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Témoignage : une journée
au Point-Cur Sainta-Maria-Micaela de Colombie
| Il est presque six heures.
Tout est silencieux. On peut espérer dormir encore
un peu… C’est sans compter sur Yenni, une petite
fille de sept ans qui frappe à la porte en criant nos
noms : « Thibaut, Gaston, Alejandra, Elvira… »
Si on ne vient pas assez vite, elle énumère
alors les prénoms des anciens Amis des enfants.
Pour celui qui est de « permanence
», c’est une fin de nuit un peu anticipée.
On lui ouvre enfin la porte et elle nous donne un grand sourire
: « Holà ! À quelle heure ouvrez-vous
? Quand déjeunez-vous ? Qui est de permanence ? »
Quand Yenni vient nous réveiller ainsi,
toujours très tôt, cela nous coûte de sortir
du lit, mais finalement, quand elle ne vient pas, elle nous
manque. C’est tout de même plus beau d’être
réveillé par la voix d’une petite fille
assoiffée d’affection que par l’alarme
du réveil ou, pire encore, par la belle voix de Marina
Marine, la présidente du conseil municipal qui nous
rappelle qu’il faut sortir les poubelles ou qui nous
donne les dernières nouvelles du barrio.
Il est maintenant six heures trente, les
laudes commencent dans la grande salle où l’on
accueille nos amis. Notre prière est ainsi rythmée
par le baiser d’un enfant ou par le salut d’un
voisin qui part travailler.
Après un café colombien –
toujours infect parce que nous ne savons pas le préparer
– et quelques flocons d’avoine, nous pouvons profiter
de quelques moments pour ranger un peu la maison, laver notre
linge, lire, étudier l’espagnol, faire sa toilette…
Tout cela jusqu’à l’adoration, temps indispensable
sans lequel nous n’aurions pas la force de vivre la
compassion.
À dix heures trente, nous nous réunissons
pour une courte prière communautaire. Déjà
on entend Ana qui frappe à la porte. Cette jeune fille
a dix-huit ans, mais elle a l’esprit d’une enfant
de onze ans et surtout très peu de mémoire si
bien qu’elle ne peut rien apprendre. Elle en souffre
beaucoup et, dans son innocence, elle se rend bien compte
qu’elle n’a pas les mêmes aptitudes que
sa sœur cadette. La confiance et l’amitié
des parents d’Ana pour Points-Cœur font qu’ils
lui permettent de venir jusqu’à la maison pour
nous accompagner ensuite au marché. C’est la
seule sortie qui lui est autorisée. |

Yenni, l’amie la plus fidèle
du Point-Cœur. Elle est sur la
pila qui sert à nettoyer le linge
| Yenni
le chouchou du Point-Cœur |
Yenni est une fillette de sept ans qui
vient au Point-Cœur très régulièrement.
Elle vit dans une maison très modeste. Ses parents
sont alcooliques et ne s’occupent quasiment jamais
d’elle. Ils dépensent tout leur argent dans
la boisson. Son père est très violent, il
bat souvent sa femme.
Yenni s’est construit son monde bien à elle
et nous raconte des histoires sans queue, ni tête.
Elle passe ses journées dans la rue et il est difficile
de lui faire comprendre qu’il est important d’aller
à l’école. Beaucoup d’enfants
se moquent d’elle car elle ne sent pas toujours
très bon et porte de vieux habits sales.
Les Amis des enfants l’aiment beaucoup pour sa bonne
humeur, sa joie de vivre, son originalité et par-dessus
tout sa spontanéité. Les voisins racontent
qu’elle se met souvent à genoux devant le
Point-Cœur et fait une petite prière pour
remercier le Seigneur.
