enfants, elle vient s’installer à
la Fazenda. Femme seule, loin de son quartier, de ses amis, de tout
ce qui fait son quotidien, elle semble se résigner, par nécessité,
à une vie qui se révèle vite pour elle sans
intérêt. Nous espérions que notre amitié
serait une consolation, voire un chemin vers Jésus, que la
prière deviendrait son soutien.
Pourtant, après plus de deux années marquées
par de nombreux conflits, des moments de réconciliation,
il ne lui est finalement plus possible de rester dans la communauté.
Nous l’aidons à s’installer à Passagem,
Alison et Mateus continuant de fréquenter notre petite école
Saint-Joseph. Jésus nous demande d’aimer plus loin,
plus gratuitement.
María Luisa et ses trois enfants, par le biais de l’Œuvre
en Argentine, nous rejoignent en janvier 1994, très motivés
apparemment pour le projet. Elle est contrainte de fuir son mari,
délinquant, de plus en plus dangereux pour sa famille. Malheureusement,
son équilibre psychologique fragile lui rend insupportable
la vie communautaire. Nous souffrons de ne pouvoir dialoguer paisiblement,
de voir notre aide refusée systématiquement. Nous
ne savons plus comment la rejoindre. Après deux années
à la Fazenda, elle décide de nous quitter et de regagner
son pays. Nous savions qu’ils retrouveraient là-bas
une situation précaire. María Luisa nous a donné
d’apprendre à respecter la liberté de l’autre,
quand bien même le choix de celui-ci nous semble absurde,
d’accepter les situations où nous nous retrouvons impuissants.
Elle fréquentait assez peu notre chapelle et pourtant, toute
sa vie remplie de souffrance, ses révoltes et sa soif d’amour
nous ont permis de mieux comprendre une dimension de la vie contemplative
de la Fazenda : offrir au Père, par Jésus et Marie,
la souffrance de celui qui ne sait pas ou ne peut l’offrir
par lui-même.
Bien d’autres souffrances encore marquent la fondation de
cet humble projet voulu par Dieu :
- Luis Antonio, premier enfant à nous avoir rejoint tout
seul, décide au bout d’un an de retourner à
la rue. Tout ce que nous avons tenté de lui apprendre disparaît
en quelques jours. Malgré tout, sa joie de nous revoir
et sa spontanéité à se tourner vers Dieu
demeurent.
- L’équipe des ouvriers qui a réalisé
les premières maisons et en qui nous avions confiance profite
de notre manque d’expérience pour nous extorquer
de l’argent. Nous commençons à réaliser
amèrement qu’il nous sera difficile, malgré
la vie simple que nous tentons de mener, de sortir de l’étiquette
« religieux-européens-aux-poches-pleines-de-dollars
».
Le plus petit au centre
« Ce que les jeunes d’Europe viendront chercher [à
la Fazenda] ; ce qui y attirera nos amis du Brésil, ce n’est
pas la beauté des lieux, […] mais c’est une communauté
de personnes de toutes races, langues, peuples et nations qui, ensemble,
recherchent la paix de Dieu » (P. Thierry).
Pourtant, chaque jeudi soir, lors de l’office du pardon,
on entend dans la bouche de l’un ou de l’autre :
« Pardon pour mes manques d’efforts à parler
portugais.
– Pardon de ne pas faire suffisamment de pas pour m’ouvrir,
rencontrer profondément les autres. »
Comment ne pas faire l’expérience que, malgré
toute notre bonne volonté, ce que l’on est peut parfois
étouffer l’autre ? Malgré notre profond désir
de ne faire qu’un avec ce peuple qui nous accueille, comment
ne pas voir que notre culture européenne écrase, d’autant
plus qu’à la Fazenda les adultes brésiliens
sont encore en minorité ?
 |
Paradoxalement, souvent la joie éclate très
spontanément, les fêtes ont un avant-goût
du ciel ; le baiser de paix est sincère ; chacun prie
pour l’autre dans le secret, intensément ; ceux
qui nous visitent ou viennent faire une retraite trouvent
la paix, découvrent des gens qui s’aiment. Le
miracle se produit parce que ce n’est pas un projet
qui nous rassemble, mais Jésus. Chacun a à cœur
de tout attendre de Dieu, de prendre Marie pour maman, que
l’enfant, celui qui est malade, celui qui est mal, soit
au centre.
Depuis le début, les enfants occupent la plus grande
partie de nos journées. Il nous a fallu un an pour
décider Marcos Antonio et Herculano à étudier.
