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Témoignage d'un fondateur du Point-Cœur
Au Brésil, le Point-Cœur de la sainte-famille
Au fond de la misère, l’espérance et la joie
Coroa da Lagoa, octobre 1994. Un mélange de musique
religieuse et de musique populaire brésilienne s’envole
dans l’air chaud et humide. Il a plu il y a une demi-heure,
mais le ciel maintenant est azur. Un paysage de verdure, de
maisons de briques, souvent inachevées, des maisons
de terre ; quelques démarches hésitantes, des
petits bouts d’hommes et de femmes se mettent à
escorter la troupe des plus grands, beaucoup plus sûre
d’elle, qui elle-même suit deux grandes bures
blanches appartenant à frère Jean-Marc et frère
José – tous deux sont religieux, Serviteurs de
Jésus et de Marie.
Le petit cortège spontané se déplace
sur les chemins de terre et de boue de la Coroa da Lagoa,
ce quartier de la ville de Simões Filho. Assez vite,
quelques enfants s’enhardissent à toucher l’habit
des frères, inconnu et un peu incongru ici, où
tout le monde est à moitié nu. En un rien de
temps, ils provoquent le jeu par leurs rires et leurs appels
à être portés, tournés ou jetés
en l’air. À l’époque, ni Cécile,
ni Anne, ni Patrick, ni moi n’étions là.
Pourtant, ce cortège d’enfants est l’une
des scènes quotidiennes et familières de notre
quartier. |
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La Coroa da Lagoa accueille le Point-Cœur
Sa localisation dans un renfoncement géographique au centre
duquel se trouvent deux plans d’eau lui a donné son
nom : Coroa da Lagoa – Couronne du Lagon. Vingt ans plus tôt,
la majorité des habitants du quartier n’était
pas née. « L’invasion » – terme employé
ici à la place de favela – s’est développée
sauvagement en quelques années dans cette zone rurale de
Simões Filho.
L’implantation de nombreuses fabriques dans les environs,
la difficulté à trouver un logement à Salvador
et l’exode rural ont été les raisons majeures
du développement démographique de cette agglomération
de cent mille habitants. Elle est située à une heure
de bus au nord de Salvador, à environ vingt kilomètres
de cette capitale du Nordeste brésilien, à mi-chemin
entre le Point-Cœur São Vicente de Paulo et la Fazenda
do Natal, deux autres réalités de l’Œuvre
au Brésil.
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La proximité de ces trois lieux et le fait que l’on
se retrouve à la Fazenda une fois par semaine, durant
le jour de repos, créent un véritable esprit
de famille et permettent un soutien réciproque.
L’expérience très riche des premiers Amis des enfants, arrivés au Brésil dès 1990,
les besoins immenses et l’accueil favorable de l’Église
locale ont rapidement suscité le désir d’une
nouvelle fondation. Plusieurs projets avaient été
envisagés ; cependant, ce n’est qu’en octobre
1994 que la lumière fut donnée par la Providence.
Pour ne citer que quelques éléments, il y eut
la rencontre du padre Edson, curé de notre paroisse,
son souhait de réaliser quelque chose pour les enfants
dans le quartier, sa compréhension pour l’aspect
contemplatif de l’Œuvre.
Puis la découverte du quartier avec ses besoins réels,
l’accueil chaleureux des personnes et des enfants ;
la possibilité aussi d’acquérir, aux meilleures
conditions, une maison avec un jardin, idéal pour nos
activités, où les enfants avaient déjà
l’habitude de venir jouer. Ou encore l’encouragement
du cardinal, dom Lucas Moreira Neves, venu célébrer
la messe d’inauguration du Point-Cœur le jour de
Noël. |
À la petite maison en terre du début, retapée
par les filles de la première équipe, a succédé,
en décembre 1996, une maison en briques, plus sûre,
plus adaptée, permettant l’installation d’une
communauté mixte. Nous avons eu à cœur de préserver
le jardin car, avec ses grands arbres fruités et la lagoa
(lagon) au pied de sa pente, il est un véritable aimant pour
les enfants.
Entre violence et tendresse
Lorsque nous ouvrons le portillon l’après-midi, vers
quinze heures, il n’est pas rare que certains enfants aient
attendu une heure pour entrer. Les enfants sont naturels et directs
; aussi, s’ils désirent entrer, ce sera souvent formulé
sans préambule et sans périphrase : « Tio !
Tia ! (oncle, tante) Je veux entrer ! » Et quand, après
avoir supplié, ils entrent enfin, c’est la charge,
le choc frontal des enfants qui se ruent sur notre corde à
sauter suspendue à une branche, dans nos bras ou dans les
arbres pour y chiper des fruits.
