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Lettre aux parrains

Liste des lettres aux parrains

Pays Argentine
Ville Santa Fe
Point-Cœur Beata Laura Vicuña
Ami des enfants Mélanie Delesalle
Date 28 juillet 2004

Parmi les apostolats exterieurs que nous vivons dans notre Point-Coeur, il y a celui de la carcel. Chaque mardi après-midi, nous nous rendons, avec la pastorale pénitenciaire de Santa Fe, à la prison de haute sécurité de Coronda. Au sein de cette prison, je découvre une réalité que je ne connaissais pas. Un monde à part, dur, triste, violent, inhumain. Un monde où le désespoir et les ténèbres semblent avoir tout envahi. Un monde où j’ai croisé tant de regards emplis de détresse et de souffrance et que je ne peux les oublier.

Depuis plusieurs années, Points-Coeur a décidé de se rendre au pavillon psychiatrique de cette prison et de rencontrer les plus rejetés parmi les plus rejetés, les fous comme d’autres les appelent.

Ces hommes, que nous allons visiter, ont entre 18 et 60 ans. Leur corps est couvert de tatouages. Plusieurs d’entre eux se tailladent et se scarifient avec les lattes métalliques de leur lit. Ces entailles sont autant de cris qui content une histoire faite de beaucoup de souffrances, de bien peu d’Amour.


Quelles fautes ont-ils commis pour être ici ? Pour la plupart d’entre eux, je ne sais pas, nous n’en avons jamais parlé. C’est sûr, ils ne sont pas des anges... Et leur délit va du simple vol aux homicides répétés.
En très grande majorité, ces hommes ne sont plus à proprement parler des prisonniers car ils ont déjà accompli leur peine. Ils restent internés dans cette prison par manque d’infrastructure dans le civil. Certains donc pourraient sortir sous la responsabilité d’un tiers, mais qui accepterait ? Tous, la famille, les amis, les ont abandonnés. Nous sommes quasiment leur unique visite.

Leurs conditions de vie sont très rudimentaires. Une vingtaine de lits en fer s’entassent dans un grand dortoir. Sur chacun des lits, un mince matelas en mousse et des draps qui ressemblent à de vieux bouts de chiffons. Quelques prisonniers ont une table de nuit, ou plus exactement un cageot pour poser leurs effets personnels (maté, théière, cigarettes...). La pièce est sombre et sale. Les fenêtres sont cassées et l’humidité pénètre de toute part. En été, il fait une chaleur étouffante et pesante. L’hiver, un froid humide vous pénètre jusqu’aux os. La salle de bains est dans un état d’hygiène absolument inimaginable : un seul wc et une seule douche (avec eau froide) pour vingt résidents. A côté de ce dortoir, une petite cour leur permet de voir un peu la lumière du jour. Séparées de ce dortoir, on trouve deux autres cellules où vivent quatre autres prisonniers, pour plus de sécurité. Il y a aussi une petite salle pour les gardiens et les infirmiers.

Beaucoup de ces hommes ont le regard éteint, la démarche titubante. En effet, ils sont sous calmants à longueur de journée. Ainsi, ils restent calmes et passent le temps. Contrairement aux autres pavillons de la prison, aucune activité (manuelle, travail scolaire, sport...) ne leur est proposée. Leur emploi du temps est très limité. Ils se lèvent à 8 h 00 pour prendre le maté et leurs medicaments et dorment ensuite jusqu’au déjeuner. A nouveau, prise de médicaments et dodo jusqu’au moins 17 h 00. Ensuite, ils passent le reste de leur après midi, maté en main, cigarette au bec ; et pour se dégourdir les jambes, font des allées venues incessantes dans le couloir et dans la cour, tête penchée vers le sol. Bien entendu au dîner, quelques petites pilules leur assurent une nuit profonde. Ils sont abrutis par toute cette médication, drogués par tant de pastilles.

Gael et Antonio, qui sont allés vivre quatre jours avec ces hommes à l’intérieur de la prison, nous ont témoigné comment après deux ou trois jours d’inactivité totale, eux aussi avaient passé beaucoup de temps à dormir, et à marcher, le regard prostré vers le sol.