Ils se sont mis plus spontanément au travail manuel,
mais ce ne fut pas sans peine. La violence des enfants nous
a appris rapidement que des paroles d’affection ne suffisent
pas à les rendre dociles, et que lorsqu’on désire
coûte que coûte qu’ils le soient, l’homme
violent se révèle en nous également ! |
Pourtant, rien ne nous remplit davantage de joie et d’espérance
que le sourire de Marcos Paulo, la soif de Dieu de Francislene,
la gentillesse et le sens du pardon de Marcos Antonio, la serviabilité
et le bon sens de Cristiane, l’empressement de Cristiano à
aller à l’école Saint-Joseph, le désir
d’être obéissant d’Herculano, la manière
de se trémousser de Tatiana dès qu’on la regarde.
Nous nous sentons bien pauvres devant la confiance que Dieu nous
fait en nous demandant d’accompagner ces enfants, de les aimer
comme Il les aime, afin qu’ils puissent trouver équilibre,
sécurité, et peu à peu se sentir dignes d’être
aimés.
Une école radicale de vraie compassion
À travers toutes ces souffrances, et bien d’autres,
nous voyons la communauté mûrir, devenir plus réaliste,
l’œuvre de Dieu s’accomplir dans les cœurs
de ceux qui demeurent, mais aussi de ceux qui passent, ne serait-ce
qu’un jour – ils sont de plus en plus nombreux ! Le
visage de la Fazenda se dessine, prenant les traits d’un village
de pauvres tel que l’entrevoyait le père Thomas Philippe.
« C’est pauvre ! C’est vraiment pauvre
! Les gens crient. Ils sont parfois violents, terriblement
violents. Les frères sont secoués dans leur
espérance, dans leur charité : ils comprennent
très vite qu’ils ne savent pas aimer ; ils comprennent
que les gens ne changent pas en les frappant d’un coup
de baguette magique, même si l’on prie beaucoup
pour eux… Ils comprennent qu’il n’y a qu’une
chose qui importe : croire par-dessus tout, espérer,
aimer. Il n’y a peut-être pas de plus belle école
en matière de foi, d’espérance et de charité
» (P. Thierry).
Dans ce lieu où terre, moyens et hommes sont vraiment
pauvres, on est vite mis face à soi-même, face
à la vérité, face à l’essentiel
: aimer Dieu, aimer son prochain. Soit on fuit, soit on accueille,
mieux, on épouse l’homme dans toute sa misère
et l’on commence alors à l’aimer, à
s’aimer vraiment, à faire l’expérience
de la miséricorde. |
 |
La Fazenda est aujourd’hui la maison de famille de l’Œuvre
en Amérique Latine. De plus en plus de gens de l’extérieur
également viennent y vivre un temps de retraite ou une journée
de poustinia. Les Amis des enfants viennent régulièrement
se reposer et être accompagnés spirituellement. Plusieurs
ont souhaité achever leur mission par un séjour à
la Fazenda, par un temps de silence et de retraite. Tous en ont
tiré un grand profit.
Une journée à la Fazenda
Il est 5 h 30 : Élisabeth, armée d’un savon
et d’une brosse, fait resplendir au lavoir les torchons de
la maison Sainte-Thérèse. La poulie du puits fait
entendre son doux grincement mélodieux et les enfants de
Conceição commencent à pointer leur nez dehors.
Les plus dormeurs sortent de dessous leur moustiquaire à
5 h 50, au son de Marie-Reine-Immaculée, la cloche de notre
chapelle du Meninho Jesus. Les uns vont chercher de l’eau
à la fontaine, tandis que les autres s’ingénient
à faire flamber du bois mouillé pour préparer
le café. Madeleine, au volant du Toyota 4x4, accompagnée
de Conceição, s’élance sur le chemin
boueux, glissant et rempli d’ornières. Elles partent
toutes les deux pour Salvador afin de faire les courses de la semaine.
À 7 h, Marie-Reine-Immaculée appelle à la
prière. Frère Philippe saisit sa guitare et la communauté
chante alors les louanges du Seigneur. Hymnes d’André
Gouzes et rythmes balancés se succèdent, chacun s’y
retrouve. Notre premier chapelet du jour porte aujourd’hui
comme intention particulière les Points-Cœur du Viêt-nam.
Marcel Van nous sourit, son portrait accroché au mur à
côté de sainte Thérèse. Nous nous retrouvons
tous ensuite devant la chapelle pour savoir qui fait quoi, avec
qui et comment. Le moment est précieux, d’un point
de vue pratique et pour se porter les uns les autres plus concrètement
dans la prière.
Tandis que les enfants vont faire leurs devoirs, avec Cláudio
et Leigna ou avec Anita, Denise et Aline, se dirigent vers
l’école Saint-Joseph afin de préparer
la classe de l’après-midi. Jésus-Hostie
est exposé sur l’autel et chacun viendra passer
une heure sous son regard, se relayant ainsi jusqu’au
soir dans l’adoration continue du Saint-Sacrement.