Difficile d’imaginer la vitalité des sept-treize
ans : de Nelson, Kleber, Kleton, Charlie, Joelson, Ninha,
Né, Djilene et bien d’autres… Inépuisable,
leur énergie semble fonctionner au soleil, qui fait
rarement défaut, sauf pour quelques fortes pluies torrentielles
d’une demi-heure, une heure. Cependant, parfois, dans
la fragilité d’un soir, au cours d’une
de ces visites quotidiennes que l’on fait aux familles,
il arrive de les voir moins agités, la voix plus basse
que lorsqu’ils s’éclatent ensemble à
tous les jeux que leur imagination ne cesse d’inventer. |
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Pendant ces moments de jeux, la violence prend souvent le dessus
et, au cours d’une après-midi, chacun peut en prendre
pour son grade, petits et grands, dans un tourbillon pas toujours
contrôlable. C’est par exemple Nelson, onze ans, qui
va lancer une pierre à Manuel, sept ans, qui va lui en renvoyer
une autre sans tarder. Jets de pierres plus grosses, courses-poursuites,
Manuel pleure, va chercher le grand frère de treize ans,
Joelson, dans un seul mouvement crescendo de jurons !
Mais Nelson, je le retrouve aussi qui me suit à la nuit
tombée pour aller visiter Myriam, une jeune femme ayant accouché
il y a dix jours d’une petite Roseane. Devant le bébé,
dans cette maison constituée d’une unique pièce
de trois mètres sur cinq, Nelson se montre attentif, d’une
gentillesse timide qui tranche avec le besoin impératif d’être
reconnu dans la journée, parce que c’est vital, sinon
on disparaît.
C’est la raison pour laquelle, le matin, nous n’accueillons
à la maison que trois enfants à la fois. L’accueil
se fait autour d’un dessin, d’un casse-tête chinois,
de Legos, de livres… Il y a surtout ce souci que l’enfant
puisse trouver le moment de se poser, de parler sans avoir à
crier, que son activité soit valorisée par l’attention
que l’on y porte. Parfois, tout simplement, sa place sera
à côté de celle du tio ou de la tia, devant
le linge à laver, la vaisselle à nettoyer ou le repas
à préparer… Pendant ces moments avec Monique,
dix ans, Nelson, ou Michele, treize ans, l’amitié avec
l’enfant grandit. Ce sont des occasions privilégiées
pour mieux se connaître : « Tu sais, maman va me battre,
car j’ai cassé un objet à la maison »
; plus tard dans la journée : « Finalement, ça
s’est arrangé, mon frère lui a expliqué
! »
Cette écoute et cette attention personnalisées sont
déjà plus difficiles lorsque, après le jardin
dans l’après-midi, nous ouvrons la maison à
une dizaine d’enfants, jusqu’à 18 h 30 - 19 h.
Les bras, les jambes et les jouets circulent vite et pas toujours
selon leur mode d’utilisation normal. En l’espace d’une
minute, tant de choses peuvent se passer. Parfois, des enfants comme
Mario partent tout de suite après être entrés,
leur volonté de briser les quelques règles de base
et leur désir de s’amuser ou de perturber un bon coup
étant irrésistible ce jour-là. Encore une fois,
les enfants sont très naturels. Si l’on ajoute à
cela la carence du père et leur apprentissage de la vie dans
la rue, le terme même de « discipline » perd vite
toute signification. Le mot « patience » prend alors,
de temps en temps, tout son poids pour nous.
La peur diffuse des petits
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Le visage que nous offrent les plus petits rayonne très
souvent de candeur, en dépit de l’utilisation de
jurons dès le plus jeune âge ! Que d’étincelles
de joie enfantine dans leur cœur ! Que de tendresse ils
suscitent quand on les observe marcher dans les quelques rues
qui forment leur univers. On ne peut s’empêcher
de rire quand on les regarde descendre dans notre jardin, heureux,
tellement heureux de voir nos mains se tendrent vers eux pour
qu’ils s’y réfugient en s’exclamant
: « Tio ! Tia ! » Ainsi sont Marquinho, Marilia,
Aparecido, Rafael, Desperdito… tous ces boutons de rose
et de vie qui font chaque jour un peu plus partie de notre famille.
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À la joie se mêlent aussi les inquiétudes,
souvent mal exprimées, parfois terriblement suggestives comme
celles d’Aparecido, trois ans, déclarant : «
Je ne peux pas rentrer. Mon père a un revolver. Mon père
a été tué par la police. » Peur de la
violence, peur de son beau-père, souffrance confuse de la
mort de son vrai père… Tout cela exprimé d’une
petite voix fluette, ordinaire.
Auprès des familles
Les familles de ces enfants, de ces petits bouts tout noirs
ou fumés par le soleil, nous les visitons aussi l’après-midi.
