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Point-Cur Paul-VI |
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Ville : Bangkok (10 millions dhabitants)
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Être Amie des enfants en Thaïlande.Apprendre à vivre en Thaïlande et tout particulièrement dans le bidonville de Klong Toey est toute une aventure qui nécessite de la patience mais aussi beaucoup de concentration !
J'essaierai de vous redistribuer tous les sourires, tous les moments de joie partagés avec les enfants et nos amis du quartier. Mais recevoir, c'est aussi recevoir leur violence, leurs coups, leurs insultes. J'ai mis beaucoup de temps à accepter de les recevoir. Lorsque je suis arrivée, j'avais la tête pleine de belles images : des jeux avec les enfants, un câlin consolateur, une discussion qui redonne courage. J'étais loin de m'imaginer, bien que l'on me l'ait dit, que certains enfants répondraient avec des doigts d'honneur. Pourquoi font-ils cela ? Ne sommes-nous pas là pour eux ?
Mais là, si je m'arrête de les aimer, si je m'arrête à leur ingratitude, je perds le sens de ma mission : être là gratuitement, ne pas vendre mon amour au prix de quatre sourires par jour.
La violence, ils ne connaissent que ça. Dans certaines familles, c'est même le seul moyen de communication, et bien sûr les enfants ne peuvent participer au « dialogue familial » car c'est le plus fort qui « garde la parole ».
Alors ils vident leur sac chez nous.
J'ai mis du temps à l'accepter car je ne « comprenais » pas. Mes sours de communauté vous diraient que je cherche toujours à tout comprendre (là je pense que mes parents hochent la tête avec un petit sourire.).
Ce qu'il faut savoir avec le peuple thaï, c'est qu'ils n'ont pas la même logique que nous, et quand tous les repères tombent, on ne comprend plus rien, on ne contrôle plus rien. Alors, mon mécanisme de défense est de vouloir tout comprendre.
Pourtant, je me rends compte que, face à une situation que je ne comprends pas, la violence des enfants par exemple, une réaction d'écoute et d'accueil ouvre beaucoup plus de portes que de vouloir comprendre tout de suite à tout prix.
Emploi du temps du Point-Cœur Paul VI Mais un peu de concret, me direz-vous !
La vie au Point-Cœur est très rythmée et nous essayons de suivre le plus fidèlement possible nos horaires mais il est vrai que la journée typique est souvent plus rare que la journée atypique.
Le matin, nous nous levons en fonction de la messe : soit à 5 h 15 pour la messe de 6 h, soit à 6 h pour la messe de 7 h 30. La première messe est à vingt minutes en bus et la seconde est en centre-ville (Klong Toey est au sud, près du port), alors cela dépend des embouteillages pour lesquels Bangkok est très connue. La messe est suivie ou précédée des laudes, prière du matin chantée en communauté. Puis, nous petit déjeunons, soit à la maison, soit sur le marché (entourées des bonnes odeurs de friture.) avant de vaquer à nos occupations de la matinée : pour moi, ce sont les cours de thaï, pour d'autres c'est la visite de la prison de l'émigration ou à la grande prison, pour d'autres encore c'est le nettoyage de la maison, la préparation du repas de midi (souvent aidées par quelques enfants), etc.. Nous nous retrouvons pour les repas en communauté où nous partageons les rencontres faites, les temps forts ou amusants.
