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Article paru dans D’un Point-Cœur à
l’autre n° 28
Pour venir fonder le Point-Cœur, en octobre 1998 nous avons
atterri à San Salvador pour y passer quelques jours au Point-Cœur
Bienheureux-Faustino. Après un court apprentissage in situ
de la vie d’Ami des enfants, nous avons rejoint la capitale
hondurienne par le bus. C’est par ses milliers de pins et
ses centaines de vallons que notre pays d’adoption s’est
dévoilé à nous.
L’histoire du Honduras comprend deux dates majeures. Après
avoir connu les splendeurs du royaume Maya dans sa partie occidentale,
ce petit bout de terre a commencé à être colonisé
en 1502. Ensuite en 1821, le Honduras est devenu indépendant.
Depuis, ce pays a connu un faible développement entrecoupé
d’un essai de fédération – sans succès
– avec les quatre autres pays d’Amérique centrale.
Signalons le seul conflit que le Honduras a connu contre son voisin,
le San Salvador, en 1969 : « La guerre du football ».
Aujourd’hui, c’est une république constitutionnelle
avec un président élu tous les quatre ans, un peu
comme son grand frère américain. Peuplé d’environ
six millions d’habitants, c’est un pays peu industrialisé.
Souffrant d’un exode rural important, l’une de ses seules
ressources, en plus du café, est la fameuse industrie de
la banane, contrôlée par les plus grandes compagnies
américaines.
La capitale, Tegucigalpa, ville de plus d’un million d’habitants
est située dans une grande cuvette entourée de montagnes,
à environ cent mètres d’altitude. Sa population
offre une mosaïque de races, à la différence
de la campagne où le type indien est beaucoup plus prononcé
ou encore de la côte nord peuplée de Créoles.
Dans un contexte général de pauvreté, beaucoup
sont venus s’échouer dans la capitale formant ainsi
des colonias, des quartiers marginalisés aux portes de la
ville. C’est dans l’un de ces quartiers, appelé
El Pedregal, que nous avons posé les premières pierres
– à tous les sens du terme – de la fondation
du Point-Cœur.
Une fondation providentielle
Cette fondation ne s’est pas faite en un jour, nous avons
longtemps cherché un logement correspondant à tout
ce que nous en attendions. Nos prières ont été
exaucées en tout point lorsque nous avons enfin trouvé,
au mois de janvier dernier, notre demeure actuelle. Notre maison
se trouve à l’entrée de deux petites colonias,
la Trinidad et la Providencia ; à deux cents mètres
d’une route fréquentée et non loin de la piste
d’envol de l’aéroport. Le barrio (quartier) s’étend
sur deux flancs de colline, entre lesquelles s’étire
un petit ruisseau qui sert plus de vide-ordures que de lieu propice
à la pêche à la ligne. La morphologie du quartier
est plutôt pittoresque avec ses maisons de briques et de bois.
C’est en pénétrant à l’intérieur
des foyers que l’on découvre la misère des familles
faite de promiscuité, d’insalubrité mais également
de désœuvrement, de violence conjugale et de familles
disloquées.
Nous avons été très touchés de voir
que dès que nous avons ouvert les portes de notre futur logement,
les enfants se sont précipités à l’intérieur
pour le visiter de fond en combles. Ils se sont également
empressés de nous aider à nettoyer les pièces.
Et lorsque nous avons emménagé, ils étaient
très fiers de porter nos valises et nos quelques meubles.
Ils ont tout de suite compris que cette maison était la leur.
Une petite orpheline de huit ans qui vit chez sa tante nous a même
demandé où serait sa chambre pour dormir.
Depuis notre arrivée, les enfants sont présents en
permanence, certains viennent pour faire un dessin ou pour nous
saluer en sautant dans nos bras, d’autres viennent pour se
faire soigner ou tout simplement pour jouer devant la maison. Mais
peu à peu, les jeux des enfants se sont transformés
en course de brouettes et en concours de transport de briques. En
effet, ils ont tous voulu nous aider pour construire la cuisine
et la pièce qui manquaient au premier étage. Un jeune
maçon du quartier nous a également prêté
main forte ainsi que beaucoup de nos voisins et amis. Nous avons
ainsi pu nous intégrer davantage dans le quartier.
Des amis ont consacré tout leur temps de vacances pour trouver
des fonds pour la construction. Chaque semaine, nous construisions
avec ce que nous avions reçu de la générosité
des Honduriens ; ainsi cette dame qui voulait faire un don pour
les enfants de la rue nous a donné tout ce qui lui restait
de sa propre construction : ciment, gravier, sable, pelles, pioches,
brouette, grille et portail. Tout convenait à merveille.
