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Témoignage : rendre l'espérance
Un Point-Cœur au Kazakhstan, c’est d’abord beaucoup
de patience. N’avons-nous pas été renvoyés
d’un quartier d’immeubles par des mères qui refusaient
qu’on joue avec leurs enfants. L’année dernière
également, nous avions aidé une famille kazakhe (musulmane)
à nettoyer sa maison lors de petites inondations. Les semaines
qui ont suivi ont été tendues, car ils n’arrivaient
pas à comprendre qu’on ait pu faire cela gratuitement
et ils craignaient qu’on ne vienne les convertir par ce moyen.
Ainsi,
nous préférons être très discrets, leur
laissant l’initiative des questions traitant de religion,
questions qui ne manquent d’ailleurs pas tant notre manière
de vivre les intrigue.
Nous avons également de très beaux témoignages,
tel celui de ce Ackar. Il était chargé d’enterrer
son voisin et cela le préoccupait beaucoup. En nous voyant,
il nous a dit : « Dès que je vous ai vu arriver, j’ai
su que Dieu était avec moi et je me sens plus tranquille
maintenant. »
Le voisin que nous enterrions ce jour-là s’appelait
Nikolaï. Nous gardons tous en mémoire les fréquentes
visites que nous rendions à ce monsieur d’une soixantaine
d’années. Un homme seul que la vodka avait peu à
peu détruit, se nourrissant de pain et de soupe que la femme
d’Ackar lui apportait. Sans gaz l’hiver, c’est
à l’aide de deux petites plaques électriques
qu’il chauffait avec peine une de ses pièces, le reste
de la maison restant froide. Notre visite lui apportait un peu de
réconfort pendant ces longs mois d’hiver où
il restait assis sans rien faire, attendant avec impatience la mort
qui ne venait pas. Et c’est parfois les larmes aux yeux qu’il
nous raccompagnait jusqu’à sa porte ou qu’il
nous remerciait pour le bois qu’on venait de lui couper.
L’hiver est une rude épreuve pour un bon nombre de
personnes. C’est parfois en quelques jours seulement que l’été
fait place aux premiers frimas, qu’on troque son tee-shirt
contre un épais manteau et que la neige recouvre de son manteau
blanc le paysage. Tout redevient alors silencieux dans la rue et
le rythme du Point-Cœur se ralentit. Les enfants, moins nombreux,
viennent trouver un peu de chaleur dans notre cuisine, nous aidant
parfois à préparer une bonne soupe, ou jouant aux
cartes avant de repartir pour l’école.
Pour
ceux des Amis des enfants qui ne sont pas de permanence d’accueil,
les matinées sont également bien chargées avec,
entre autres, l’étude du russe (parlé par l’ensemble
de la population), ainsi que du kazakh (langue d’origine turque,
sans aucun rapport avec le russe) qui nous cause bien des cheveux
gris. Aucun des Amis des enfants, jusqu’à présent,
n’a réussi l’exploit de tenir une conversation
simple en kazakh, mais on ne désespère pas.
Une fois par semaine, nous partons au bazar acheter carottes,
choux et pommes de terre avant de revenir refroidis par une température
qui peut descendre à – 15 °C durant les mois d’hiver.
Si pendant l’été l’apostolat dans la
rue nous permet de rencontrer beaucoup de nos voisins, l’hiver
par contre est plus dépouillant et nous restons souvent plus
d’une demi-heure à frapper de porte en porte avant
d’être accueillis. Cela nous permet de rester très
humbles dans cette mission et d’être plus attentifs
encore au moindre signe qui nous permettra de faire de nouvelles
rencontres ou d’en approfondir d’autres. Telle cette
petite fille de quatre ans, Ela, que nous avons rencontrée
un jour dans la rue le matin, titubant, une bouteille de vodka à
la main, saoule ; ou ce grand-père, Gocha, que nous croisions
fréquemment devant sa maison, appuyé sur une béquille
car il était amputé d’une jambe. Nous l’avons
accompagné dans sa terrible solitude les six derniers mois
avant qu’il se pende. Car, comme dans un bon nombre de pays
de l’Est, une partie de la population du Kazakhstan souffre
de ce manque d’espérance qui enlève tout goût
à la vie. Cette détresse habite tout particulièrement
le cœur des plus âgés qui, après la chute
de l’ex-URSS, ont beaucoup perdu des avantages que leur réservait
le communisme après une vie de travail. Confrontés
à des notes de gaz qu’ils ne peuvent plus payer, des
loyers qui prennent la moitié de leur pension, un système
de soins en faillite, des produits de base à des prix de
plus en plus inabordables, quelques uns sont contraints de fouiller
les ordures pour se nourrir. Certains, comme Ivan que l’on
rencontre fréquemment l’hiver dans la rue, traînant
sa jambe malade et tirant derrière lui plusieurs vieilles
branches, passent l’hiver à la recherche de bois pour
se chauffer. Dès lors, on comprend facilement que le retour
de la chaleur vers la fin mars est accueilli avec soulagement par
nos amis, notamment ceux de Kaptchagaï qui vivent dans des
immeubles sans chauffage pendant une partie de l’hiver avec
des températures avoisinant parfois 5 °C dans les pièces.
