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Témoignage : Point-Cur Saint-Jérôme-Émilien
en Equateur
Une
journée de permanence
Il est 6 heures 30, on entend dehors les klaxons des tankeros (camions-citernes),
qui distribuent de l’eau potable, mêlés aux aboiements
des chiens et aux premières musiques. Celui qui est de permanence
se lève et sort chercher du pain. Il n’est pas rare
de rencontrer sur le chemin qui va jusqu’au panadero, des
enfants que l’on connaît et qui vont également
acheter du pain. C’est un moment très agréable
où le temps est assez frais et le quartier s’éveille
doucement. Après quelques mots échangés avec
le boulanger et sa femme, le boulanger glisse discrètement
un petit pain sucré dans le sac et l’Ami des enfants
de permanence rentre au Point-Cœur préparer le petit-déjeuner
et réveiller les autres en frappant aux portes. À
7 heures commencent les laudes accompagnées par Sergio à
la guitare, ce qui les rend bien plus priantes.
Après un petit-déjeuner, composé de thé,
de café, de chocolat chaud et de pain, nous ouvrons ensemble
le tabernacle. La communauté se relaie sur deux heures pour
adorer. Pendant la première heure d’adoration, l’Ami
des enfants de permanence s’en va au marché souvent
accompagné d’un ami, grand ou petit, rencontré
sur le chemin. Au marché, travaille la maman de Carlos, un
ami du Point-Cœur, qui nous offre
toujours
de la soupe qu’elle vend. De retour, après son temps
d’adoration, l’Ami des enfants ouvre les portes du Point-Cœur.
Le système scolaire équatorien consiste à donner
la classe le matin, l’après-midi ou le soir aux enfants.
Le matin nous accueillons donc les enfants qui ont école
l’après-midi. Parmi eux viennent trois frères,
Rodolpho, Adolpho et Bernardo qui ne sont pas de tout repos. Si
on ne les occupe pas bien, ils courent partout et mettent la maison
sens dessus dessous. Cependant si on leur trouve la moindre occupation,
ils sont adorables. Une fois Rodolpho s’était mis à
laver de la vaisselle sale, et avait continué en lavant la
vaisselle déjà propre… La permanence du matin
est donc un jonglage entre la cuisine et l’attention à
nos petits amis.
Puis quand les cours du matin cessent, les enfants sortant de l’école
viennent nous saluer avant de rentrer déjeuner chez eux.
C’est un bon moment pour parler de l’école, voir
leurs cahiers et ainsi s’intéresser à eux. Au
moment du déjeuner, nous invitons nos amis à sortir
du Point-Cœur, ce qui n’est pas toujours facile car il
y a toujours Junior, ou les trois frères qui ne veulent pas
sortir. Arrive donc le moment de manger les bons petits plats qu’a
mijotés la personne de permanence. On en profite pour échanger
sur les différentes rencontres de la matinée avant
de faire… la sieste ! (Indispensable pour affronter l’après-midi
et rester bien présents aux enfants et aux amis que nous
allons visiter malgré la chaleur.)
À 14 heures 30, tout repart. On ouvre les portes pour prier
le chapelet. Chaque dizaine est priée par un de nos petits
amis et suivie d'un chant accompagné par Sergio à
la guitare.
Au
fur et à mesure des dizaines, les enfants entrent et s’assoient.
Après le chapelet, la maison se retrouve le plus souvent
pleine d’enfants. Nous recevons souvent la visite d’Emilio,
qui tient toujours à avoir de grandes discussions avec nous.
Il y a aussi d’autres habitués comme Michelle, une
petite fille pleine de vie, qui habite en face du Point-Cœur.
Cette fillette de cinq ans se jette toujours dans nos bras dès
qu’elle nous voit, nous salue par la fenêtre dès
qu’elle nous aperçoit. D’autres comme Lili, Fresia,
Eter, Santiago et Diego viennent aussi trouver refuge chez nous
bien souvent. Les uns dessinent, les autres jouent aux dames, les
autres à la maîtresse. C’est très amusant
car les enfants qui dessinent trouvent un modèle qu’ils
recopient. Mais ils recopient tous le même et plusieurs fois
! Il nous arrive donc très souvent de nous retrouver avec
plusieurs exemplaires d’un même dessin !
L’après-midi passe donc, entre les rires et parfois
les larmes des enfants jusqu’à 18 heures, heure des
vêpres. À ce moment-là, le scénario du
midi se reproduit. Il y a toujours un ou deux enfants qui veulent
un verre d’eau, qui ont oublié quelque chose, excuse
pour rester un peu plus longtemps avec nous. À l’heure
de la messe, nous nous dirigeons vers la chapelle voisine du Point-Cœur.