Nous avons pu terminer les travaux deux mois plus tard et ainsi,
Père Thierry, lors de sa visite, a inauguré le Point-Cœur
avec une soixantaine d’amis du quartier.
La joie de Doña Rouma était indescriptible, elle
qui depuis plus de quinze ans désirait la présence
du Saint-Sacrement dans le quartier. Tous les petits enfants voulaient
entrer dans notre chapelle pour se prosterner et adorer le Seigneur
qui se faisait si proche.
Nos amis du quartier
En
début d’après-midi, les enfants viennent au
Point-Cœur pour réciter avec nous le chapelet, ils ont
appris avec nous le Dios te salve (premiers mots du Je vous salue,
Marie) et sont très heureux de prier pour leur maman, leurs
frères et sœurs, leur famille. Le chapelet à
peine terminé, tous se précipitent autour de la table
et attendent que nous leur distribuions du papier et des crayons
pour dessiner. Ils aiment également jouer au Bingo (loto)
ou tout simplement aller dans notre jardin.
Souvent en fin d’après-midi, Diana, une jeune de dix-sept
ans, nous rejoint. Elle est presque notre voisine. Après
un accident cardiaque, sa mère ne peut plus parler ; depuis
Diana ne communique plus avec elle de peur que ses paroles ne la
choquent et aggravent sa maladie. Elle nous rend de grands services,
et surtout nous partage toute sa vie attendant de nous mille et
un conseils que sa maman ne peut lui prodiguer. Au mois d’avril
dernier, elle a commencé la catéchèse à
la paroisse pour se préparer à la première
communion et à la confirmation.
De plus en plus souvent, nos amis aiment à venir nous visiter
; parfois même, des personnes que nous ne connaissons pas
viennent frapper à notre porte pour nous demander aide et
conseils en tout genre
.
C’est ainsi que Vilna, une jeune maman, a un jour frappé
à notre porte avec Daniel, son fils de quatre ans, blessé
profondément au menton. Elle semblait désemparée
et s’est rendue chez nous presque instinctivement. Une semaine
plus tard, elle nous invitait chez elle pour fêter ses vingt-quatre
ans. Ce fut un beau moment de joie ; une amitié se liait
et on nous a dit par la suite que son mari et son deuxième
enfant étaient morts quelques mois auparavant.
Un jour, une voisine nous apprit que Vilna était alitée.
Nous sommes allés la visiter tous les jours ; plus le temps
passait, plus il nous semblait que son visage était affaibli
par la maladie. Elle aimait cependant réciter le chapelet
avec nous et ses Dios te salve récités à grand-peine
étaient tous dédiés à son petit Daniel.
Un matin, sa cousine nous fit savoir que la maladie avait eu raison
d’elle. Aussitôt Guénaëlle et Michel se
sont rendus chez elle. À leur grande surprise, elle était
encore en vie. Après un long regard posé sur Guénaëlle,
puis sur Michel, elle s’est endormie dans la paix du Christ.
La maladie qui a emportée Vilna, le Sida est un véritable
fléau au Honduras, c’est pour cela que le Père
Ramòn décida d’ouvrir une maison qu’il
a appelée La Casa Zulena pour quelques sidéens rejetés
de leur famille et des hôpitaux. Mais le Père se trouve
seul face à la charge de huit malades, même si des
volontaires espagnols viennent l’aider de temps en temps.
Nous avons donc décidé de passer une journée
et demi par semaine pour l’aider dans les tâches quotidiennes
de la maison, les soins et la présence auprès des
patients.
Depuis le mois de mai, les filles du Point-Cœur ont commencé
un nouvel apostolat extérieur. Chaque samedi, elles partent
à Tamara visiter la prison des femmes et le centre pédagogique
pour les jeunes filles mineures. Si ces jeunes et ces moins jeunes
ont un grand besoin de tendresse, leur violence laisse transparaître
les souffrances qu’elles tentent de dissimuler. Cela rend
notre apostolat délicat car nous ne savons pas toujours comment
aborder leur souffrance intérieure ; nous savons cependant
que beaucoup de délicatesse peut percer bien des murailles.
El Mogote
Le cyclone Mitch nous a, dès les premiers mois de l’année,
orientés vers un apostolat extérieur à notre
quartier. Une fois par semaine, nous allons visiter les familles
au Mogote. Ce petit quartier est apparu après que quelque
cinq cents familles ayant tout perdu se soient réfugiées
au sommet d’une colline qui entoure la ville.