Adoration du Saint-Sacrement dans l'oratoire du Point-Coeur |
L'après-midi, nous sommes beaucoup plus présentes dans notre quartier. La maison reste ouverte et une de nous est de « permanence » pour accueillir les enfants et jouer avec eux. Souvent, il s'agit seulement de servir un verre d'eau ou de soigner un bobo imaginaire, prétexte pour qu'on leur porte un peu d'attention. Pendant ce temps, les autres partent en apostolat, soit au Mercy Center où sont accueillis les malades du Sida, adultes et enfants. Nous y passons beaucoup de temps à jouer avec les enfants et à discuter avec les adultes. Soit dans le quartier, dans les familles ou sur les places. Deux après-midi par semaine, je reste au Point-Cœur pour réviser mes cours de thaï car même si les travaux pratiques se font toute la journée, le vocabulaire, les intonations et la grammaire ne sont pas des plus faciles ! |
Une fois par semaine, nous avons une matinée de repos, et trois jours toutes les trois semaines. Nos soirées aussi sont bien occupées : un dîner par semaine, nous invitons quelques enfants à manger à la maison ; un soir par semaine, nous mangeons sur la petite place près de chez nous puis nous jouons avec les enfants qui souvent traînent tard dans les rues ; les autres soirs, nous avons en communauté des temps de prière, de partage et aussi de franches rigolades !
Avant de nous coucher, nous prenons un dernier temps de prière ensemble. C'est un moment privilégié pour remercier l'une ou l'autre pour un service rendu ou demander pardon à l'une ou l'autre pour nos manques de patience, nos maladresses.
Je suis en ce moment dans la petite salle qui nous sert de chapelle. Nous y avons la présence réelle, c'est-à-dire « Jésus-Hostie ». Elle se trouve à l'intérieur de la salle de jeux, dans un coin. Aussi j'entends très distinctement les cris, les rires, les bruits de pieds nus courant sur le carrelage, du crayon de couleur courant sur la feuille de papier, les pleurs vite arrêtés, les chants des filles ou des enfants. L'air semble saturé de tous ces bruits, de toute cette vie qui explose. Dans ces moments-là, que nous expérimentons à chaque permanence, ma patience est souvent mise à rude épreuve mais je ne désirerais pas le silence pour tout l'or du monde ! |
![]() Permanence du Points-Cœur |
Il est vrai qu'à mon arrivée les cris, les demandes et les discussions des enfants n'étaient pour moi que du bruit. A un enfant qui me posait une question que je ne pouvais encore comprendre, je répétais pour la énième fois la seule phrase que je connaissais : « Mâj khâocaj ! », c'est-à-dire : « je ne comprends pas ! » et lui de répéter la même phrase en criant à mon oreille !
A présent, les enfants ont compris que je n'étais pas sourde mais que je devais un peu apprendre leur langue. je ne comprends pas encore tout mais la permanence devient le plaisir décrit plus haut car la plupart de leurs discussions sont attendrissantes et drôles.
Mais, me direz-vous, ce ne sont pas les mêmes enfants que ceux de ma première lettre ! Eh bien si ! Mais il est vrai que la violence est ce qui éclate en premier à la figure. La violence ne requiert pas le langage. Avec le thaï, j'ai découvert les petites attentions, les secrets partagés, la confiance donnée, c'est-à-dire une complicité avec les enfants. J'ai aussi découvert dans l'innocence de leurs questions ou de leurs commentaires que ces petits au regard et aux gestes durs avaient bien des cours d'enfants, tendres et curieux.
Ah, cette liberté que donne le langage ! Fenêtre sur le petit monde de Klong Toey.
Klong Toey est le plus grand bidonville de Bangkok. Il est situé au sud, collé au port (lieu de travail de la plupart de nos amis) et compte plus de 100 000 âmes. Son marché est immense et tous les petits marchands de Bangkok viennent s'y approvisionner. Mais, attention ! Nez sensibles s'abstenir. Pour ces derniers, il y a des grandes surfaces comme Carrefour où une petite partie de Klong Toey peut faire ses courses, et l'autre partie s'y balader et admirer ce qu'ils ne pourront jamais s'offrir. « Klong » signifie « canal, égout » ; ils coulent à ciel ouvert dans nos rues. Et « Toey » signifie « végétation ». C'est vrai, les plantes sont partout et ce vert tranche fortement sur le gris des tôles et de l'eau des klongs . Notre bidonville est le fruit de mariages étranges du même style. Attention à nos fausses idées sur les slums. |
![]() Le bidonville de Klong Toey |
Riches et pauvres s'y côtoient. Certaines maisons de notre quartier sont des palais -en miniature, faute de place - avec tout le matériel hi-fi dernier cri. Juste à côté vit une femme seule, paralysée d'un côté, dont le taudis menace de s'écrouler sur elle à tout moment.
