Les Points-Cœur dans le monde > Philippines >
La
vitre du taxi est baissée et des odeurs de mer, de poissons
parviennent au nez. Nous arrivons à Dagat-Dagatan, quartier
de Navotas, commune du nord-ouest de Manille. Ce quartier est connu
pour son énorme port de pêche et pour ses bidonvilles.
Ici, le travail est essentiellement lié à la mer :
directement (marins, pêcheurs) ou indirectement (commerce,
mécanique).
La partie où nous vivons n’est plus réellement un bidonville car la majeure partie des habitations a été reconstruite en dur. La première chose qui surprend ce sont les enfants, leur nombre et leur vivacité. En effet, la population des Philippines est constituée de 40 % d’enfants de moins de quinze ans. Lorsque nous approchons, les enfants nous assaillent par des « Hey, kuya » (salut, grand frère).
Le
Point-CœurLa maison est très bien située, son emplacement est propice à la rencontre. Sur notre looban habitent une cinquantaine de familles, de sorte que la place est en perpétuelle animation. Des nuées d’enfants, pieds nus et en haillons, la traversent de toute part, bruyamment. Certains garçons jouent au cerf-volant, les ?lles plutôt à l’élastique, mais selon Martine, ici comme ailleurs, pour les enfants les jeux sont des modes qui ne font que se succéder et passer. Nombreux sont ceux qui vont à l’école gratuite par demi-journées seulement, l’école étant en sureffectif. En semaine, quelques kuyas au chômage ne quittent pas leur canette de bière, nous proposant de façon systématique de participer à leur noyade. Ils se livrent parfois à des combats de coqs qu’ils ne cessent de bichonner ; les femmes, quant à elles, sont plus souvent accroupies à frotter le linge à côté d’une bassine moussante. Les adolescents eux, s’ils ne sont pas en train d’étudier au lycée ou à l’université, passent leur temps libre à chanter à la guitare quelques love songs. Tout le quartier baigne dans les sonos qui diffusent le bruit incessant des musiques à la mode.
Pendant
la journée, le quartier donne l’impression d’un
petit village si ce n’est en fête, du moins en perpétuelle
animation. Le week-end et la nuit par contre, l’aspect du
looban change : certains hommes deviennent ivres et parfois violents,
des femmes jouent de l’argent ou se retrouvent pour boire,
des enfants sont battus. Où est passé le sourire de
la journée ? Comment tant de joie peut-elle cacher tant de
misère ? Ne nous y trompons pas, le sourire de façade
masque des souffrances accumulées : nos amis sont profondément
blessés.
Au Point-Cœur, ils viennent parce qu’ils ont mal. Il y a le simple bobo de Joshua (quatre ans) qui n’est en fait qu’une petite égratignure et complètement cicatrisée, qui a surtout besoin d’un câlin ; il y a la plaie plus grave et purulente sous la plante du pied de Mikaël qui, faute de tongues, se ballade pieds nus, ce qui n’arrange rien à l’état de la blessure. Il faut alors désinfecter, réparer de vieilles tongues du Point-Cœur et les chausser aux pieds de notre adolescent, en lui rappelant la nécessité d’un nettoyage quotidien. Et puis, il y a les bobos plus graves qui se sont précipités en une semaine : les allers-retours au Tondo Hospital, à un ride de tricycle du Point-Cœur, se succèdent. Le petit Marc Anthony arrive un soir en parlant de daga. Il vient de se faire mordre par un rat (un de plus !). Évidemment, pas de vaccination. Les familles elles-mêmes n’y prêtent pas attention et au Tondo Hospital, on lui donnera un simple antibiotique. À chaque fois, nous tâchons de n’être qu’une présence de motivation et de soutien, et essayons de ne pas être les seuls à accompagner nos petits blessés aux urgences, de ne pas assister nos amis, mais de les orienter et les encourager.
De
toute évidence, une peur monstre de l’hôpital
tenaille ici nos amis : celle de la mort, puisque leurs familles
y sont bien souvent confrontées ; celle du monde médical
car les médicaments sont généralement trop
onéreux pour eux, les démarches administratives peuvent
paraître une montagne à ceux qui ne parlent pas l’anglais…
Pour l’anniversaire du Point-Cœur, le 4 novembre dernier, nous avons découvert la force de la communion qui grandit depuis sept ans avec nos amis. Ce n’était plus l’anniversaire de la fondation d’une maison mais celle d’une grande famille unie. Nos grands frères, les kuyas, ont pris l’initiative d’installer l’estrade pour l’autel et la célébration de la messe avec en fond un panneau décoré de palmes formant un cœur. Les ates se sont proposées pour aider à faire la cuisine, pansit et autres gâteaux de riz à la noix de coco.