On y retrouve des amis comme Emilio et Anita qui sont là
tous les soirs, et parfois d’autres enfants, comme Michelle,
nous accompagnent. Après la messe, Lili, Fraisia et Estephania
sont là pour jouer avec nous et nous restons toujours un
petit temps à discuter et à jouer avec les enfants,
jusqu’à l’heure du dîner. Nous terminons
la journée par un moment de prière à Marie,
en offrant au Seigneur tous les événements heureux
et malheureux du quartier et en nous demandant pardon pour ce qui
a pu blesser tel ou tel dans la journée.
Une journée de visites
Pendant que la personne de permanence vaque à ses occupations,
la journée des autres Amis des enfants est quelque peu différente.
Ils se font très gentiment réveiller et vont prier
les laudes. Après un petit-déjeuner et l’adoration,
ils partent en apostolat chez les missionnaires de la charité
le lundi ou à San-Carlos-Lwanga,
le
samedi matin. C'est un lieu de notre quartier particulièrement
violent. Les enfants de San-Carlos-Lwanga vivent sous une pression
constante en raison de cette violence, c’est pourquoi nous
essayons d’y apporter l’amour tout simple qui passe
à travers nos jeux, nos histoires, des dessins et nos paroles
sur Dieu, Jésus et Marie. Bien souvent, le groupe de ces
enfants bien turbulents atteint la soixantaine ! Pour la communauté
c’est un moment très fort, mais parfois difficile,
car nous aimerions avoir une rencontre plus personnelle et plus
profonde. Cependant nous avons déjà bien avancé
dans l’amitié et la connaissance de nombreuses familles.
C’est un apostolat que nous aimons, un apostolat tout simple
comme l’est Points-Cœur, qui apporte l’encouragement
d’un simple sourire au milieu de la souffrance.
Nous allons d’ici peu visiter un hôpital pour enfants
atteints du SIDA. Un des médecins de cet hôpital avec
qui nous sommes amis aimerait que nous venions visiter ces enfants.
Affaire à suivre !
Les autres matinées de la semaine sont, quant à elles,
occupées par le nettoyage de la maison, la sortie au centre
ville, et les réunions de communauté.
Après un bon repas et une sieste réparatrice, à
14 h 30, nous ouvrons les portes du Point-Cœur pour prier le
chapelet. Le mercredi et le dimanche, nous allons visiter nos amis
vivant à Santa-Teresita, l’ancien quartier du Point-Cœur,
qui est assez loin de notre maison. Nous prions donc le chapelet
sur le chemin. Il n’est pas rare de rencontrer Kévin
sur le chemin. Ce petit garçon de cinq ans, dès qu’il
nous voit à l’autre bout de la rue, laisse tomber ce
qu’il a dans la main, se met à crier et à courir
pour atterrir dans nos bras. Après un échange de bisous,
de chatouilles et un ou deux tours d’avions, nous essayons
de continuer notre chemin, mais Kevin tente toujours de venir avec
nous et nous suit. Nous devons donc prendre le temps de lui expliquer
qu’il faut qu’il rentre chez lui pour pouvoir ensuite
poursuivre notre chemin.
Pour
aller à Santa-Teresita, nous devons traverser la perimetral.
Là, nous allons rendre visite à nos amis. Dès
que nous rentrons dans une maison, nous voyons la maman demander
discrètement à son enfant d’aller chercher une
bouteille de cola, terme définissant toute sorte de boisson
gazeuse au goût plus ou moins exotique. De temps à
autres, nos amis nous offrent même de quoi manger. Nous apprenons
beaucoup d'eux en terme d’accueil, d’hospitalité
et de partage. Comme disait saint Vincent de Paul : « les
pauvres sont nos maîtres. » Chaque jour nous vérifions
la vérité de cette parole. Nous allons donc rendre
visite à nos amis jusqu’à 18 heures 30, heure
de la messe à Santa-Teresita. Après la messe, nous
rentrons à la maison. Les autres jours de la semaine, nous
allons visiter nos amis du quartier jusqu’à 18 heures.
Nous rentrons alors pour prier les vêpres. Le soir, nous profitons
du calme pour acueillir tel ou tel qui vient nous saluer et nous
échangeons aussi sur les rencontres de la journée,
sur l’organisation de la journée suivante.
Les communautés amies
Pour vivre notre mission et guérir notre quartier, il nous
faut nous mettre à son écoute, être plus attentifs
pour le comprendre. Pour cela, Dieu nous donne notamment la grâce
de communautés amies, promesse d’une présence
féconde parce que « Notre grand désir est que
l’œuvre Points-Cœur soit facteur d’unité
dans l’Église et que cette unité se construise
autour de l’enfant pauvre (…). les besoins sont tels
qu’il est opportun de regrouper les forces. » (Chartes
de Points-Cœur). Avec ces communautés : les pères
somascos, les sœurs du Bon-Pasteur, l’œuvre Marie-Mère-de-l’unité,
le père Francisco, notre curé, nous vivons une très
belle complémentarité et partageons nos dons propres
au service de nos amis.