![]() Buphaa Phîî Tim & Naa |
Pourquoi les riches vivent-ils ici, me direz-vous ? Peut-être que la saleté est un moindre mal par rapport au prix d'un terrain, ou peut-être que ces gens s'enrichissent grâce à un commerce peu avouable dont les clients sont -justement - leurs voisins. Difficile à dire, trop facile de juger. En tout cas, les enfants qui y vivent ont souvent les mêmes manques que ceux qui n'ont que quatre tôles pour murs : famille éclatée, violence, manque d'éducation, d'écoute et d'affection. Ici, même chez les familles les plus démunies, la faim n'est pas le premier problème. La nourriture est à bas prix : un bon repas acheté coûte environ 20 bahts , c'est-à-dire 40 centimes d'Euro, un repas cuisiné coûte deux fois moins cher. Les marchés regorgent de nourriture variée car, contrairement à la plupart de ses voisins, la Thaïlande possède un sol très riche et fertile. Bref, quand les enfants viennent chez nous, ce n'est pas pour réclamer de la nourriture mais un verre d'eau et des jeux, une oreille et des bras. Malgré cela, la vie ici est tout de même appréhendée au jour le jour : le salaire du soir servira à payer la nourriture du lendemain. C'est ainsi que j'ai compris pourquoi ils n'économisaient jamais pour un réfrigérateur. |
Voilà quelques-uns des paradoxes de notre bidonville. Ils ont eu vite fait de balayer mes a priori à mon arrivée ! Tant mieux ! Cela fait place nette pour tout ce que les enfants peuvent m'apprendre. Ne jamais sous-estimer ces petites têtes brunes ! Elles m'apprennent à avoir le cour grand ouvert pour accueillir ce qui est différent, ce qui fait peur, ce qui répugne, ce qui est incompréhensible. S'ils économisent, c'est pour acheter une télévision. Plus qu'un confort, c'est un besoin pour nos amis. Besoin de s'évader, de s'identifier aux riches et aux occidentaux. Et puis, avoir une télévision, c'est une fierté, et nos amis sont un peuple bien fier, qui craint le regard du voisin. J'avais déjà remarqué cela en France. D'un pays à l'autre, la culture change, mais le cour d'un enfant est le même partout : il nous entraîne à devenir comme lui. |
![]() Enfants jouant dans les ruelles (Soy) à proximité du Point-Coeur |
Je ne vous ai encore parlé d'aucun de mes amis ! Ils sont très nombreux, tous ceux que nous rencontrons ! Il n'y a pas que des enfants, il y a aussi leurs parents, leurs grands-parents, leurs frères et sours et puis il y a tous les êtres solitaires qui ont perdu leur famille ou ont été abandonnés. Chacun possède un lien spécial avec nous. L'histoire de leur amitié avec Points-Cœur date parfois de très longtemps et chacune de nous devient l'héritière de ce lien. Nous en sommes dépositaires. Mais ce que j'ai tout de suite trouvé étonnant, c'est que cela n'excluait pas du tout, au contraire, l'amitié personnelle. Ceux qui connaissent Points-Cœur depuis des lustres ont, en effet, un lien de confiance avec l'association mais ils savent, à côté de cela, redonner leur cour à chaque nouvelle venue. Je ne suis donc pas seulement le n° 30 d'une liste de volontaires mais je suis aussi Phîi Fon qui a, avec telle ou telle personne, un lien privilégié, une affection toute particulière. |
![]() Famille Bang, quartier du Bang Karun (famille de Cakalen) |
Il est bon, je trouve, de ne pas tomber dans un amour qui, se voulant universel, aime la masse et non l'individu. Aussi, voici un premier visage à découvrir et à aimer :
![]() Famille Lok, quartier du Bang Karun (famille de Cakalen) |