C’est notre petite Yenni, le chouchou du Point-Cœur… |
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À Pâques au cours d’une
séance de marionnettes
organisée au Point-Cœur |
La place du marché se trouve dans une rue en pente
près de l’église où sont réparties,
des deux côtés, les différentes échoppes,
très colorées et très animées,
des vendeurs de fruits, de légumes, de poissons et
surtout des poulets qui ont été plumés
et apprêtés durant la nuit. Cette dernière
activité est, avec la fabrication de chaussures, ce
qui fait vivre le quartier. Beaucoup de nos amis vivent de
cela. Nous accompagnons parfois Ricardo la nuit dans son travail.
Il a commencé à plumer des poulets avec sa maman
qui lui a appris à coups de ceinturon à travailler
rapidement et à ne pas s’endormir. Une grande
amitié le lie maintenant au Point-Cœur. Il nous
dit souvent qu’après tout ce qu’il a vécu
dans la rue, quand sa famille l’a mis dehors, c’est
un miracle qu’il soit encore en vie.
Tandis que deux partent visiter des familles, les deux autres
restent de permanence à la maison. Très vite
arrive Léo, un jeune de vingt et un ans qui se drogue
beaucoup. es parents l’ont mis à la porte après
qu’il a vendu la bicyclette de son père pour
acheter de la drogue. S'Il a pris l’habitude de mendier
ici et là un peu de riz et d’autres ingrédients
et de venir cuisiner à la maison. La confiance s’est
établie peu à peu et il est maintenant ici comme
chez lui. Il fait partie de ces innombrables jeunes qui menten
vicio – se droguent. D’ailleurs, le barrio est
rempli de partches – petits lieux – où
se rassemblent jeunes et moins jeunes pour trafiquer et consommer
en toute liberté du basuco – résidus de
coca mêlés aux restes de cigarettes – et
de la marijuana qui sont ici très bon marché. |
La permanence, c’est aussi accompagner Yenny
à l’école. Nous avons pris cette décision
car, sinon, elle reste dans la rue toute la journée.
Popocho et Lili reviennent de l’école
vers onze heures trente. Leurs visites sont toujours source
d’émerveillement. Depuis qu’ils sont arrivés
dans le quartier, ils sont toujours venus nous voir mais,
au début, leur mère venait tout de suite les
chercher. Peu à peu, elle les a laissés venir
un peu plus longtemps. Elle venait seulement régulièrement
voir ce que faisaient ses enfants, sans entrer. Maintenant,
elle nous remercie de l’attention que nous avons pour
eux et nous accueille volontiers. Elle est même venue
nous demander de lui faire des soins après sa césarienne
et nous a montré son dernier-né avec fierté. |

Cocito, Caya, Ingrid et Maribel
qui aident à éplucher les légumes. |
Beaucoup d’enfants viennent régulièrement
pour colorier, jouer avec notre vieille dînette dépareillée
dont il reste de moins en moins d’éléments,
ou tout simplement pour être près de nous. Ils semblent
alors oublier ce qu’ils vivent chez eux et redeviennent simplement
des enfants. Ils sont également très heureux de nous
aider à cuisiner.
Entre Angie qui colorie, Lili qui demande une feuille,
Fabien, essoufflé, qui réclame un verre d’eau,
deux autres qui se disputent, Lolé qui transforme la salade
de fruits en purée, Paola qui a besoin d’aide pour
ses devoirs et un dernier qui renverse toutes les tomates sur le
sol… Nous arrivons à l’heure du déjeuner
et déjà ceux qui étaient partis en visite reviennent
affamés.
Il est alors temps pour le responsable de la permanence
de mettre tout ce petit monde dehors après un dernier gros
câlin et la promesse de réouvrir l’après-midi.
Tous savent que, durant le repas, même si
la porte est ouverte, ils ne peuvent entrer. Mais nous savons de
notre côté que, adultes ou enfants, tous trouveront
une bonne excuse pour venir nous voir.

Enfants des ranchitos
juste derrière le Point-Cœur. |
Voici que doña Gloria nous donne
le bonjour. Elle est un peu la « Mama » du Point-Cœur.
