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Témoignages
Une soif d’amitié infinie
C’est
dans la vie fraternelle et dans l’Eucharistie que les Amis
des enfants du quartier de la Ensenada puisent la force de garder
leur cœur ouvert à toute la soif d’amour de leurs
amis. Mais en partageant leur douleur, ils reçoivent aussi
leur joie.
On vient de finir le « rendez-vous à Marie »,
terminant la journée dans la paix du pardon mutuel…
Je profite de quelques instants du calme de la rue à cette
heure tardive (22 heures, ici on se couche tôt !), avant de
m’étaler sur mon lit. Il fait enfin frais. À
mes pieds s’étend une mer de lumière de lampadaires
: la Ensenada surplombe la banlieue de Lima, accrochée aux
collines qui bordent la Panamericana. Les lumières les plus
lointaines tout au fond sont celles de Barrios Altos où est
l’autre Point-Cœur, et là où il n’y
a plus de lumières… c’est l’océan
Pacifique !
La lune rousse s’est levée au-dessus de Virgen-del-Carmen,
le pueblo sur la colline à ma gauche. Je pourrais l’attraper
! Au bout de la rue, les combis descendent lentement la piste, attendant
les rares passagers. Les haut-parleurs ont arrêté de
diffuser le huayno, musique traditionnelle péruvienne. Le
huayno est à l’image du Pérou et des Péruviens
: musique joyeuse et entraînante pourtant inspirée
des souffrances du peuple, notamment dans les noires années
du terrorisme du Sentier Lumineux et de la répression militaire.
La Ensenada est ainsi, hésitant entre joie et tristesse.
Et ses habitants sont ainsi, le sourire aux lèvres, et les
larmes jamais bien loin. Des rêves plein la tête, mais
sans espoir au cœur… Résignation ! Voilà
le maître-mot dans les pueblos jóvenes (bidonvilles)
de Lima. La vie est dure ? C’est la vie. La vie est très
dure ? C’est la vie. Et si Dieu le veut, ça ira mieux
demain… Ici, le seul espoir vient de Dieu.
Du patio me parviennent les rires des filles, alors que Cyril égraine
quelques notes sur sa guitare. Moments de paix…
C’est que la journée a été bien remplie
! Après avoir fait le tour du barrio à la recherche
d’un terrain vide où construire une baraque, Cyril
et Emilia sont allés faire des démarches administratives
à Lima.
Emilia
vivait chez sa mère avec ses quatre enfants. Elle s’est
fait mettre dehors, et vit chez sa grande amie Gaby depuis un mois,
à sept dans deux pièces sans eau ni électricité…
Gaby n’en peut plus et va craquer, il est temps qu’Emilia
parte ! Mais seule, elle est incapable de se prendre en main, c’est
pourquoi Cyril est parti avec elle.
Ce matin, Adriana et Anahí ont accompagné Candy
à l’hôpital. Elle est en phase terminale d’un
cancer généralisé. Elle passe ses journées
sur son lit, dans la semi-obscurité alors que Rosa, Soraya,
Claudio et Pancho, qui ont entre quatre et neuf ans, lui tournent
autour, épuisant leur énergie entre quatre tristes
murs. Candy est chaque jour un peu plus faible, un peu plus maigre,
un peu plus près de Dieu. On essaie d’être quelques
instants auprès d’elle, chacun de ses derniers jours.
Pendant
ce temps, Priscilla et moi-même avons fait le ménage.
La Ensenada baigne dans un grand nuage de poussière et il
faut balayer le Point-Cœur chaque jour pour qu’il ne
se transforme pas en bac à sable ! Après quoi, Priscilla
est allée voir Monica, l’assistante sociale de la paroisse
que l’on va voir chaque fois qu’un ami a besoin d’un
médecin, de médicaments, d’argent… autant
dire souvent ! Je suis resté préparer le repas, c’était
mon tour… Ayant le choix entre riz aux pommes de terre et
pommes de terre au riz, j’ai cuisiné du riz avec des
pommes de terre (et quelques oignons pour changer un peu). On aurait
bien aimé après le repas profiter de la sieste, mais
Rocío a débarqué avec sa chaise roulante, ses
mille histoires et son besoin d’être écoutée…
La sieste sera pour demain.
Aujourd’hui comme chaque jour et comme chaque Point-Cœur
du monde, on a prié le chapelet pour commencer l’après-midi.