Phaa Biiap , cette femme a une cinquantaine d'années et en paraît dix ou quinze de plus. A la suite d'un accident dont nous ne connaissons pas les détails, elle s'est retrouvée paralysée du côté droit. Y a-t-il un lien avec cet accident ou non, Phaa n'entend pratiquement pas. C'est une amitié toute fraîche que nous avons liée voici six mois, lorsque nous l'avons rencontrée avec Lina. Nous nous rendions au Mercy center. C'était un de mes premiers apostolats, mais nous n'y sommes jamais arrivées ! Sur la route, nous l'avons dépassée, revenant du marché, plusieurs sacs plastiques à ses pieds :
Nous nous sommes arrêtées et lui avons proposé de la raccompagner ; je me suis saisie des sacs et Lina de son bras. Pendant tout le chemin, Phaa pleurait, non, elle « criait ». Après un bon bout de temps, nous sommes arrivées à sa masure. |
Je n'avais pas encore vu de maison aussi misérable. Celle-ci était prête à s'écrouler ! Notre communication est très difficile : la paralysie du côté droit de son visage déforme tout ce qu'elle dit et sa surdité nous empêche souvent de la rassurer et de l'encourager. Mais vous savez, il existe d'autres langages !
Celui du corps est le plus important, lorsque nous allons la visiter, nous restons souvent en silence à regarder avec elle les gens passer dans la rue. Lorsqu 'elle pleure, je lui saisis la main, lorsqu'elle « parle », je la regarde et son regard à elle se fait alors moins fuyant.
Cette présence physique signifie « fidélité » et j'espère qu'elle comble un peu le gouffre de sa solitude. Ses enfants lui écrivent une ou deux fois par an. Ils savent donc dans quel état elle est mais ils sont tous partis loin d'elle. Ils ne lui apportent plus cette présence physique. Le langage du sourire est magique ! Parfois, nous lui faisons répéter vingt fois une phrase avant de la comprendre. Les éclats de rire partagés transforment cette situation humiliante en une complicité profonde. De même, la dernière fois que je suis allée la voir, j'ai surpris un sourire malicieux sur ses lèvres et dans ses yeux, qui apparemment n'avait pas de cause. Elle m'a paru tel un sage possédant le secret du bonheur. Ce secret ne se dit pas avec des mots mais avec ce langage magique du sourire. Le langage du service est le plus engageant. J'ai pris l'habitude très rapidement d'emporter un gros coupe-ongles avec moi à chaque fois que je la visite. Une de ses mains était paralysée, elle ne peut se couper les ongles seule. C'est un moment que j'aime beaucoup ! Il revient à une conversation intime. Et dans cette conversation, on ne peut que s'impliquer. |
![]() Likit |
Ses ongles de main et de pied sont tordus et durs comme la pierre, ses doigts du côté droit sont comme morts et recroquevillés, mais c'est un véritable moment de grâce ; je pense qu'il est aussi difficile pour elle d'être « servie » que pour moi de lui rendre service : c'est assez humiliant de se faire couper les ongles dans la rue par une petite jeunette !
Mais c'est à présent avec un grand sourire qu'elle me tend sa main paralysée et que je sors le coupe-ongles de ma poche. Cela signifie : « Viens, discutons un peu ! »
La première fois que nous l'avons vue, Lina et moi, Phaa Biiap était très sale, ses cheveux en désordre, son visage mouillé de larmes et de bave. Elle semble avoir trouvé un peu de paix depuis. Nous ne l'avons pas vu pleurer depuis un sacré bout de temps ! Nous ne comprenons pas davantage ce qu'elle nous dit, mais ça ne l'inquiète pas, nous trouverons bien un autre moyen de communiquer.
Avril, déjà mai approche. Ici, avril, c'est le temps des vacances scolaires, ce qui veut dire concrètement une présence accrue es enfants à la maison, de nouveaux visages et plein de vie !
