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Les Points-Cœur dans le monde > Salvador >

Au cœur de la colonia

Le 11 novembre dernier, nous avons fêté les sept ans du Point-Cœur. Il a en effet été fondé en 1994 grâce à une amie de l’Œuvre qui demandait au père Thierry un Point-Cœur pour son pays. Ensemble, ils se sont mis en campagne pour trouver une maison, et, après avoir visité différents lieux, ils arrivèrent dans le quartier où nous vivons actuellement. Ils rencontrèrent le Padre Pepe qui, sans hésitation, apporta son soutien à l’Œuvre pour qu’elle reste dans la colonia. Il trouva lui-même une maison et, depuis, est toujours à nos côtés non seulement en tant que président de l’Association Points-Cœur au Salvador, mais surtout comme grand ami. Au début il venait célébrer la messe tous les jours pour les Amis des enfants sous un préau; puis, peu à peu, de ce noyau est apparu une paroisse à part entière.
Trois enfants du quartier

Depuis sept ans, le Point-Cœur a pris sa place dans le quartier, les amitiés se sont multipliées et approfondies. Tous nous aiment beaucoup et la plupart nous considèrent comme leurs enfants. On se préoccupe beaucoup de nous, on nous demande si le pays nous plaît, d’où nous venons, si notre maman ne nous manque pas. Lors de la despedida – le départ – de l’un ou de l’autre, nous voyons avec évidence combien notre relation avec les enfants et les familles est profonde. Nous voyons aussi que, dans nos cœurs, sont inscrits mille visages de notre pays d’adoption.

Une journée au Point-Cœur

L’équipe se lève aux alentours de sept heures et se retrouve, à l’orée du jour dans sa toute petite chapelle. Après quelques croche-pieds dans la natte et quelques hésitations sur la page du bréviaire du jour, l’accord de la guitare, les laudes peuvent commencer.

Au petit déjeuner, nous commençons par de la nourriture spirituelle en écoutant un passage d’un livre ; vient ensuite le moment de la nourriture terrestre – bananes plantins, purée de frioles (haricots rouges) et café – que les garçons dégustent avec beaucoup d’avidité.

Si notre voisin et père adoptif a estimé que les Amis des enfants ne font pas suffisamment de bruit ou qu’ils sont encore trop endormis, il nous fait sursauter en criant un : « Buen provecho ! » à décoller les tympans.

Vient ensuite le temps des services. Chez nous, le ménage est fait le samedi ; il y a cependant tous les jours quelqu’un qui est chargé de la cuisine, de la liturgie et de la permanence de l’après-midi. Élaborer un repas peut prendre beaucoup de temps surtout quand les enfants viennent nous aider et, pour les plus espiègles, nous prodiguer toutes sortes de conseils.

Pendant ce temps, un autre lave son linge – songez que les enfants ont un excellent rendement en « salissage » de vêtements. Un troisième prépare avec amour les cartes d’anniversaire pour la journée. Sachant que nous connaissons plus d’une centaine de familles et qu’il y a plusieurs enfants dans chacune d’entre elles et que nous nous faisons une joie d’être présent à chacun d’eux, nous apprenons vite le « Joyeux anniversaire » local. Un quatrième ouvre la porte à Saulito et Lamita, deux jumeaux de trois ans et « chouchous » du Point-Cœur qui ont en général besoin d’un savonnage et de vêtements propres. Enfin, le cinquième apprend la patience avec un enfant qui veut l’aider à trier « efficacement » les frioles. Pendant tout ce temps, nous nous relayons dans la chapelle pour une heure d’adoration, un par un, mais parfois accompagnés d’un jeune de la Fraternité Faustino ou d’une personne de la paroisse – la paroisse n’étant pas très sûre, nous sommes les seuls à héberger le Saint-Sacrement.

À midi, nous déjeunons en bas, dans la salle des enfants, portes et fenêtres ouvertes, comme tout le monde. Les enfants rentrent de l’école vers 13 heures et nous lancent un « Buen provecho » en passant.

Après le repas, nous tâchons de nous reposer au milieu des bruits de notre quartier qui reste bien animé.

Vers 14 heures trente, nous ouvrons la porte, pour inviter les enfants – à se ruer à l’intérieur – à prier le chapelet avec nous dans la chapelle. Il y a des jours avec et des jours sans, avec ou sans joie explosive, avec ou sans disputes pour avoir le chapelet d’untel, avec ou sans questions interminables, avec ou sans exercices de gymnastique plus ou moins appropriés à la prière, avec ou sans « Il en reste beaucoup ? »… avec ou sans enfants. Lorsque l’un d’eux catholique, ou même évangéliste, sait par cœur le Dios te salve, Maria et qu’il mène une dizaine, nous prions alors pour des intentions très concrètes, lourdes de vérité et de confiance.