Le
quartier de Tabinilog est très proche du nôtre. Lorsqu’on
s’enfonce dans une de ses nombreuses ruelles, on rencontre
les familles qui vivent dans des taudis. Rapidement, on arrive au
bord du fleuve où la misère est encore plus bouleversante
: des familles entières chassées ou attirées
par la ville sont venues s’installer dans des cahutes sur
pilotis.
Ici vivent Louis, adolescent rebelle, Bouda que la grosse brûlure vive de son épaule a conduit au Point-Cœur et qui, une fois soigné avec douceur, est devenu moins farouche et plus proche de nous, Madona et Grâce et leurs sourires charmeurs. Et encore beaucoup d’autres enfants qui passent leur temps à errer dans la rue et le quartier. Souvent, ils viennent en bande au Point-Cœur. Pour eux, il est toujours dif?cile d’appliquer nos règles de savoir-vivre car ils ont un mal fou à entrer dans un cadre social, aussi petit soit-il. Il faut faire preuve dans ces cas-là d’une autorité aimante, avoir la force du père et la tendresse de la mère qu’ils n’ont pas toujours. Nous redoublons de vigilance pour limiter la disparition de nos affaires, car nos petits cœurs sont bien organisés pour le chapardage !
Le mercredi, notre zone de prédilection est le Fishport. Reposés de la longue sieste réparatrice et préparatrice de l’après-midi, nous partons vers 21 heures, toujours à deux. L’équipe en partance est mixte, pour être toujours une présence équilibrée et équilibrante auprès des enfants du port de pêche.
Le
cadre du Fishport est surréaliste : dans de grands entrepôts
éclairés par des néons, près de deux
mille personnes travaillent chaque nuit au déchargement des
poissons des chalutiers et autres embarcations flottantes, et au
chargement de ce même poisson dans les camions, après
conditionnement avec des packs de glace. Dans cet endroit bruyant
et sale tout à fait extraordinaire, dès l’âge
de cinq ans nos petits amis, étonnamment musclés pour
leur âge, ont leur rôle : armés de tiges de fer
à crochet et de leur seau, ils se fau?lent parmi les adultes
à la recherche d’éventuels poissons tombés
des bassines au cours de l’acheminement.
Emie, une amie de dix-huit ans, et sa famille tiennent une petite buvette à l’extérieur des entrepôts. Adonis, un vieil ami du Point-Cœur, s’est fait embaucher pour préparer le poisson au transport. Joe-Marie, un peu plus loin, dix-neuf ans, sourde et muette, travaille dans le deuxième hangar à trier le poisson par taille ; Christine gagne sa vie par la prostitution dans un des nombreux bars le long des entrepôts… Pour la plupart de nos amis, le Fishport leur donne un petit job dérisoire qui permet de nourrir frères et sœurs dans des familles souvent nombreuses. Ils apportent trop souvent l’unique salaire de la maison.
Demain
mardi, comme à l’habitude, nous nous rendons chez les
Sœurs Missionnaires de la Charité, fondées par
Mère Teresa. C’est à quelques minutes seulement
de la station Tayuman du métro aérien de Manille.
Les MC Sisters ont créé ici un Home of Joy pour enfants
malades et nous passons avec eux un peu de temps chaque semaine
: aider à donner les repas, changer les couches, mais aussi
et surtout, simple présence d’amour avec ces enfants
dont les corps déformés et monstrueux sont souvent
de véritables prisons. Quelle souffrance pour cette adolescente
de dix-neuf ans dont le corps a les dimensions et l’apparence
troublante d’un enfant d’un an, couchée dans
un petit lit à barreaux ! Dans ces moments dif?ciles, le
regard prend toute sa richesse : je veux dépasser l’apparence
de ce corps déformé, je plonge mon regard dans la
profondeur du regard de l’enfant malade, je lui souris dans
une prière que je souhaite visible à ses yeux, je
le serre contre moi pour qu’il se sente aimé profondément,
je le rejoins dans son humanité, et il me fait grandir dans
la mienne ; nous nous rencontrons dans la profondeur de notre humanité.
Parfois, un sourire de lumière éclaire en?n son regard.
Son visage rayonne. Je l’embrasse. Lui et moi nous venons
de gagner un combat contre la tristesse et la souffrance, un combat
qu’il lui faudra gagner chaque jour avec la présence
de quelqu’un. Et moi je m’en retourne au Point-Cœur
à chaque fois bouleversé par ce sourire, par la joie
partagée un court instant.