Avril, c'est également Pâques ! La joie du ressuscité qui passe quasi inaperçu dans un pays boudhiste avec 0,05 % de chrétiens ais qui rassemble des centaines de fidèles à la cathédrale. Avril, c'est aussi la saison chaude : 40, 50°C , de quoi transpirer, surtout quand le taux d'humidité avoisine les 99 % !
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![]() Ellen et Namfon |
Bref, avril est un temps de fêtes de toutes sortes, un temps de joie. En regardant aujourd'hui mes deux années passées ici qui touche à leur fin, je dois dire qu'elles se résument aussi avec, entre autre, le mot JOIE ;
Habiter un bidonville, ça pourrait vouloire dire :
![]() Sôm |
Mais ça veut dire aussi :
Alors oui ! Habiter un bidonville est JOIE. Tous ces gestes de générosité, pleins de délicatesse me touchent. Je dois avouer qu'en France, je n'avais jamais vécu cela aussi intensément. |
Ici la vie est faite de rencontres d'enfants, de femmes et d'hommes de toutes conditions, de tout caractère, de toute histoire. Et de tous ces gens qui croisent mon chemin, j'avance à « petits pas » d'amour.
Chaque rencontre m'invite à la patience, au respect et surtout à l'émerveillement. Comme le petit prince, cela passe par un temps d'apprivoisement réciproque qui aiguise le cour.
Je voudrais vous présenter Neeg . Neeg a sept ans, de beaux cheveux noirs souvent tressés, des yeux tout aussi noirs, vifs, qui observent du coin de l'oil. Elle passe ses journées chez sa grand-mère, notre voisine. Depuis quelques mois, elle avait pris l'habitude de venir tous les après-midi (après l'école) regarder par la fenêtre sans rien dire. A peine l'apercevait-on qu'elle était déjà repartie. Elisabeth était l'une des rares personnes qui pouvait s'approcher d'elle. Il a fallu un long temps d'approche, quelques jeux individuels à l'extérieur, l'amorce d'une conversation, des chatouilles, de nouveaux jeux dans le couloir d'entrée, puis dans la salle pour que petit à petit on puisse découvrir une petite fille pleine de vie, aux éclats de rire communicatifs, à l'esprit malicieux, parfois autoritaire. Neeg se dévoile, se révèle dans tout ce qu'elle est : dans ses limites et ses beautés. Maintenant, elle rentre sans réserve à la maison et nous confie parfois ses malheurs, ses tristesses. Avec Neeg, le temps d'apprivoisement fut long et tout en douceur. Ce n'est pas le cas de toutes les rencontres.
J'aurais voulu vous partager également ma rencontre avec Hon . Hon a huit ans, peut-être neuf. Parce qu'il se promène toujours seul dans la rue, parce qu'il passe près de vous en souriant ou en vous chatouillant alors qu'il ne vous connaît pas, Parce qu'il fait des crises d'épilepsie, Parce qu'il s'élance de temps à autre en criant à pleins poumons, Parce qu'il mange parfois la nourriture des chats, Parce qu'il parle indistinctement, |
![]() Le Loy Kratong est une fête traditionnelle thaïe |
On le prend pour un fou, parce que son comportement dérange, déconcerte, me déconcerte.
![]() Kamlay enseigne Lucille |
Mais qu'est-ce qui me dérange en lui, qu'est-ce qu'il me révèle que je ne veux pas voir ? Qu'est-ce que je fuis en le fuyant ? Mon sourire est là certes, mais si timide, si distant qu'il inviterait presque à partir. Et je suis venue ici pour aimer ? J'en suis si loin ! Hon est là, il m'invite à plus, il m'invite au pari de l'Amour. Oui, pour tout le quartier -moi y compris ! - Hon est fou. Mais qui sont les véritables fous ? Ceux qui ont marqué son visage en le brûlant au briquet, ceux qui le tapent dans la rue alors qu'il n'a rien fait. Qui sont les fous ? Alors oui, peut-être qu'Hon est fou ? Mais son cour n'est pas fou ! Il me dérange parce qu'il a soif d'amour, tout comme moi, mais encore plus. |
Il a besoin d'amis tout comme moi, mais encore plus ; Il a faim, soif tout comme moi, mais encore plus. Il a peur parfois tout comme moi, mais encore plus.
