Alis
« Il m’a fallu parcourir le monde
pour découvrir à quel point la vie était une réalité fragile,
menacée, pour beaucoup sans valeur.
Comme une petite flamme dans le vent. »
(Père Thierry de Roucy)
Nous avons, depuis que le Point-Cœur existe à Deva, une bande d’enfants – les habitués – qui viennent chaque jour y jouer (ou ne serait-ce que discuter au portail quelques minutes, demander un verre d’eau ou encore nous raconter leurs histoires d’enfant) et qui depuis onze ans ont grandi avec le Point-Cœur. Ce sont nos terreurs, Darius qui s’est miraculeusement calmé, Prăpăd qui est, lui, de plus en plus dur, Alis, Dune, Ana-Maria, Dani, Maria, Cristi, Gugu…
Alis est une petite bonne femme de dix ans, très brune, pleine de vie et d’énergie ; elle a grandi avec le Point-Cœur. C’est la grande fidèle, elle y vient depuis sa plus tendre enfance. Elle habite avec sa sœur Maria (seize ans) et un frère (vingt-quatre ans) dans une maison au début de notre rue.
Maria et Alis ont été laissées par leurs parents à des tantes – alors qu’Alis n’était qu’un bébé – et sont partis vivre au Brésil dans l’espoir d’une vie meilleure. Alis ne les connaît pas et grandit depuis lors avec le Point-Cœur.
Surnommée Pisica « petit chat », elle est vive et affectueuse. Sa simplicité, sa spontanéité, ainsi que sa générosité qui semble sans bornes m’émeuvent bien souvent. Elle se balade toujours en petite souillon dans la rue, galopant dans tous les sens, et comme tous les enfants qui grandissent livrés à eux-mêmes, un peu casse-cou.
Une profonde amitié est née entre nous et a pris une force particulière après deux événements :
Ce soir-là, il devait être 22h30, il faisait nuit et il pleuvait. Alis vient taper au portail. Je sors et elle m’explique, toute angoissée, que son frère est ivre mort avec un de ses amis, qu’elle est toute seule chez elle avec eux et qu’il lui a ordonné de rapporter du café et trois bougies car ils n’ont plus d’électricité et qu’ils ne la laisseraient pas rentrer avant qu’elle ait tout rapporté. Je partis donc avec elle jusqu’aux commerces les plus proches. Mais pas de bougies ! De retour au Point-Cœur, je la sentais très tendue : elle me confia alors qu’elle avait peur de la réaction de son frère quand il verrait qu’elle n’avait pas de bougie. Je lui rapportai donc trois bougies et vis alors dans son regard une immense reconnaissance. Elle se jeta à mon cou puis je lui dis de filer rapidement chez elle car le quartier n’est pas très sûr la nuit. Je la suivis du regard jusque chez elle, le cœur serré.
Notre amitié s’est encore approfondie récemment grâce à une blessure : nous rentrions jeudi soir dernier de quelques jours de repos. Tous les enfants nous accueillaient dans la rue dans un tourbillon de cris et de surexcitation. Au milieu de cette agitation, nous remarquions qu’Alis avait sur la main gauche un bandage sommaire, elle soutenait que ce n’était rien, n’aimant pas attirer l’attention sur elle.
Le lendemain, Alis passe au Point-Cœur et me raconte comment elle s’est blessée la veille avec un tractopelle rouillé dans lequel elle a joué avec les autres enfants dans la rue parallèle à la nôtre. Enlevant son « pansement », elle me montre une plaie purulente et ses trois petits doigts bien entaillés, me disant qu’elle n’a pas pu dormir tant elle avait mal.
Puisque chez elle il n’y avait personne, je décidai d’aller avec elle à l’hôpital rapidement. Terrorisée à l’idée que peut-être elle aurait des points de suture et un vaccin, elle me répéta sur tout le chemin menant à l’hôpital : « Axela, mi e frica ! » (j’ai peur !). Assises dans le couloir des urgences, Alis s’était blottie contre moi ; je sentais son appréhension à propos de ce que les médecins lui feraient, sa peur du regard posé sur elle, petite fille tzigane sans aucun papier pour justifier son identité à l’hôpital, mais plus encore je devinais dans sa peur, dans ses regards, l’angoisse d’avoir grandi seule, plus ou moins livrée à elle-même, loin de l’attention de ses parents. Je la serrai plus fort dans mes bras et la sentis s’apaiser. Un médecin arriva enfin et l’examina, elle ne fut – à son grand soulagement – pas recousue…
Au retour, sautillant à côté de moi, elle avait retrouvé sa joie de vivre habituelle, soulagée d’avoir été soignée. Et elle se mit à me raconter naturellement son histoire (chose qu’elle ne fait jamais). Elle me parla de sa famille au Brésil, de ses sept autres frères et sœurs, et me fit part de ses espoirs de retrouvailles. Puis soudain, elle s’arrêta net et tout en sautillant, planta ses grands yeux noirs interrogateurs dans les miens : « Mais pourquoi êtes-vous venues ici pour vous occuper de nous, alors que vous ne nous connaissez pas ? Pourquoi êtes-vous si courageuses, pourquoi vous avez laissé vos familles pour venir dans notre pays ? »
Prise au dépourvu et émue devant sa simplicité, je lui répondis alors la première chose qui me vint à l’esprit: « Mais parce qu’on vous aime ! » Elle réfléchit quelques secondes puis reprit son babillage, tout simplement.
Marie-Axelle
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