La vague du 26 décembre
Il y aurait beaucoup
de choses à raconter par rapport à ce tsunami énorme
qui s’est abattu sur l’Inde et d’autres pays
d’Asie du Sud-Est il y a un peu plus d’un mois maintenant…
mais je pense que vous avez dû faire une overdose d’informations
et d’images avec les médias européens…
A Chengalpattu, il n’y a pas de eu vague heureusement car
pour ceux qui ne savent pas, nous nous trouvons à trente
kilomètres de la côte, trop loin pour une vague même
énorme, mais suffisamment proches pour avoir vu défiler
par centaines des réfugiés à qui le tsunami
avait tout arraché. Ils se sont installés dans les
écoles (heureusement en vacances de Noël), dans les
cinémas, dans les temples… Des familles entières
de Kallpakam, de Mahaballipuram et d’autres villages de
la côte se sont retrouvées sans rien du jour au lendemain.
Beaucoup de pêcheurs ont perdu leur bateau et leur hutte,
de paysans leurs champs et leur bétail, et certains d’entre
eux plus douloureux encore, un ou plusieurs membres de leur famille…
Beaucoup d’enfants notamment ont péri noyés
ce jour-là, deux jours avant la fête des Saints-Innocents.
Certains sont restés longtemps sans savoir qui était
mort et qui était toujours en vie car on n’a pas
retrouvé tous les corps et c’était peut-être
ça le pire, de rester dans le doute, accroché à
un espoir fou…
Nous sommes allées visiter tous ces réfugiés
pendant leur exil à Chengalpattu et c’était
impressionnant de se retrouver tout à coup face à
un tel concentré de détresse humaine. Je n’oublierai
pas ces files d’enfants à qui l’ont distribuait
du lait, ces files de familles qui avaient tout perdu et attendaient
qu’on leur donne des vêtements, tous les visages de
ces hommes et de ces femmes au regard comme vidé…
Celui de cette fille qui aurait pu être ma sœur et
qui pleurait si fort car sa maman était toujours introuvable…
Celui de cette vieille « aaya » qui me racontait
calmement comment sa maison avait été emporté
par la mer, « poytchee »!
Ce qui est beau, c’est que tout le monde s’est mis
à aider tout de suite. Tout le monde a donné, même
ceux qui eux non plus n’avaient rien, ont trouvé
quelque chose à partager… ça c’est l’incroyable
générosité des plus pauvres…
En fait, cette histoire de tsunami a vraiment bouleversé
tout le monde… Aatchi, notre vieille voisine, n’arrêtait
pas de pleurer, tout le monde avait très peur car cela
sonnait un peu comme un cataclysme de fin du monde, encore plus
ici en Inde où tout de suite les gens y ont trouvé
une explication mystique. « C’est parce que nous l’avons
mis en colère que Dieu s’est fâché »
disaient beaucoup de nos amis. D’autres, plus prosaïques
y voyaient un message du dieu je-ne-sais-plus-qui manifestant
son mécontentement suite à l’emprisonnement
d’un célèbre guru mafieux…
A la léproserie de Tirumani où nous allons chaque
semaine, la psychose n’est pas finie et nos amies étaient
persuadées la semaine dernière qu’un autre
tsunami allait arriver jusqu’à l’hôpital
! « Vous, vous pouvez toujours vous enfuir, mais nous, avec
nos pieds et nos mains estropiés, comment allons-nous faire
pour nous sauver ? » Il a fallu beaucoup de patience pour
les rassurer et les calmer !
Au Jardin de la Miséricorde, Jacques et Berni ont accueilli
pendant une semaine cinquante orphelins venus de Mahaballipuram,
les « Little angels », qui portent bien leur nom.
A Madras, nos frères de communauté n’ont rien
eu eux non plus heureusement, mais ont été au cœur
de la psychose… Il paraît que tout le monde se sauvait
avec armes et bagages par rickshaw entiers, dans tous
les sens…
Maintenant, la grosse peur est passée mais pour beaucoup
le plus dur ne fait que commencer, car il faut tout reconstruire
à partir de zéro. Quand il s’agit de familles
très pauvres pour qui leur bateau, leur champ, était
leur seul gagne-pain, il leur faut une sacrée dose de courage
pour s’accrocher à la vie après ça.
Le pire, je crois, ce sont les pêcheurs : non seulement
beaucoup ont perdu leur bateau mais ceux qui l’ont
toujours
ont trop peur pour repartir en mer. En plus, les gens ont arrêté
d’acheter du poisson à cause des épidémies…
Quant à ceux qui en plus ont perdu un père, un mari
ou des enfants dans la catastrophe, le plus difficile est de retrouver
un sens à leur existence, l’envie de continuer à
vivre… Je vous confie tout particulièrement Sir Richard,
notre propriétaire et voisin du dessus, qui a perdu quatre
membres de sa famille dans le tsunami. Ils habitent à Kanyakumari
et quand la mer a envahi leur maison, ils n’ont pas eu le
temps de s’enfuir…
Avant le tsunami, il
y a eu Noël...
... que je vais quand
même vous raconter même si l’événement
douloureux aurait tendance à faire passer sous silence
le joyeux… Cette année, nous avons décidé
de le passer à Tirumani, avec nos amies de la « leprosy
hospital » (photo : Jeyamma et Selvi). Un Noël
magnifique bien qu’extrêmement simple, que je n’oublierai
pas non plus.
Tirumani, c’était autrefois le plus grand hôpital
du Sud de l’Inde pour traiter la lèpre, où
les patients se comptaient par milliers. Maintenant, c’est
une immense jungle à moitié déserte où
la moitié des bâtiments tombent en ruine, envahis
par les bagnans et les herbes sauvages : le gouvernement a décrété
que la lèpre avait été éradiquée
de l’Inde… Cet hôpital ressemble à une
ville fantôme, un monde étrange et à part,
où nous plongeons chaque semaine pour un voyage qui ne
nous laisse jamais indemnes…
Derrière la façade des bureaux, il y a un grand
parc traversé d’allées vides et laissées
à l’abandon où les seuls visiteurs, à
part nous, sont les vaches, les chèvres et les chiens,
les singes et les écureuils…
La partie que nous visitons est réservée aux femmes
qui sont en convalescence dans des petites maisons qui auraient
pu être charmantes dans un autre contexte.
Pour Noël donc, après avoir passé la matinée
à distribuer des sweets aux voisins, nous avons débarqué
à Tirumani toutes les quatre, les mains chargées
de friandises. Un petit paquet pour chacune de nos amies, ce n’était
pas grand chose mais l’accueil qu’on a reçu
donnait l’impression du contraire ! En fait, c’est
surtout notre visite qui leur a fait plaisir, je crois…
mais le plus beau cadeau c’était pour nous, c’était
leur joie si simple et si communicative !
Gabrielle