L’heure de l’apostolat

Depuis sept ans que le Point-Cœur est implanté dans le quartier, la liste des familles-amies-que-l’on-visite s’allonge tellement que lorsqu’elle dépasse le quota permis par notre mémoire, elle se rétrécit, pour se renouveler aussitôt.

Des amitiés s’étiolent, certaines se nouent, d’autres s’approfondissent. Les visites se suivent et se ressemblent beaucoup ; et pourtant c’est devenu un rite indispensable pour beaucoup.

Beaucoup dans cette colonia vivent de la couture, alors entre deux nouvelles échangées, nous coupons et plions des piles de T-shirt fraîchement cousus.


Au cours d’une permanence de l’après-midi.
N’oublions pas que, pendant ce temps-là, le Point-Cœur est ouvert, et les enfants qui ne vont pas à l’école passent, ressortent, repassent ou – pour les plus fidèles – restent du début à la fin. L’animation dépend beaucoup de l’Ami des enfants qui est de permanence. On peut jouer dehors à la grande corde à sauter, inventer un parcours du combattant ; à l’intérieur, on peut colorier, jouer avec nos deux poupées plutôt chauves ou avec un jeu de dames fait à partir de capsules de soda. Certains enfants aiment beaucoup les livres de contes. Nous tâchons, autant que possible, d’êtres pleinement présents aux enfants plutôt que d’organiser une après-midi parfaite ou de préserver une autorité précaire.

Vers 17 heures 30, nous essayons de faire sortir tous les enfants du Point-Cœur. C’est l’opération la plus délicate de la journée. En effet, les habitués connaissent bien tous les recoins de la pièce – mieux que nous – et lorsque l’on a enfin fermé la porte du Point-Cœur, on se trouve nez à nez avec Carmen, muerta de risa, sortie d’on ne sait où. Souvent lorsque la porte est enfin close pour la deuxième fois, les autres rentrent de visite et ouvrent la porte en grand pour rentrer. C’est ce que les enfants attendent pour s’engouffrer à nouveau dans le Point-Cœur.


En visite chez Tita

Lorsque nous pouvons enfin monter à la chapelle, nous chantons les vêpres dans le bruit concurrent de la sono de nos voisins : la secte des Guerriers de la paix – qui n’a malheureusement rien de paisible. Parfois nous gardons avec nous un enfant qui a voulu rester prier ou les jumeaux qui attendent que leurs grands frères rentrent de l’école.

À 18 heures 30, commence la messe de la paroisse où notre présence est aussi tendrement attendue que sévèrement surveillée. La sortie de la messe est agréablement interminable, sauf pour celui qui doit cuisiner et qui s’enfuit en courant pour que le repas soit prêt à 20 heures 30. Nous prenons le repas du soir dans la salle du haut pour plus d’intimité, mais il n’est pas rare que nous ayons des invités.

Une dernière prière pour se demander pardon ou pour se remercier pour les petits gestes de la journée et nous courons apprécier notre lit, sauf peut-être pour les garçons qui, en bas, font la chasse aux cucarachas à coups de bombe insecticide ou se laissent tenter par une partie de football nocturne avec les adolescents du quartier voisin.

Notre ami Juancito

Juancito est un grand ami de notre Point-Cœur, âgé de vingt ans. Il faisait partie d’une mara. Aujourd’hui, il n’en fait plus partie, mais vit dans la rue et cela fait sept ans qu’il se drogue. On le rencontre toujours dans la rue avec son pot de colle. Son corps est abattu sous le poids de la drogue, mais, à nous voir, il nous salue toujours avec un sourire impressionnant. Parfois, nous l’invitons à manger avec nous. En communauté, nous avions toujours le désir qu’il quitte son vice, mais aujourd’hui nous avons compris que vivre la compassion avec lui suppose de l’accepter et de l’aimer tel qu’il est. Un jour, j’ai discuté avec lui et il m’a révélé son désir profond de quitter la pega (colle) et sa souffrance de ne pas pouvoir le faire à cause de sa faible volonté. Il a dit encore que tant qu’il est dans la colonia, il ne peut quitter son vice, car l’argent qu’il a pour survivre, il le gagne en travaillant pour les vendeurs de pega. Il vit dans un cercle vicieux. Je l’ai bien écouté ; il avait besoin d’aide. Je lui ai demandé s’il voulait bien prier avec moi la Sainte Vierge et il a tout de suite accepté. Je suis partie chercher du feu pour la bougie et, à mon retour et à ma très grande surprise, je l’ai vu à genoux devant la statue de la Vierge. Nous avons prié ensemble une dizaine du chapelet. Juancito a confié à sa Maman son désir de quitter la pega et la faiblesse de sa volonté. J’étais très touchée par son abandon. Il était comme un mendiant, un mendiant de miséricorde.


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