Les amitiés avec Isabelle, Cida, Isoltinha et les autres
grandissent, s’approfondissent au fur et à mesure
que notre cœur s’élargit, se transmettent
lors des changements d’équipe. L’accueil
que nous réservent ces familles est tout simple mais
si chaleureux : un grand sourire, des paroles sincères
qui ne masquent pas les problèmes, ne les étalent
pas non plus, un échange confiant autour d’un
café avec, en toile de fond, la vieille télévision
qui diffuse les novelas – feuilletons brésiliens
à la Dallas. |
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Un des problèmes de João, comme beaucoup ici, est
la cachaça, cet alcool de canne à sucre fort comme
le rhum. João s’en imbibe régulièrement
et sa vie, ses quarante-cinq ans de vie, semblent anéantis,
dissous dans cette boisson bon marché.
Néanmoins, avec João, nous pouvons expérimenter
l’espérance qui va au-delà de la misère
physique, matérielle, morale. João n’est plus
d’aucune aide à sa femme de vingt-trois ans, Cida,
et à ses deux enfants, Desperdito, cinq ans, et André,
trois ans. C’est une famille que l’on a déjà
dû aider, par la paroisse, car ses réserves alimentaires
sont souvent réduites à rien ou presque. Pourtant,
sous les paroles de l’ivrogne perce une attitude d’humilité
vraie, le cri du pauvre qui accepte que Dieu se penche sur sa misère.
« Je suis son enfant, Il est mon Père. » «
Vous êtes mes seuls amis », me disait João. Témoignages
bouleversants sous des apparences ordinaires…
Un jour par semaine est consacré aux apostolats extérieurs
à notre quartier. Tantôt nous rendons visite à
un camp de Tziganes, exclus à cause de leur mode de vie et
de leur différence, tantôt nous nous rendons dans un
foyer pour personnes âgées, grabataires, habitées
par la solitude.
Nous recevons également au Point-Cœur la visite de
personnes du barrio qui viennent faire une pause. Nous aidons aussi
à soigner les petits et les gros bobos des petits et des
grands, parfois des plaies pleines de pus de la taille d’une
main. Dans bien des cas, la résistance physique de nos amis
est époustouflante, et il suffit de désinfecter leurs
plaies. Cependant, des blessures comme celle de Charlie, à
la tête, nécessitent des soins plus approfondis. Pour
être sûrs qu’ils les reçoivent, nous les
accompagnons au poste de secours, où ils ne sont pas toujours
bien reçus : la Coroa da Lagoa a une réputation désastreuse,
« tous des brigands, tous des voleurs… »
Fonder une alliance au-delà de la misère
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Oh, bien sûr, il y en a des voleurs, et ils viennent
de temps en temps. Lorsque des bruits se font de plus en plus
précis, ce mercredi 2 avril, alors que nous sommes dans
le silence de notre prière du soir, nous devinons sans
avoir besoin de nous concerter que quelqu’un essaie de
pénétrer dans la maison, par le toit. L’intrus,
chassé par notre intervention, s’enfonce dans la
semi-obscurité du barrio sans que nous ayons le temps
de le retenir. Nous ne sommes pas vraiment pris au dépourvu
: cette dernière tentative intervient quatre mois après
le précédent cambriolage. |
Ainsi, peu à peu, nous en sommes venus à connaître
ou à mieux connaître Georgie, Chico-Chico, Léo,
Branca ou Fernanda. Par petites touches, nous avons construit une
amitié précaire et forte à la fois, qui dépasse
les problèmes réels de drogue ou de leurs activités
hors-la-loi.
Voici quelques-uns des visages que nous rencontrons chaque jour,
quelques-unes des amitiés qui se sont tissées. Bien
souvent, nous ne voyons pas les résultats immédiats
de notre présence. Nous ne voyons pas la formidable tapisserie
que forme la prière de tous les parrains et amis qui nous
soutiennent avec fidélité. C’est plus souvent
l’envers avec ses nœuds qui apparaît.
Mais il arrive que Dieu nous révèle un coin, une
petite partie de l’endroit de la tapisserie, et nous saisissons
alors un peu le chemin parcouru. Un événement comme
l’anniversaire de Patrick, en février, met en lumière
la croissance de la petite graine Points-Cœur, plantée
il y a deux ans et demi dans notre barrio. La veille, nous avions
achevé les préparatifs. Toute fête est accueillie
avec cris et joie dans le quartier. Très rarement cependant,
enfants, adolescents et adultes collaborent pour construire quelque
chose ensemble. Quelle joie pour notre communauté de recevoir
ce témoignage d’amitié de la part de tous, petits
et grands réunis dans les cris et les fous rires ! N’oublions
pas le gros gâteau et le bouquet final : les courses dans
la rue, sur nos chemins de terre et de poussière… de
joie.
Bernard Lemarié