Fr. Philippe, Marcos Antonio et Herculano s’en vont
abattre des troncs dans la forêt. Rien ne leur résiste…
surtout pas les pauvres brouettes chargées de la distribution
du bois dans les maisons ! Fr. David, en froid avec le jardin,
modèle d’épreuve en matière de
foi et d’espérance grâce à son improductivité
chronique, fauche l’herbe qui envahit les abords. Cristiano,
appuyé sur le manche de son outil et bien décidé
à ne pas faire d’excès de zèle,
admire le style du frère. |
 |
Fr. Joseph descend vers le four à pain, une bassine pleine
de pâte sur l’épaule, à défaut
d’être sur la tête comme les femmes bahianaises.
Il est suivi de près par sœur Deborah qui traverse la
Fazenda en courant et se rend à l’atelier d’icônes
: en effet, un membre de la communauté Shalom vient d’arriver
pour passer une commande en vue d’un grand rassemblement charismatique
en fin de semaine.
Fr. Jean-Marc laisse le chantier, les ouvriers et leurs mille
tracas pour accueillir un groupe d’enfants et leur responsable,
venus de Simões Filho. Alors que ces enfants s’occupent
en se jetant des cailloux et en piétinant les fleurs, Madeleine
et Conceição rentrent des courses et commencent à
décharger feijão, betteraves, déodorants, poule
congelée, farine mouillée (la pluie n’a pas
cessé de la journée), nu-pieds, nos deux cents oranges
hebdomadaires, avec entrain et efficacité.
Nos enfants les plus grands prennent leur bain, avalent leur repas
à la maison Saint-Jean sous la vigilance de Cristina qui
a cuisiné aujourd’hui, et sautent dans le camion pour
aller à l’école de Passagem.
Après l’office du milieu du jour, la communauté,
réduite, se retrouve au réfectoire pour savourer le
menu du jour, identique à celui d’hier et très
semblable à celui de demain : riz et feijão, orange
en dessert. Déjà arrivent Alison, Mateus et Tieto,
pour profiter de l’enseignement adapté de l’école
Saint-Joseph.
Après la vaisselle, chacun se rend à la maison Sainte-Thérèse
pour méditer le deuxième chapelet du jour. Oracilio,
soixante-dix ans, grabataire depuis huit ans, nous accueille avec
un grand sourire en disant : « Hoje, nada de bom ! »
(Aujourd’hui, rien ne va.) Nous l’entourons le temps
du chapelet, puis laissons Anita et Élisabeth lui donner
un bon bain et peigner ses cheveux en bataille dont il est si fier.
Aujourd’hui, chaque foyer s’y prend à l’avance
pour préparer le repas du soir, car une messe est prévue
vers 18 h 30. Du moins est-ce le message laissé hier par
le P. Guido sur le répondeur du téléphone cellulaire.
Comme le Toyota est revenu avec un bruit inquiétant dans
la transmission, Aline se propose pour raccompagner Alison, Mateus
et Tieto à pied jusqu’à Passagem – une
bonne heure de marche – ; elle reviendra avec nos plus grands
qui, non avertis, risqueraient d’attendre en vain le camion.
Tieto, à la porte de l’école depuis 15 h pour
excès de vivacité et langage peu châtié
à l’endroit du professeur, se joint au convoi.
Vers 17 h 30, la nuit commence à tomber alors que l’on
entame à la chapelle le troisième chapelet du jour,
remerciant Jésus dans nos cœurs de nous avoir aujourd’hui
encore comblés d’imprévus.
Nous chantons les vêpres sans traîner car le prêtre
ne saurait tarder. L’autel est revêtu de sa plus belle
nappe. Le temps passe… Les petits s’agitent et les grands
évitent de regarder leur montre. Finalement, nous apprenons
que le P. Guido est retenu en ville et qu’il ne pourra venir
célébrer que la semaine prochaine. C’est tout
de même dans la joie que nous participons à notre coutumière
célébration de la Parole.
Après l’angélus, chacun regagne sa maison
personnelle pour déguster le « poulet du jour des courses
». Puis, dans chaque foyer, l’on se réunit, les
uns autour de Marcos Antonio, d’autres auprès d’Otacilio,
pour un petit temps de prière propre à chaque «
famille » au cours duquel on rend grâce pour le jour
qui s’achève, demandant à Marie de nous apporter
la paix et le repos de la nuit.
« J’en suis sûr : Dieu aime la Fazenda parce
qu’Il y a les mains libres. Il sait qu’on compte sur
lui. Infiniment. Il sait qu’Il est le Roi tendrement adoré
tout au long du jour et qu’on a conscience de ne tenir que
grâce à lui. Il sait qu’on y vit le “à
chaque jour suffit sa peine”, parce que la peine d’aujourd’hui
est parfois si grande que le regard ne peut atteindre demain…
Il sait qu’Il y est le maître qui ne cesse de nous éduquer
aux mœurs du Royaume. »