Il faisait si chaud qu’on s’est installés dans
la rue avec les enfants pour profiter des rares coups de vent…
et du paysage ! Quel plaisir de prier en contemplant les collines
qui nous entourent, pleines de baraques de bois, de bric et de broc,
installées en terrasses et toujours plus haut. C’est
très beau. En priant, on voit toute la Ensenada figée
sous le soleil de plomb, et parfois un enfant courir d’une
maison à l’autre… les enfants d’Emilia
sont arrivés à la fin de la première dizaine
et ont prié avec nous. Zoyla est arrivée en même
temps, mais est aussi vite repartie ! Elle reviendra quand on aura
fini…
Puis
Cyril et Adriana sont allés visiter la famille de Luz et
celle de Lydia à Señor-de-los-Milagros, le pueblo
derrière la colline. Ce n’est pas tout près,
mais ils ont profité du chemin pour jouer avec quelques enfants
qui les ont accompagnés. À notre passage, les enfants
nous guettent et nous appellent : « Puuunto Corazónnn
!!! » et courent vers nous en criant « Dame una vuelta
! », « Fais-moi l’avion ! » Priscila et
Anahí sont parties visiter nos amis de Lomas (tous les quartiers
ont un nom). C’est moins loin, mais ça monte sec !
Celui qui cuisine reste à la maison l’après-midi
pour être avec les enfants, ce que j’ai donc fait. Dessins,
foot, « vueltas », et puzzle, petites voitures et pâtés
de sable, gros chagrins et éclats de rire, une après-midi
au Point-Cœur c’est beaucoup de plaisir… et de
fatigue ! Mes frères et sœurs de communauté sont
eux aussi rentrés bien crevés d’avoir tant marché,
tant écouté, tant ouvert leur cœur aux souffrances
de nos amis. La compassion, c’est épuisant ! Et l’on
ne saurait se donner longtemps sans l’exemple de Jésus,
sans l’aide de Marie qui nous montre la voie. Que c’est
bon alors de venir se ressourcer à la chapelle, pour prier
ensemble, partager toutes les intentions de prière qui nous
ont été confiées !
Aujourd’hui
lundi, la messe étais à 19 heures chez les sœurs,
un peu plus haut vers la maison de Santi. On y est allés
en courant presque pour être à l’heure. L’Eucharistie…
notre pain quotidien, et la grâce de continuer jusqu’à
demain… De retour à la maison, Chicho est vite venu
nous rejoindre avec sa femme Diana. On sait bien qu’il se
comporte mal avec elle. Mais aujourd’hui, comme chaque fois,
on a essayé de l’accueillir au mieux, de lui ouvrir
nos cœurs, de l’ouvrir à l’Amour. Patience
! Gaby et Emilia sont venues elles aussi, chacune de son côté,
partager leur douleur. Patience encore !
Et puis chacun a rejoint sa maison et nous nous sommes encore réunis
auprès de Jésus. Mercis et pardons. C’est très
simple.
La lune est un peu plus haute dans le ciel, les combis ne passent
plus qu’au compte-goutte. Les filles doivent être couchées
: je ne les entends plus rire. Cyril a rangé sa guitare,
et est sûrement en train de lire. Il est temps pour moi de
dormir ! Demain à 5 heures, les aguateros (camions qui vendent
l’eau dans le barrio) nous réveilleront en jouant du
klaxon… demain est un autre jour !