Kaptchagaï
est une ville située à quatre-vingts kilomètres
au nord d’Almaty, au bord d’un lac artificiel dans une
région déserte. La plupart des usines ont été
fermées, certains immeubles sont abandonnés et c’est
un spectacle de ville morte qui s’offre au premier regard.
Là aussi, notre présence a toute sa raison d’être,
car nous portons en nous cette espérance et ce sens de la
vie dont ils ont tellement soif et qu’ils n’arrivent
pas à trouver. L’intérêt que nous leur
témoignons ainsi que la gratuité de nos actes les
aident à comprendre qu’il y a dans la vie de tout être
humain quelque chose de plus grand qui dépasse la vision
de l’homme, transmise par des décennies de présence
communiste.
Un jour, en visitant Sacha, un jeune garçon orphelin de
quinze ans, dans un centre de détention pour mineurs, nous
avons été accueillis par un surveillant qui nous a
dit devant lui : « Pourquoi venez-vous le voir, il n’en
vaut pas la peine… »
Mais pour nous, Sacha avait du prix et l’étonnement
qui pouvait se lire dans son regard quand il nous a vus, prouvait
que notre visite le surprenait tout autant : « Comment avez-vous
su que j’étais là ? » Nous l’avons
su car sa vie nous intéresse, alors même qu’elle
n’intéresse plus personne d’autre. C’est
cette stupeur que nous essayons de provoquer chez les autres par
la gratuité de nos actes, une stupeur qui leur permet peu
à peu de prendre conscience de leur valeur aux yeux de Dieu.
Nous
avons lavé, il y a quelques semaines, un ancien officier
supérieur de l’armée rouge, mourant dans une
extrême pauvreté et envahi par des milliers de poux.
Notre va-et-vient dans la rue avec savon, linge et eau n’a
pas manqué d’éveiller l’attention de nos
voisins surpris de nous voir au chevet de ce vieil ivrogne : «
Pourquoi faites-vous cela ? » Parfois, ces mêmes voisins
sont touchés et pris de compassion, tout particulièrement
lorsque nous accueillons des enfants handicapés à
la maison.
En effet, chaque week-end, nous allons chercher deux enfants dans
les internats que nous visitons pour qu’ils puissent passer
un peu plus de vingt-quatre heures avec nous dans une atmosphère
que nous essayons de rendre la plus chaleureuse possible. Pouvoir
se laver avec du shampoing, manger autre chose que la bouillie servie
presque quotidiennement dans les internats les plus pauvres, dormir
dans le calme, jouer sans être battu par les camarades et
surtout recevoir l’attention et parfois l’affection
dont ils sont assoiffés, tout cela redonne à ces enfants
un peu de paix à leur cœur et resserre les liens d’amitié
qui nous unissent.
Nous avons donc invité un jour un petit garçon,
Andrei, invalide des jambes et se servant avec peine de ses deux
bras, ainsi qu’une jeune fille, Ira, marchant avec difficulté
et ne s’exprimant que par quelques sons. Nos voisins ont alors
découvert nos deux amis jouant devant le Point-Cœur
avec les autres enfants et, apprenant les conditions de vie dans
les internats, ont fait don de plusieurs sacs de vêtements
à distribuer, ainsi qu’une robe offerte à Ira
qui est repartie rayonnante du Point-Cœur.
Souhaitons que nous sachions toujours rester cette petite lumière
qui brille comme une lueur d’espérance au milieu des
nations qui peuplent l’Asie Centrale, comme elle a brillé
dans le cœur de tous ces enfants que nous avons déjà
accueillis depuis notre arrivée. Une espérance que
seul notre joie et notre amour du quotidien dans sa simplicité
sauront transmettre.
Apostolats extérieurs
À
Dom Invalidov
Dom Invalidov fait partie de ces lieux où nous sommes invités
à découvrir la lumière souterraine du Cœur
de Jésus qui aime à se cacher. Chaque semaine nous
allons visiter cet orphelinat où vivent environ cent soixante-dix
enfants (de trois à vingt ans), atteints d’handicaps
plus ou moins profonds.