Il est différent, fragile de cette différence et cette fragilité l'isole alors qu'elle devrait inviter à l'Amour.
Je découvre peu à peu le cour de Hon. Un cour qui profite de la vie, qui s'effraie de ne pas comprendre ce qui lui arrive quand il fait une crise d'épilepsie, un cour qui partage ses bonbons dès qu'il en a, un cour qui s'en va tout triste lorsqu'il est humilié. Aujourd'hui encore, je ne sais toujours pas aimer Hon, mais j'apprends et il m'apprend. Il m'apprend à aller au-delà du paraître, au delà de mes besoins égoïstes, au-delà de mes limites à aimer. J'aurais aussi voulu vous parler de toutes ces têtes brunes qui défilent tous les jours à la maison et qui habitent mon cour. J'aurais voulu vous parler de Kan la secrète, Pin la chipie, Ning la futée, Boua le grand cour, Pim la coquette, Rat la discrète. mais aussi Mou, Ho, Faa, Kik, Som, Boum, Bot, Beng, Bat. autant de visages que de tempéraments différents, de quoi en perdre mon latin (ou mon thaï) et le vôtre ! Alors j'irai à l'essentiel. Nous connaissons parfois si peu leur vie. Ils déversent à la maison leur trop plein de bonheur ou de tristesse et c'est dans cette simplicité qu'ils m'apprennent, je crois, le secret de l'amitié. |
![]() Bat |
![]() Faa sous la pluie |
Tu viens et je ne suis pas toujours disponible, Tu es triste et je ne le vois pas toujours, Tu parles et je ne t'écoute que d'une oreille, Tu souffres et je te parles de mes boutons de moustique, Tu veux du silence et je le comble de paroles, Et pourtant, tu es là et tu reviens chaque jour sans te lasser. Sans doute la maladresse fait-elle partie de l'amitié mais j'ai parfois si honte parce que toi, Si un jour tu me vois triste, tu sais m'offrir un sourire, Si un jour tu me vois fatiguée, tu sais t'asseoir à mes côtés, |
Si un jour tu me vois prier, tu sais être là sans bruit,
Si un jour tu me vois affairée au ménage ou à la cuisine, tu proposes ton aide ou tu t'éclipses.
Parce que l'Amour attire l'Amour, leur délicatesse et leur patience m'invitent à progresser.
Sans pour autant être des anges -loin de là ! - ils savent se donner, se dévoiler tels qu'ils sont sans pudeur, sans artifice.
Les malades du sida au Mercy CenterCette spontanéité, qui pourrait sembler la caractéristique des enfants, je la retrouve aussi auprès des adultes atteints du Sida ; parce que face à la souffrance, on est mis à nu, leurs angoisses, leurs douleurs, leurs désespoirs, mais aussi leurs joies de pouvoir remarcher, remanger, tout ça nous le partageons. C'est si simple et en même temps si grand parce que authentique, vrai. Ainsi, ils m'invitent à être moi-même, sans façade, telle que je suis. Certains ont déjà quitté la terre. Je n'ai passé parfois que quelques heures avec eux, remontant maladroitement une couverture, massant tant bien que mal des jambes endolories, apportant un verre d'eau trop rempli. Je pense à Bank, à ce Monsieur chinois, à cet autre dont je ne connais même pas le nom. Ils sont tout près de mon cour. Ils m'ont tant appris. |
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Enfants malades du SIDA
![]() Repas des malades du sida au Mercy Center |
![]() Somlak, malade du SIDA au centre Mercy Center |
Depuis trois mois, j'ai commencé un nouvel apostolat à la prison de l'Immigration de Bangkok, prenant la suite d'Elodie et d'Elisabeth rentrées en France.