Soraya… merci pour ton alegría

Anahí avec Rosita, Soraya, Francisco et Claudio,
les enfants de doña Candy |
Nous autres adultes ne comprenons pas toujours ce terme :
« Amis des enfants », ce qu’il signifie. Soraya
n’a que 5 ans et elle n’a pas eu besoin d’une
conférence pour en comprendre le sens. Elle m’a
ouvert ses bras, comme une amie ; sans mot dire nous nous sommes
apprivoisés, le plus simplement du monde. Bien que vivant
dans une grande misère, tant matérielle que morale,
Soraya est pleine de vie, remplie d’une joie qui est un
pied-de-nez à sa pauvreté. Son alegría
(joie), c’est son pain quotidien, sans lequel elle ne
pourrait subsister au risque d’être un de ces individus
qui porte un nom qui n’existe pour personne. Et puis il
y a sa mère qui se meurt d’un cancer. Soraya sait
qu’elle est « orpheline en sursis» (Soraya
est aujourd'hui orpheline), elle est lucide mais ne perd pas
sa joie. Elle fait tout pour ne pas être amère,
tout pour que le poids de la vie n’écrase pas son
enfance si légère, cette enfance si complice de
l’Amour. Chaque fois qu’elle vient au Point-Cœur,
son visage s’illumine, elle me saute au cou et me sert
fort en disant : « Cárgame ». Elle ne demande
rien d’autre, simplement qu’on la porte en accueillant
sa joie contagieuse. Pour qui sait regarder cette enfant, Soraya
est un exemple. Elle offre son amitié sans exclusivité,
dans la confiance. Elle ramasse les miettes sans jamais se plaindre
et du haut de ses 5 ans elle m’enseigne la gratuité
du don… Merci. |
La croix et la joie
« Jamais je n’ai l’impression que mon lit soit
un lit, c’est un autel, une croix ». Marthe Robin
Nous entrons dans une petite maison très simple faite de
cartons et de planches de bois, tout y est obscure, l’odeur
nauséabonde de la poubelle, les déchets épars
sont repoussants. Une vieille poule et quelques rats complètent
un tableau bien triste.
Sincèrement, la première réaction
est de fuir cet endroit. Cependant, quelque chose me retient…
Allongée sur son lit, gît une femme qui me regarde
avec douceur. Elle m’invite à m’asseoir
et en même temps m’offre un sourire. Je me présente
et lui demande son nom ; avec difficulté elle me dit
s’appeller Rosa. La abuela Rosa est âgée
de 70 ans, petite et fragile, aux forts traits indigènes.
Il y a environ cinq ans une paralysie l’a clouée
au lit, mais malgré toutes les douleurs qu’elle
subit son visage reflète la sérénité.
Son époux, Victor, veille sur elle car elle ne peut
rien faire. C’est un homme d’une grande simplicité
se sacrifiant beaucoup. Le peu de moments qu’il a de
libres, il les passe à cuisiner pour la abuela puis
s’en va à Lima pour vendre les boissons qu’il
prépare, unique entrée d’argent pour survivre
et acheter les remèdes de son épouse. |

La abuela Rosa entourée de sœur Pascale (sjm),
Alban Domergue et Raphaël Bourguignon (Amis des enfants
en 2001-2002) |
La abuela n’a pas eu d’enfant et n’a aucun familier
proche.
Toute la journée elle est seule, dans le silence, sans même
une fenêtre pour regarder la vie aux alentours.
Mais dans cette situation déchirante, la abuela Rosa nous
émerveille par son sens de la réalité, nous
surprend sans cesse par ses commentaires et son intérêt
pour les évènements de la vie quotidienne.
Sa foi est un roc qui l’affermit dans la douleur de l’épreuve.
Un jour, je suis arrivée chez elle, elle allait très
mal. Pensant qu’elle était triste, je lui ai demandé
si elle se sentait seule, et me regardant avec tendresse, elle me
dit : « Jamais je ne suis seule, Dieu est avec moi. Je pleure
parce que ma hanche me fait souffrir. »
Mais
il ne faut pas mal interpréter. Dans cette pauvre cabane,
cette petite grand-mère pleine de douleurs irradie la joie,
l’amabilité et la paix. Lui rendre visite est un grand
privilège pour nous. Partager un moment avec elle, c’est
être plus proche du Christ.
Sa vie est comme donnée sacrifice d’amour à
Dieu.
Mais rire l’enchante, elle pose toute sorte de questions et
nous écoute avec attention. Le temps passe à toute
allure dans sa maison. Avant de partir, nous prions la Vierge et
elle nous confie qu’elle prie pour notre Point-Cœur.
Nous sommes heureux après cette rencontre.
L’autre jour, je lui ai dit que j’allais écrire
un article sur elle dans la revue de l’Œuvre et lui ai
demandé si elle voulait que je dise quelque chose. Elle m’a
regardée en silence et après un moment m’a dit
d’écrire : « Vous êtes mes amis ».
C’est vrai que nous ne pouvons pas soigner la abuela ni
alléger ses souffrances, mais nous pouvons l’aimer
et son amitié nous comble de la présence de Dieu.
Une présence dans laquelle la abuela trouve la force pour
vivre l’épreuve de la souffrance dans l’Espérance.