La maison est propre, même si les locaux sont vieux et l’organisation
encore très soviétique. Les enfants ne sont pas laissés
à l’abandon, mais les négligences nombreuses
sont surtout dues à la pauvreté des moyens et à
l’ignorance. Car des jouets, les armoires en sont pleines,
mais elles sont fermées à clé et les enfants
ne peuvent que les regarder ; ils sont pleins de curiosité,
mais on ne leur propose que les tristes séries latino-américaines
à regarder à la télévision ; beaucoup
sont pleins d’énergie, mais seuls quelques groupes
sont autorisés à jouer dans la cour. Un grand ennui
règne, trompé seulement par l’agitation des
plus turbulents et les heures fixes des repas.
Les
enfants sont réunis par groupes de quatorze ou quinze et
une seule niania (nourrice) pour s’occuper d’eux. Certaines
d’entre elles sont admirables ; l’amour des enfants
nous unit de plus en plus.
Les plus valides s’occupent des plus faibles avec une constance
et un véritable don dans le service qui nous émerveille.
Il est bouleversant de voir ces petits se mettre « à
laver les pieds » – au travers de petits gestes quotidiens
qui ne sont pas toujours faciles – de ceux qui sont encore
plus faibles et plus vulnérables qu’eux.
Chaque fois nous sommes attendus et accueillis d’une manière
nouvelle : les enfants, et particulièrement ceux brisés
par la maladie, ont une capacité d’accueil étonnante
car leur cœur est toujours dans l’attente d’une
rencontre ; de toutes leurs forces ils appellent à la communion.
Cet appel est exigeant. Face au mystère de la souffrance,
de ces corps brisés par la maladie physique, psychique, nous
n’avons résolument que le choix de fuir ou de tomber
à genoux. Et comme la voix de l’Église devant
l’Eucharistie, nous proclamons : « Il est grand le mystère
de leur vie ! »
L’orphelinat
de Kaskilene
Chaque semaine, nous allons visiter l’orphelinat de Kaskilène,
une petite ville à 30km d’Almaty. Cet internat accueille
des orphelins mais aussi des enfants de familles pauvres n’ayant
pas les moyens de s’occuper d’eux. 200 enfants qui vivent
dans des conditions difficiles, peu d’hygiène, peu
de chauffage, peu de moyens, mais surtout, peu d’affection.
Ce que nous faisons avec eux est tout simple : nous partageons,
l’espace d’un instant, leur vie quotidienne. Que ce
soit par des jeux dans la cour, une petite promenade autour de l’école,
en les aidant à faire la vaisselle, en passant un moment
auprès de celui qui est malade, en les prenant sur nos genoux
pour regarder l’émission de Commandant Cousteau (très
appréciée ici)… ou encore de beaux moments comme
cet après-midi de janvier à faire des glissades sur
une pente verglacée.
A chaque fois, j’y retourne avec un peu plus de joie. Que
j’aime les retrouver ces petites frimousses !
Le petit Genia, blond aux yeux verts, des lèvres retrousées
et un sourire jusqu’aux oreilles. Très naïf et
innocent, il est souvent battu par les autres. Il raconte toujours
beaucoup d’histoires qui sont un peu ses rêves.
Abou Baku, un petit tartare, méprisé par les autres
car il fouille les poubelles comme dans son passé.
Acièle, kazakhe de 13 ans, qui nous regarde intensément
avec ses yeux noirs profonds et pleins de malice.
Quand nous arrivons, ils nous assaillent. L’amitié
grandit peu à peu, la confiance s’établit par
ces simples bonjours ou par cette heure passée avec un enfant.
Et finalement, on s’aperçoit que malgré la découverte
d’un univers très dur parfois, on en repart toujours
avec un peu plus de joie.
Kaskilène est devenu pour moi un véritable lieu
de ressourcement.
Deux visages de Kaskilène
Natacha et Gocha sont deux petits russes de 10 ans. Ils se ressemblent
tellement qu’on ne peut douter qu’ils soient jumeaux
: une petite tête brune, des yeux bleus-gris et un visage
très fin qui laisse entrevoir leur fragilité. Un trop-plein
d’énergie, une joie naturelle et un air d’insouciance..
Nous avons rapidement fait leur connaissance car nous les accompagnons
pour les vacances chez leur grand-mère à Kapchagaï,
à 80 km d’Almaty. Beaucoup d’enfants passent
leurs vacances à l’internat, les familles n’ayant
pas les moyens de venir les chercher.
