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À Beyrouth, le Point-Cœur Sainte-Rafqâ.
Une espérance à reconquérir
Depuis sa fondation en 1992, le Point-Cœur Sainte-Rafqâ
vit au rythme de la lente remontée des abîmes du Liban.
Les Amis des enfants se veulent un petit signe d’espérance
là où elle point si difficilement. La pauvreté
qu’ils côtoient n’est pas toujours le dénuement
matériel, mais davantage le vieillissement prématuré
d’une population qui a connu le fardeau des bombes.
Il est 17 h 30, l’heure de la messe approche. Il nous faut
déjà prendre congé de Samer, Sarah, Samar,
Khalil et leur maman chez qui nous étions depuis près
d’une heure. Lorsque nous sommes arrivés, le papa de
cette famille musulmane finissait sa prière, il est reparti
travailler.
Nous
nous faufilons entre les voitures en essayant d’éviter
les flaques d’eau (dont on ne sait jamais la profondeur) saluant
au passage quelques amis à leur balcon. Nous voilà
à Mar Doumit (Saint-Domitien), l’église de notre
paroisse qui est presque pleine, même en semaine. Des hymnes
maronites, simples et majestueux, retentissent.
Il s’agit là d’une scène quotidienne
de la vie de notre Point-Cœur, installé depuis mars
1992 dans le quartier de Nabâa.
Notre quartier
Nous vivons dans une partie très pauvre de Beyrouth, au
Nord-Est de la ville, une région chrétienne. Nabâa,
(“source” en arabe) compte environ 40 000 habitants
originaires de toutes les régions du Liban.
Lorsque l’on marche au gré des rues, on est marqué
– surtout au début, après on s’habitue
– par le mauvais état des immeubles, les trous dans
la chaussée, le fatras des fils électriques et téléphoniques
qui forme une toile d’araignée au-dessus de nos têtes.
Il y a été comme hiver des mares d’eau dans
certaines rues en raison des canalisations percées, les fortes
pluies de l’hiver inondant le bas du quartier. Ce n’est
pas en raison de la proximité de la mer que les habitants
parlent de Nabâa Beach.
Le soir, des jeunes se promènent par petits groupes à
travers le quartier. Des vendeurs de fruits et de légumes,
de narguilé, de quincaillerie déambulent au milieu
des embouteillages. Beaucoup passent leur ennui à se promener
en voiture. Parfois, un attroupement se forme : une bagarre a éclaté
et tous les enfants, tous les jeunes accourent en criant : «
Machkal, machkal ! » (il y a une bagarre).
Une Église accueillante
Dès la fondation, nous avons été très
bien accueillis par l’Église locale et en particulier
par un prêtre du quartier “Abouna Samir Nassar”
(Père Samir). Il est à la fois dynamique, son téléphone
portable toujours collé à la main, chaleureux et accueillant.
C’est lui qui chaque année nous emmène, avec
quelques-uns de nos amis, en pèlerinage au sanctuaire de
la Bienheureuse Rafqâ, patronne de notre Point-Cœur.
L’Église au Liban est très présente
et dynamique. Dans notre quartier, nous sommes proches de plusieurs
communautés religieuses : les sœurs de Besançon,
les petits frères et petites sœurs de Jésus,
les sœurs Franciscaines et les sœurs du Rosaire. Nous
rendons souvent visite aux uns et aux autres, et travaillons parfois
de concert.
Des amitiés assez fortes se sont liées par exemple
avec sœur Mariette, sœur du rosaire, directrice d’une
école que nous visitons régulièrement. Ainsi,
de temps à autre, celui d’entre nous qui est allé
à la messe de 6 h 30, de retour de la communion, est intrigué
par une odeur appétissante de thym et de pâte cuite…
C’est sœur Mariette qui a déposé, à
notre intention, un sac rempli de manaïchs encore bien chauds
– ce sont des sortes de pizzas-sandwichs au thym ou au fromage
que l’on mange le matin.
Les enfants omniprésents
Notre
maison est située près de l’entrée du
quartier, à une rue de l’autostrade. Elle est peinte
dans les couleurs traditionnelles, murs blancs et le reste en vert.
Les quelques arbres devant la maison attirent les groupes d’enfants
ou quelques mamans fatiguées à la recherche d’ombre
et d’un peu de fraîcheur. À toute heure, des
petits groupes d’enfants frappent à notre porte et
demandent à boire. Il n’est pas question de refuser
: au Liban, on ne peut pas ne pas accorder un verre d’eau
à quelqu’un.
En réalité, nous voyons peu d’enfants le matin,
car la plupart sont scolarisés ou travaillent. Seuls quelques-uns,
comme le petit Charbel, traînent dans la rue toute la journée,
allant parfois mendier à l’autostrade.
Charbel a environ quinze ans, c’est un enfant très
sauvage. Il a quitté l’école il y a deux ans
et demi et s’était mis à travailler dans un
garage voisin de notre maison… mais s’étant absenté
plusieurs jours de suite, il s’est fait renvoyer.
Notre amitié avec lui remonte à plusieurs années,
mais il est toujours resté très secret. Il a fallu
nous rendre chez lui pour découvrir dans quel climat difficile
il vit : son père est alcoolique et maman s’est toujours
désintéressée de lui ; d’ailleurs, tout
le monde hausse les épaules quand on l’évoque…
Rien d’étonnant qu’il soit si instable et qu’il
demande une telle affection qu’il vient parfois chercher auprès
de nous.
Mais au fond, sa famille c’est sa bande d’amis, Chaddi,
Ibrahim, Joe…
Nous accueillons généralement les enfants l’après-midi.