Imaginez des barreaux et, derrière, des hommes, des femmes, des enfants.
Imaginez-les cinquante, soixante, quatre-vingt, parfois plus entassés dans une même cellule.
Imaginez des Européens, des Africains, des Américains, des Asiatiques.
Imaginez des problèmes de visa, de dépassement, de délai, d'infraction au code du travail, de fuite d'un pays, d'un régime.
Je les rencontre une fois par semaine. L'espace d'un instant, je suis là pour eux. Ils sont si nombreux (environ mille). Je visite particulièrement les hommes.
Je voudrais les rejoindre chacun dans ce qu'ils vivent, mais c'est impossible. J'ai quelque chose qu'ils n'ont pas : la liberté. Ici , les formules toutes faites, les « je comprends » ne servent à rien. Alors, devant ceux qui sont là, j'amorce un « bonjour », un « good morning », un « sawatee », certains entament la conversation. On parle de tout, de rien, de ce qu'ils veulent, de leurs désillusions, de leur passé, de leur famille, de leur solitude, de leur « blues », mais aussi de leurs rêves, de leurs démarches pour sortir, de la clé de la cellule qu'ils n'ont pas encore trouvée, de leurs voyages, de leurs lectures.
Je suis juste là, distribuant quelques journaux ou magasines. Silence, regard, sourire, rire, échange. Etre réceptacle des joies et des souffrances, des mensonges et des secrets, des silences et des bavardages.
Parfois leurs demandes sont déroutantes, insistantes, déplacées : un coup de téléphone, un mail, une démarche auprès de l'ambassade, mon adresse, ma boucle d'oreille ( !).
Ma mission n'est pas là. D'autres sont là pour ça et le font très bien.
Parmi tous ces visages, il y avait Hervé, room 3. Ce colosse d'origine africaine est depuis longtemps appuyé aux barreaux lorsque je m'approche. Déjà il m'a repérée avec sa glace de poche qui lui permet de voir tout le couloir. L'entrée en matière est directe : il veut mon numéro de téléphone, mon adresse, il m'aime. En deux minutes, me voilà fiancée ! ! Et même si Elodie et Elisabeth m'avaient prévenue, je vous avoue que la conversation m'apparaît plutôt « brute de pomme ». Sans hésiter, je recadre mon « champ d'intervention », mais lui reste imperturbable et continue son discours : « puisque tu es ma fiancée, tu dois me donner des magasines, c'est ton devoir. ». Ah mais, il m'exaspère ce jeune homme ! Que faire ? Jouer l'ignorance, discuter avec son voisin de cellule, monter le ton, réexpliquer encore une fois, deux fois, dix fois. Je souris, lançant un autre sujet de conversation. Mais Hervé sait ce qu'il veut. Il veut attirer mon attention et être mon seul interlocuteur et, pour garder sa place, il « joue des coudes », au sens propre comme au figuré ! J'opte alors pour l'humour, lui expliquant qu'il va falloir patienter, la liste est longue ! Il saisit la perche et nous poursuivons notre conversation sur son sujet mais le ton est plus détendu et il finit par changer de sujet. Chaque semaine, c'est le même rituel, je suis devenue « sa femme », dès lors je lui dois tout et surtout des magazines. Chaque semaine, je redis ma mission avec le sourire, le stoppant parfois dans sa course verbale et riant. Chaque jeudi, j'appréhende ce temps de rencontre avec Hervé et demande à Dieu la grâce d'être à son écoute au-delà de tout et petit à petit, au fil du temps, après le rituel, Hervé s'adoucit, tente un « s'il te plaît », ose un « merci », se confie. Un jour, l'argent tant attendu pour partir est là. La veille de son départ, il m'a confié l'histoire de sa vie, histoire douloureuse, il m'a montré les photos de ses enfants. Merci Hervé pour cette confiance.