Au
début, nous avions un peu de mal à nous y retrouver.
Bien d’autres endroits de la ville abritent des familles sinistrées.
On les a regroupées dans des logements préfabriqués,
plutôt précaires, mais ils ont un toit, de l’eau
et de l’électricité sans avoir rien à
payer pendant un an.
Pour ce qui est du Mogote, il s’agit beaucoup plus d’un
campement de réfugiés qu’aucune structure officielle
n’aurait pris en charge. Il n’y a que des tentes qui
tiennent on ne sait comment.
Dans chacune de ces champitas (petites tentes), six ou sept personnes
dorment dans trois ou quatre mètres carrés, sur de
la terre qui se transforme en boue dès qu’il pleut.
Peu à peu, ces familles se sont rendues à l’évidence,
elles allaient devoir rester sur place beaucoup plus longtemps que
prévu ; cette colline est devenue leur quartier et lorsqu’est
arrivée la saison des pluies, elles se sont organisées
et tâchent, jour après jour, de survivre.
Les enfants sont toujours très sales. L’eau est rationnée
car elle est acheminée par un camion citerne qui monte sur
la colline deux fois par semaine. De plus, les enfants ne sont presque
jamais soignés, si ce n’est par les brigades de médecins
– la plupart du temps étrangers – qui viennent
pour une opération d’une journée.
Ces enfants nous connaissent maintenant très bien et nous
accueillent avec joie. Dès que nous arrivons, ils se battent
pour que nous les serrions dans nos bras. Ils sont très durs
et il n’est pas toujours facile d’organiser des jeux
avec eux.
La colline du Mogote est également un repaire de voleurs.
Les habitants se gardent bien de laisser leur abri sans surveillance,
sinon le peu qu’ils ont est rapidement pillé. Un soir,
Fermia nous interpelle alors que nous redescendions de la colline
et nous demande de mettre nos doigts sur le trou laissé par
la balle qui a traversé son crâne. Il nous explique
qu’il s’en est bien sorti. Depuis, il ne se déplace
plus qu’avec son arme comme malheureusement beaucoup d’entre
eux et à la moindre occasion, le coup part.
Chaque famille que nous connaissons est endeuillée à
la suite de l’une ou l’autre rixe dont le quartier a
la recette assurée.
Ce soir-là, le soleil commence à peine à se
coucher sur la ville, Blandine et Michel discutent avec une femme
devant l’abri qui lui sert de maison ; elle a huit enfants,
son mari a été blessé aux yeux et a perdu son
travail. À l’intérieur, un matelas, une estufa
(petit réchaud à pétrole) avec à côté
une pomme de terre et rien d’autre que de la terre jonchée
de pierres dures et coupantes. À midi, les enfants n’ont
rien mangé, ils sont allés à l’école
– grâce à une bourse des Pères espagnols.
Le soir étant venu, la mère ne prépare rien
non plus, personne ne se plaint, tout le monde se tait ; seuls les
petits enfants, avec une extraordinaire innocence, jouent avec Blandine
et Michel.
Un peu plus loin en redescendant, Saraï, une petite fille
de douze ans, douce et calme qui lave des voitures toute la journée
pour gagner vingt lempiras (8 F) nous annonce joyeusement que ce
soir elle va dîner.
Si
la pauvreté matérielle de notre propre quartier nous
choquait parfois au début, elle nous paraît fait acceptable
lorsque nous revenons du Mogote ; seule la souffrance scandaleuse
de tous ces enfants reste révoltante et nous garde de toute
résignation. À force d’y passer des après-midi,
on se fait à leurs maisons sales, mais nous ne parvenons
pas à nous habituer à des enfants battus, affamés
ou malades parce que trop fragiles.
Lorsque nous prenons le bus qui nous ramène le soir dans
notre quartier, nous surplombons la ville toute illuminée,
la descente est belle, on a toujours l’impression de revenir
d’un voyage, d’un bain au milieu de nos amis les plus
pauvres. Le bus est souvent vide ; alors dans le silence songeur
de la descente, toutes les figures défilent dans nos têtes
et nous les gardons dans nos prières jusqu’à
notre prochaine visite.
Voici presque un an que nous sommes arrivés dans ce petit
pays d’Amérique centrale. Avec les Honduriens, nous
avons essuyé un cyclone, mais son souvenir ne peut en aucun
cas nous faire oublier la brise, parfois imperceptible, de la tendresse
de ceux qui nous entourent.