Emilio
Emilio
Jeferson Goya, seize ans, est un grand habitué du Point-Cœur
San-Jeronimo-Emiliani. Déjà présent quand notre
maison était dans un autre quartier, notre installation à
côté de la Sagrada-Familia lui a permis de nous rendre
visite tous les jours. Passablement handicapé physiquement
et mentalement, Emilio n‘a pu marcher qu‘à l‘âge
de quatorze ans après plusieurs opérations des jambes.
Au début, pour l‘aider, les Amis des enfants l‘encourageaient
à monter seul les marches qui mènent au Point-Cœur,
de telle manière que très vite il a pu nous rendre
visite de son propre chef. Présent presque en permanence
au Point-Cœur, il est le premier à se proposer pour
aider dans les taches ménagères ou la cuisine.
Quand on lui demande pourquoi il monte si souvent, il répond
que c‘est juste pour saluer ses amis du Point-Cœur, que
c‘est la moindre des politesses. Mais quand on creuse un peu
il nous avoue que ça lui fait du bien de venir dans un lieu
où on l‘accueille les bras ouverts, où il rencontre
joie et écoute. Car la vie chez lui n‘est pas toujours
facile (il est très peu considéré par le reste
de sa famille) et le Point-Cœur apparaît comme une bouffée
d‘air pur. Pour cette raison il déborde de reconnaissance
envers nous (parfois trop).
Souvent Emilio passe des après-midi entiers à dessiner,
bien qu‘il n‘aime pas vraiment ça (il me l‘a
avoué), uniquement pour pouvoir rester sans attirer l‘attention
sur lui ni déranger. Mais cela ne l‘empêche pas
aussi de jouer avec les autres enfants et de faire parfois beaucoup
de bruit.
Emilio a cependant toujours un regard ou un geste pour les plus
exclus, les plus silencieux, nous secondant ainsi dans notre mission
d‘accueil, d‘écoute et de service auprès
des plus petits.
Kathy
Kathy a treize ans. Auparavant elle vivait à quelques maisons
du Point-Cœur. Actuellement elle ne vient plus beaucoup à
la maison mais nous restons très proches d‘elle et
Kathy nous a beaucoup appris.
L‘amour
qui nous unit est si fort qu‘elle appelle les filles du Point-Cœur
« mamitas » (petites mamans) et les garçons «
nanos » ou « primos » (petits frères ou
cousins), c‘est une relation familiale géniale, «
muy chevere ».
Kathy vivait auparavant avec sa mère, son frère
et sa demi-sœur chez son père. Mais pendant ces douze
années il les maltraitait, ce qui a rendu Kathy très
fragile nerveusement. Elle est même parfois obligée
de prendre les antidépresseurs de sa tante pour se calmer.
Un jour où j‘étais à la chapelle en
train de prier, Virginie est venue me chercher pour me dire qu‘il
y avait un problème avec Kathy, qu‘elle s‘était
réfugiée chez la voisine parce que son père
voulait la battre. Je suis sorti la voir et je l‘ai trouvée
en larmes et à bout de nerfs. Je l‘ai seulement prise
dans mes bras sans rien dire. Après un moment je lui ai demandé
ce qui s‘était passé.
Dans la maison un enfant a commencé à plaisanter
et à envoyer de l‘eau à un jeune qui était
là. Kathy s‘est mise à rire. Avec ce sourire
ont disparu toutes ses douleurs et préoccupations, je voyais
en elle un autre visage : pas celui de la petite fille en larmes
mais celui d‘une enfant pleine de vie. C‘était
un regard plein de l‘espérance et de l‘amour
de Dieu.
Sa maman a maintenant décidé pour leur bien à
tous de ne plus vivre avec son mari, car tout ceci était
déjà arrivé plusieurs fois. Ils vivent maintenant
dans une maison à l‘écart.
Ce
qui a touché toute la communauté, c‘est que
malgré tout ce qu‘elle a déjà enduré,
Kathy ne s‘arrête pas de sourire. C‘est certainement
Dieu qui habite son cœur. Son cœur est tellement blessé
que seul Dieu peut le consoler et est capable de lui redonner la
vie.
Nous sommes très heureux de connaître Kathy, car
dans cette école maternelle qu‘est Points-Cœur
elle nous apprend à aimer celui qui nous fait du mal, et
c‘est cet amour qui nous conduit au pardon. Car il n‘y
a rien de plus fort que l‘amour de Dieu et Kathy en est témoin.