Les Points-Cœur dans le monde
> Syrie >
Beyt beytkon : ma maison est ta maison
Venir à Alep, c’est faire un plongeon authentique
dans l’histoire, ; c’est rencontrer des cultures,
des langues et des religions plusieurs fois millénaires.
Ici se côtoient – dans la tolérance –
des Syriens, des Arméniens, des Libanais, des Kurdes
; des musulmans, des chrétiens… Toute cette diversité
donne à la ville mille visages d’architecture,
d’habillement, etc.
La communauté chrétienne est composée
des rites byzantin, maronite, latin, syriaque, chaldéen,
arménien et protestant. Chaque rite a sa liturgie propre
(encens, révérences, litanies…) où
l’arabe se mêle à la langue d’origine
: le grec, le syriaque, l’araméen et l’arménien.
Mais ces différences n’effraient pas nos amis,
qui fréquentent indifféremment les églises,
en argumentant qu’il n’y a qu’un seul Christ.
Le désir d’unité religieuse est très
fort chez les catholiques ; il s’avère parfois
difficile de les convaincre de rester fidèles à
leur rite afin que la diversité demeure. En semaine,
nous nous rendons à la messe à l’église
maronite, et à l’église latine le dimanche.
À certaines grandes occasions, nous allons à
d’autres rites pour accompagner nos amis ; cela nous
permet de découvrir cette richesse de l’Église
orientale à laquelle le pape Jean-Paul II tient beaucoup.
Les relations amicales avec le clergé sont primordiales
pour la vie du Point-Cœur et font pour ainsi dire partie
de la culture locale. |

La cathédrale maronite |
Les chrétiens ont souvent recours au tayifé (littéralement
rite, église) pour une aide matérielle ou financière.
En effet, l’Église constitue un véritable système
social, et nos chères mamans alépines courent parfois
d’un couvent à l’autre pour obtenir un peu de
riz ou de viande supplémentaires. Il y a, par exemple, des
distributions mensuelles chez les Missionnaires de la Charité
auprès desquelles se tient notre principal apostolat extérieur,
débuté en février 2001. Là-bas, vivent
une quarantaine de personnes de quarante à quatre-vingt-dix
ans, toutes abandonnées par leur famille, la plupart ayant
un trouble mental plus ou moins grave. Ce sont des matinées
au cours desquelles nous nous improvisons coiffeuses, manucures,
pédicures, aides-soignantes et aides-cuisinières,
mais surtout « écouteuses » et « rigoleuses
».
Un autre apostolat a lieu tout près du Point-Cœur,
dans la paroisse latine des Franciscains. Il s’agit de passer
les récréations avec les enfants allant au catéchisme,
de jouer avec eux dans la cour, d’approcher les laissés-pour-compte,
de consoler les bobos physiques et relationnels ! Le système
éducatif est très exigeant et demande des heures d’étude,
dès dix ans. Certains après-midis au Point-Cœur,
le brouhaha des enfants couvre les efforts d’une leçon
de français ou d’anglais.
Notre maison se situe à Telefon Hawaï, un petit quartier
à mi-chemin entre la rue commerçante très fréquentée
de Slemanyieh et les quartiers défavorisés de Midane.
La plupart des enfants visitant le Point-Cœur viennent de ces
quartiers, tout seuls. Ils sont autonomes très jeunes et
cherchent souvent une présence affectueuse pendant la sieste
durant laquelle toute la famille dort jusqu’à 17 heures
en été. Nous commençons l’accueil par
la prière du chapelet à 15 h 30 ; c’est en général
vers 15 heures que nous entendons les voix d’Abud et Mirna
hurler nos prénoms un à un, pour être sûrs
qu’au moins une de nous viendra leur ouvrir. Dès leur
entrée commence le rituel des embrassades accompagnées
de « Sabah en-nuur! » tonitruants (Littéralement
: « lumière du matin », c’est la salutation
d’usage durant la matinée). Ensuite, lorsque la prière
a commencé, notre tâche consiste à leur rappeler
très régulièrement qu’en priant, il faut
s’adresser à la Vierge plutôt que de nous contempler
avec des yeux ravis. Au moment des intentions, Hanan et d’autres
parlent souvent ainsi à Jésus : « O Seigneur,
nous te disons merci de protéger notre famille, aide-nous
pour les leçons à l’école, et merci pour
les sœurs de Points-Cœur qui nous apprennent à
nous aimer. » Et en nous-mêmes, nous nous disons qu’ils
ne réalisent pas à quel point ce sont eux nos maîtres.