Nous disons souvent que si elle est si forte, c’est
parce qu’elle a un cœur énorme qui prend
toute la place.
Au moindre problème, elle nous appelle
pour nous demander de l’aide. Le soir, quand son mari
l’insulte ou la bat, elle va s’asseoir dehors,
devant sa maison pour regarder la lumière qui brille
au deuxième étage du Point-Cœur où
nous sommes réunis et cela suffit à l’apaiser. |
Sa maison se trouvant sur le chemin que nous empruntons
chaque jour pour nous rendre dans les autres quartiers, il nous
est impossible de passer sans la saluer une à plusieurs fois
par jour.
À quinze heures, après le chapelet
que nous prions porte ouverte avec quelques enfants, la permanence
reprend tandis que d’autres partent en visite. Toutes nos
visites se font sur treize des dix-huit barrios de Ciudad Norte
que l’on appelle aussi le Trou. Cette zone est ainsi qualifiée
pour sa situation géographique ; en effet, toutes les maisons
semblent escalader les montagnes et sont réparties comme
dans une marmite verdoyante. Avec ironie, on dit aussi que Ciudad
Norte est « chaude », non seulement à cause du
soleil qui brille presque toujours, mais surtout à cause
de la délinquance qui y règne. Le Point-Cœur
se trouve dans le barrio Esperanza II ; il est plutôt favorisé,
même s’il y a par-ci, par-là quelques ranchitos.
À Transición, quartier plus ancien, les ranchos ont
été remplacés par des maisons en dur. Mirador,
apparu il y a environ dix ans, est une colline réputée
inconstructible car le terrain s’y affaisse. Et pourtant,
il y a quelques ranchos très pauvres autour de pilas où
les gens se baignent, lavent leur linge et viennent chercher de
l’eau pour cuisiner. Peu à peu, un plan de relogement
est en train de déménager ce barrio vers d’autres
lieux.
Lorsque dix-huit heures sonnent, il est temps
pour nous d’aller à la messe. Nous arrivons presque
toujours essoufflés et en retard parce que notre chemin jusqu’à
l’église Santa-Ines comporte de nombreux escaliers
et surtout de nombreuses occasions de nous arrêter pour toutes
sortes de raisons. Autant de stations d’un doux chemin de
croix.
Après l’Eucharistie, il nous est
impossible de redescendre rapidement à la maison. Souvent,
nous restons devant l’église et nous parlons avec l’un
ou l’autre ; en redescendant, nous rencontrons toujours de
nombreux enfants qui nous demandent de jouer et à qui nous
offrons volontiers une vuelta – un tour d’avion.
Devant notre maison, les voisins nous commentent les dernières
nouvelles et nous demandent de prier pour eux.
Alors que nous prions les vêpres dans notre
chapelle, nous entendons au loin des rythmes de vallenatos et cumbias,
des rires et les coups des enfants impatients qu’on leur ouvre
la porte. Alors que deux ou trois repartent en apostolat, celui
qui est de permanence doit faire la cuisine ; c’est pour celui-ci
une mission impossible. En effet, il doit surveiller les enfants
assis à côté de la cuisinière le nez
dans les casseroles, les adolescents qui s’installent dans
chaque coin de la cuisine profitant de notre dos tourné pour
fouiller dans le réfrigérateur ou goûter ce
qui se prépare.
Ces derniers connaissent mieux l’histoire
du Point-Cœur que nous depuis dix ans qu’ils y font les
quatre-cents coups ; ils savent aussi nous partager leurs moindres
soucis. C’est aussi l’heure de sortie de nos amis les
cafards volants – les cucarachas – les lézards
et les souris…
Après le repas, notre journée se
termine autour de Jésus qui repose dans le tabernacle. Dans
notre chapelle où seule brille une petite flamme, nous nous
demandons pardon mutuellement et prions les complies. Nous emmenons
ainsi chacun de nos amis dans nos prières. Le barrio, lui,
reste éveillé encore longtemps.
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