Il y en a beaucoup qui débarquent en bande. Ils repartent
sans avoir su se mettre à un jeu, mais après nous
avoir sérieusement éprouvés.
D’autres restent plus longtemps, jouant plus sagement ou
nous aidant pour la cuisine du soir. Nous nous occupons des devoirs
de français, de maths, ou sciences physiques (d’ailleurs
certains professeurs finissent par s’en apercevoir).
Une lancinante lassitude
En fin d’après-midi, ce sont souvent des adolescents
et des jeunes qui viennent passer un moment avec nous, partageant
parfois notre prière ou notre repas. De temps en temps, dans
le calme du soir, un de nos jeunes amis nous confie son désespoir
et sa lassitude. Pour les jeunes Libanais, l’exil reste parfois
le seul espoir, ils rêvent de s’en aller rejoindre un
oncle ou un cousin établi au Canada, au Venezuela, en Australie,
ou ailleurs dans le monde…
On ressent cette désespérance chez beaucoup de Libanais.
Même si très peu l’expriment, la guerre les a
profondément marqués et il faut ajouter à cela,
une grave crise économique qui persiste malgré la
reconstruction. De plus, pour les chrétiens, il y a une grande
peur face à la montée en puissance de l’islam.
Le matin, nous allons visiter les écoles, c’est-à-dire
passer un moment avec les enfants qui ont généralement
une demi-heure de récréation. C’est un temps
de jeu mais surtout de rencontre avec tous les enfants. Nous avons
ainsi pu faire connaissance avec beaucoup d’enfants du quartier.
Certains, par la suite, nous pressent de venir les visiter.
C’est presque une institution, très facilement les
gens vont chez les uns et les autres passer un moment à bavarder.
Ils ne repartent pas sans avoir bu l’incontournable et délicieux
ahwé, le café libanais. Par conséquent, nous
partons chaque après-midi en visite. L’accueil que
nous recevons est toujours très chaleureux. Même si
parfois il y a en cela une forme de politesse, certaines familles
nous accueillent comme de véritables amis.
C’est le cas par exemple de la famille de Diala, une jeune
fille de quinze ans, qui vit avec sa mère, Sihad, et son
père Georges, dans un pauvre appartement de notre quartier.
Lorsque nous apparaissons à la porte, nous sommes toujours
reçus par un joyeux : « Ahla (ou sahla) ahlam »
(bienvenue, bienvenue…) accompagné d’un sourire
réjoui.
Sihad et Georges se sont mariés très tard. Georges,
âgé de près de soixante-dix ans, a de gros problèmes
de santé et ne peut donc plus travailler depuis trois ans.
Il est assis du matin au soir à la même place, près
de la fenêtre, regardant la télévision, fumant
cigarette sur cigarette.
Sihad a un tempérament très nerveux, ce qui rend
difficile les relations avec sa fille. Elle n’a trouvé
qu’une journée de ménage par semaine pour faire
vivre sa famille. Aussi, c’est souvent la générosité
de ses voisins, et les aides d’associations du quartier qui
leur permettent de vivre. Pourtant quand nous venons, Sihad a toujours
quelque chose à offrir.
Nos visites chez eux sont souvent animées. Les éclats
de rire fusent avec Diala et Sihad. Georges écoute et sourit.
Notre amitié semble leur être si précieuse pour
porter le poids du jour.
Les enfants de l’autostrade
Nous portons particulièrement dans nos cœurs nos amis
de l’autostrade. Ces enfants, parfois âgés d’à
peine quatre ou cinq ans, mendient ou vendent des bricoles auprès
des voitures immobilisées dans les embouteillages quotidiens.
Vêtus de haillons, souvent pieds nus, ils arpentent le macadam,
faisant quelques grimaces, le visage collé contre la vitre
des voitures, pour obtenir une petite pièce, un billet.
Notre première rencontre, voici quatre ans, était
due au hasard ; depuis, de vraies amitiés sont nées
comme avec Abas et Fiad, deux frères de neuf et onze ans
environ, qui chaque vendredi attendent notre visite au rond-point
où ils travaillent. Ils savent d’ailleurs toujours
bien nous faire remarquer nos éventuelles absences !
Outre leurs conditions de travail difficiles, particulièrement
l’été, nos amis doivent supporter le rejet,
et parfois même la violence de certains automobilistes. Ils
sont d’autant plus rejetés qu’ils sont Syriens
ou Nawars (un peu comme des Gitans). Leur travail étant illégal,
ils sont souvent pourchassés par la police. C’est pourquoi
beaucoup de nos rencontres sont des débordements de joie
et d’affection ; ce sont eux-mêmes qui nous demandent
de leur faire faire l’avion ou de leur faire toujours les
mêmes tours de magie… Et nous ne nous lassons pas de
répondre à leur demande si pressante.
Au centre Mar Senaam
Presque chaque week-end, deux d’entre nous montent au centre
Mar Senaam, (Saint-Simon) situé assez loin dans la montagne.
C’est un ancien orphelinat qui accueille quatre-vingts enfants
dont seuls quelques-uns sont vraiment orphelins, la plupart ayant
des problèmes familiaux importants. Nous allons de l’un
à l’autre, apportant cette présence dont ils
manquent tant. Souvent, ils se disputent notre présence à
leurs côtés pour les repas ; et quelle joie quand ils
apprennent que l’un de nous va dormir dans leur dortoir. Il
est bon de partager ces petits moments d’intimité avec
eux, comme d’ailleurs tout ce que nous pouvons partager avec
les Libanais qui ont tant d’espérance à retrouver
!