À l’école Mar Georgios, uniforme
règlementaire pour
les écoliers, ici dans la cour de récréation
|
En mai 2001, Damas fut le lieu du premier grand rassemblement
chrétien, à l’occasion de la visite du pape
Jean-Paul II. La capitale, réputée pour son industrie
du tissu (les magnifiques brocarts en particulier) et ses marqueteries,
est citée à plusieurs reprises dans la Bible à
propos de la conversion de Saint Paul. Il est possible de visiter
la porte d’où s’est enfui le saint, ainsi
que la maison d’Ananie, absolument intacte. Celle-ci a
vu passer des milliers de pèlerins pendant les jours
de visite du pape, et nous avons même eu la grâce
de participer à une messe célébrée
par un père jésuite. |
Les jeunes de tout le pays, engagés dans des mouvements
tels que Focolari ou des chrétiens isolés, ont découvert
avec enthousiasme la dimension de grande communion et de partage.
Inutile de parler des personnes athées, elles n’existent
pour ainsi dire pas en Orient – dans les quartiers populaires,
en tout cas.
La foi est une évidence ; jamais il ne leur viendrait à
l’idée de se révolter contre Dieu : ils demandent
pardon d’être pécheurs et Le remercient de Sa
bonté qui leur donne du pain chaque jour. De même,
le fait de partager est un devoir accompli avec reconnaissance,
qui leur apporte des bénédictions sur la maison. Nawal,
une maman très pauvre avec trois enfants et un mari extrêmement
difficiles, lave parfois des escaliers d’immeuble pour gagner
quelques livres. Elle aime particulièrement nos visites,
qui, dit-elle, « font disparaître ses souffrances physiques
et ses angoisses ». Un jour, n’ayant vraiment rien à
nous offrir, elle est allé chercher dans sa chambre un petit
sachet en plastique et nous l’a tendu en disant qu’elle
l’avait reçu pour ses ménages d’escaliers.
Il contenait une poignée de raisins secs, que nous avons
été obligées de manger pour l’honorer.
Une autre fois, elle a pleuré amèrement en nous expliquant
que ses enfants l’avaient tourmentée des semaines durant,
par des chantages et des cris, et elle avait fini par leur céder
en leur achetant la console de jeux tant convoitée et coûtant
plusieurs centaines de livres.
L’hospitalité arabe n’est pas une légende.
À Alep, comme ailleurs, la tradition dit : « Lorsqu’un
étranger arrive chez toi, accueille-le, loge-le et nourris-le
pendant trois jours. Après seulement, tu pourras lui demander
qui il est et d’où il vient. » C’est avec
cette générosité immédiate que nous
sommes accueillies par nos amis du quartier. Chaque visite que nous
faisons est pour eux un honneur ; on nous sert ce qu’il y
a de meilleur dans la maison, on s’offense sérieusement
si nous refusons le délicieux café à la cardamone,
on nous réclame des prières et des bénédictions
pour protéger la famille, et en les quittant, on nous demande
de revenir tous les jours : « Tau köll yom ! »
(Venez tous les jours !), en ajoutant : « Beyt, beytkon !
» (Ma maison est ta maison). Vous connaissez tous la réputation
de la gastronomie arabe : inutile d’en rappeler le raffinement
et la fraîcheur. Les repas sont très élaborés
et exigent beaucoup de travail. Cela s’est révélé
un instrument de partage inépuisable pour nous rapprocher
des mères de famille. Elles sont d’une patience et
d’un savoir-faire remarquables, et raffolent des moments d’amitié
où nous nous mettons à l’écoute de leurs
conseils, où elles rient de nos maladresses. Quels fous rires
lorsque, à l’exemple des étonnantes aubergines
confites (mrabba banjan), Laetitia a proposé de confectionner
des courgettes confites ! Ou encore, lorsque Paola a préparé
du concombre cuit qui là-bas ne se mange que frais. Il ne
se passe pas une semaine sans qu’un enfant ne vienne nous
apporter un plat typique à l’heure du repas. Parfois,
nous remettons quelques chocolats ou bonbons dans l’assiette,
mais en général, ils sont mystérieusement mangés
par de petites bouches avant d’arriver à la maison
!
Toutes
ces richesses culturelles et humaines rencontrées, nos amis
syriens n’en sont pas toujours conscients. Notre présence
parmi eux, notre joie à partager leur vie sont un témoignage
important pour eux, surtout pour les plus jeunes qui rêvent
d’un « Occident-mirage » contemplé à
la télévision !
Notre amie Sonira
Sonira a trente-huit ans, elle a trois enfants très vifs,
au cœur d’or, mais à la discipline changeante…
Elias, Nur et Zuzu viennent beaucoup chez nous, et leur maman se
con½e à nous de tout son cœur. Sa famille et
ses voisins disent d’elle qu’elle est folle et mauvaise
mère. Une agression suivie d’un procès l’ont
obligée à changer de quartier. Sonira nous touche
profondément par son ardent désir d’unité
dans sa famille et dans le monde ; elle dit qu’il n’y
a pas assez d’amour dans le cœur des gens et que c’est
cela qui la rend folle. Ses con½dences dans des larmes de
colère sont un véritable cri à être aimée
et écoutée, ne serait-ce que pour une heure.