Nos visites sont donc comme des rayons de soleil dans un monde de ténèbres. Pourtant, pendant ces deux heures partagées avec eux, nous ne faisons pas grand chose.


Tout d’abord il s’agit de s’apprivoiser : « Il faut être patient, répondit le renard. Tu t’assoiras d’abord un peu loin de moi, comme ca, dans l’herbe. Je te regarderai du coin de l’œil et tu ne diras rien. Le langage est source de malentendus. Mais chaque jour, tu pourras t’asseoir un peu plus près. » (Le Petit Prince – Antoine de Saint Exupéry)


Et c’est là le mystère de la Présence. Je rentre dans cette salle. L’ambiance pesante et la saleté m’agressent. Je ne sais où m’asseoir. Ils me proposent une place sur leur lit. L’un d’eux m’offre un maté, froid et délavé ; mais offert avec tant de coeur, comment pourrais-je le refuser ? Ensuite, on parle un peu. Mais comme ils ne font rien de la semaine et reçoivent très peu de visites les sujets sont bien limités.
Il me faut « accepter d’être vouée à l’inutilité, à la stérilité. Pendant longtemps parfois se taire, être capable de ne rien faire. Refuser de meubler son temps par autre chose, ce temps en apparence perdu mais durant lequel on apprend à se transformer intérieurement, à se préparer à la rencontre dans le recueillement de l’être. C’est avoir des relations qui ne semblent ni fortes, ni durables. Demeurer présent, sans qu’il vienne vous dire l’importance que vous soyez là et ce que vous représentez. Accepter d’être seul et perdu dans un univers étranger, tenant dans son coeur le désir et la passion de la rencontre. » (M&C Collard – Cambiez, Quand l’exclu devient l’élu)


Et aux côtés de ces prisonniers tellement atteints par la souffrance, je me suis sentie bien maladroite dans mes gestes, bien pataude dans mes tentatives de rencontre, bien indélicate dans mon approche.
« Après avoir fait un premier pas pour être "dedans" et "avec", je ressentais combien j’étais "hors", d’un autre monde, en décalage. Une part de moi-même me disait (...) tu ne peux rien faire ici, tu perds ton temps, une autre me soufflait comme un murmure : Ose cette rencontre, mais sans rien forcer ni provoquer, laisse plutôt l’initiative à l’autre, deviens lui disponible. » (Ibid.)

Et semaine après semaine, j’essaie de me mettre à l’école de chacun d’eux, de me soumettre à leurs appels, de m’adapter à leur demande, d’être prête à leurs signes. Et ainsi, peu à peu on s’apprivoise. Tous ces moments passés ensemble, font grandir la confiance et l’amitié. Et le miracle de la rencontre se produit. C’est pour cela que je suis tellement heureuse d’aller à Coronda. Au cours de cet apostolat, je découvre ce qu’il y a de plus blessé, mais aussi ce qu’il y a de plus beau dans le cœur de l’homme. Ce ne sont plus des prisonniers ou des fous que je vais voir, mais Pedro, Emmanuel, Alejandro, Roberto, Delfino.... Ce sont des hommes qui m’offrent ce qu’ils ont de plus précieux, le trésor de leur cœur : leur amitié. Et toutes leurs attentions, les matés, leurs sourires, les quelques paroles échangées, tout cela me comble d’une joie profonde, joie d’être là où Dieu m’attend, joie d’être là où Dieu se rencontre dans chacun de ces visages.

Ces visites se terminent toujours par un moment de prière. Nous proposons aux hommes qui le souhaitent de venir prier le chapelet. Je suis toujours très émue de les écouter de leurs voix rauques, scander les Ave Maria, en nous invitant à prier plus fort, avec plus de cœur. Très touchant aussi, de voir qu’ils n’oublient jamais de confier les jeunes du Point-Cœur, notre mission...

Nous avons toujours l’impression de partir trop tôt. Mais avons aussi le sentiment que cette rencontre nous dépasse, se poursuit au delà du temps vécu côte à côte.

Mélanie


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