Voilà maintenant trois semaines, Hervé a retrouvé les siens à la grande joie de sa chère maman.
Aujourd'hui, derrière ses barreaux, parmi tous ces visages, ces hommes, un ami est parti et tant d'autres restent à découvrir.
Des nouvelles des amisLa grande nouvelle, c'est évidemment le retour de la maman de Kamlay, Boun, Mou, et Koy après deux ans d'incarcération. C'est magnifique de voir phîi Muck parmi les siens, le visage radieux. Si la joie des retrouvailles est là, il y a en même temps la douleur de voir une autre famille séparée. Nos amis cambodgiensC'est la famille de Mom, cette petite cambodgienne de six ans qui a trois frères et sours : Mok : dix ans, Tep, Djonie un an et demi. Depuis maintenant trois mois, la police a arrêté leurs parents. Le papa vient d'être relâché. Quant à la maman, le jugement est prévu le 9 septembre, mais le temps s'avère plus long. Douloureuse situation : la grand-mère maternelle malade s'épuise à s'occuper de ses petits enfants qui sont toute sa vie.
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![]() Phîi Muck |
Avec le soutien du Mercy Center qui assure tous les repas, et de Sour Joan qui prend en charge financièrement les soins médicaux et le loyer, la vie s'organise autrement petit à petit.
Il y a un mois, nous sommes allées voir la maman de Mom avec ses trois filles. Au travers du grillage, Mom a beaucoup discuté avec sa maman durant les vingt minutes accordées : joie de la rencontre et douleur d'une nouvelle séparation.
Nous continuons à visiter régulièrement la maman en prison. Sa peine serait à priori réduite pour cause de « bon comportement ».
Tous les quinze jours, nous rencontrons également la grand-mère et les filles d'un côté, et Mok leur frère de l'autre. Un prochain retour au Cambodge serait envisagé pour le mois de mai. La petite Djonie est de nouveau à la campagne après avoir passé un temps avec son papa. Celui-ci est le seul de la famille à rester sur le quartier. Etant malade, il ne pouvait plus subvenir à ses besoins. Nous l'avons mis en contact avec le Mercy Center qui prend désormais en charge son loyer et son traitement médical. Il va bien et peut de nouveau travailler. Je voulais juste vous parler de la rencontre entre Djonie et sa mère. En effet, nous avons accompagné Djonie voir sa maman qu'elle n'avait pas vue depuis quatre mois. |
![]() Famille cambodgienne amie du Point-Coeur, aujourd'hui dans un centre |
![]() Grand-mère cambodgienne |
J'aurais voulu vous avoir à mes côtés pour partager cette joie car, au-delà des barreaux, le bonheur et l'amour passaient. Il me reste l'image du regard étincelant de cette maman, versant des larmes de joie devant sa fille et de voir cette dernière lançant des regards de complicité, des sourires, des baisers envolés. Et pourtant, la grille était bien là, mais si loin de leurs cours disposés à aimer ! Et pourtant, les vingt minutes de visite étaient là, comptées mais sans montre, pour recevoir l'amour. Et pourtant, le bruit du parloir était là mais sans pouvoir perturber ces deux cours qui se rejoignaient. Et pourtant, la douleur était là, mais si loin de leurs regards étincelants d'amour. Oui, pendant ces vingt minutes, le bonheur était là ; tout les séparait et tout les unissait à la fois ! Djonie, du haut de ses deux ans, a su faire de la vitre -obstacle probant à son étreinte avec sa mère - une alliée, un moyen de jeu, de cache-cache, comme naturellement. Oui, ces vingt minutes furent remplies de joie au-delà de la grille, du temps, du bruit, de la séparation. Sans doute l'amour va au-delà de tout cela ! |
Vingt minutes dans une vie c'est si peu ! Et pourtant ils sont nombreux ces petits instants vécus auprès de nos amis et qui sont remplis de joie. Additionnés les uns aux autres, ils rendent la vie belle !
Anne, Phîi Namtok