Un jour, leur oncle nous appelle pour nous apprendre la mort de
leur grand-mère. En arrivant à Kaskilène, Natacha
et Gocha nous racontent que leur babouchka (grand-mère) est
à l’hôpital. Les éducatrices avaient eu
peur de leur dire la vérité. Et eux nous questionnaient
avec anxiété : « vous n’avez pas oublié,
vous nous emmenez ce soir à la maison pour les vacances ?
».
Leur grand-mère était morte depuis une semaine déjà
et ils ne savaient rien… Les prendre dans nos bras, leur annoncer
que la personne qu’ils aimaient le plus au monde n’est
plus, tenter de les consoler sans aucun argument, finalement les
laisser pleurer et les serres très fort pour leur dire qu’on
est là.
Nos amis
Diadia
Locha
Diadia Liocha était un de nos plus grands amis, un Kazakh
d’environ cinquante ans, connaissant tout dans le quartier
et respecté de tous. Ce n’était pas un saint
: il avait fait dix ans de prison, faisait toujours de petits tra?cs
d’aluminium et avait un gros penchant pour l’alcool
: « Pas de meilleur remède, nous disait-il le lendemain
d’une cuite, que de reprendre dès le matin un verre
de vodka pour faire passer le mal de tête ! » Mais Diadia
Liocha avait surtout un grand cœur ! Il venait régulièrement
au Point-Cœur ; parfois pour cinq minutes seulement, buvant
son thé en silence ; ou alors il pouvait rester longtemps
à discuter avec nous de sa vie passée, ou simplement
nous parlant de son âme, sa doucha. Quand il parlait, c’est
souvent parce qu’il avait bu et ça le libérait.
Il avait alors le cœur à vif, il devenait un peu poète
!
Et puis il est brusquement tombé malade, lui qui paraissait
immortel. Au bout de cinq jours, le mal l’a emporté
: la méningite. Sa dernière nuit à l’hôpital
s’est passée dans un enfer d’inhumanité.
Mais nous avons été très touchés par
l’aide des amis du quartier qui nous ont accompagnés
à l’hôpital. Tous se sont ensuite mobilisés
pour que l’enterrement se fasse dans la tradition musulmane.
Et tout s’est déroulé sous le beau signe de
l’unité. Unité des jeunes réunis pour
creuser la fosse de leur ami. Unité des femmes préparant
le repas traditionnel, le plof (riz au mouton) chez l’une,
le manpar (soupe) chez l’autre, les borsaks (beignets) et
le pain chez une troisième. Comme si Diadia Liocha avait
voulu tous nous réunir au Point-Cœur, nous avoir tous
autour de lui, ne serait-ce que pour une heure.
Vova
– Le plus pauvre est source d’unité
Vova est un grand ami du Point-Cœur. Il est handicapé
physique mais c’est surtout un homme habillé de prière.
Son regard plein de lumière et ses mains toutes crispées
d’où sortent de belles icônes en disent long
sur son intimité avec la Trinité.
Vova nous a permis de rencontrer un prêtre orthodoxe (batouchka)
qui habite dans notre quartier. Nous avions invité Vova à
passer Noël avec nous. Il avait un très grand désir
de se confesser et de recevoir la communion. Après la confession,
au moment de donner la communion à Vova, le batouchka nous
a demandé de prier avec eux dans notre chapelle. Tous autour
de lui dans son fauteuil roulant, nous avons prié selon le
rite orthodoxe, cette si belle liturgie en slavon, au chant incessant,
lancinant, pénétrant au rythme de la respiration,
prière au rythme du cœur ! Grand moment de communion
: on sentait dans nos cœurs la joie de l’unité
où les différences ne nous séparaient plus.
Vital
Vital va avoir 16 ans mais fait déjà preuve d’une
grande maturité et d’une responsabilité d’adulte,
surtout lorsqu’il s’agit de veiller sur son petit frère
Sacha. L’été dernier, il partait souvent sans
râler passer la journée dans leur datcha, à
l’écart de la ville pour arroser les arbres fruitiers
au lieu de jouer avec ses copains. Il n’a pas hésité
non plus une fois à refuser de partir en montagne avec des
amis pour rester au chevet de son père malade. Il vit des
conditions familiales difficiles car sa mère et le père
de Sacha (il n’a pas connu le sien) vendent de la drogue dans
le quartier et ils sont déjà allés plusieurs
fois en prison. Depuis les trois ans et demi que le Point-Cœur
est son voisin, il est rare qu’il se passe une journée
sans que nous le voyions, même cinq minutes pour nous dire
bonjour. Parfois, avec les autres adolescents du quartier, il a
mis notre patience à rude épreuve mais le plus souvent
il vient discuter avec nous, parlant de sa vie, demandant des conseils.
Il est curieux de tout et pose