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Lettre aux parrains

Liste des lettres aux parrains

Pays Kazakhstan
Ville Almaty
Point-Cœur Catherine de Hueck
Ami des enfants Armelle Ganuchaud
Date Février 2004

Diadia Valodia : la mort absurde d'un papa.

Il y a presque deux semaines que nous avons perdu un très grand ami, diadia Valodia, le père de Wassia (placé en internat en septembre dernier). Cet évènement fut extrêmement douloureux à la mesure de l’amitié qui me liait à cet homme d’une soixantaine d’années.


Wassia

Depuis septembre, diadia Valodia visitait son fils à l’orphelinat tous les samedis et dimanche. Il aurait aimé l’accueillir chez lui le week-end mais il aurait fallut pour cela un document qui prouve qu’il en était le père. Or le passeport de diadia Valodia date de l’époque soviétique et la mère de Wassia avait rempli des papiers d’abandon avant de se rétracter et de s’enfuir avec lui de la clinique. Officiellement, Wassia n’a pas de parents, et diadia Valodia n’a pas de fils. C’est ce problème administratif qui a provoqué le cauchemar de leur séparation.

Chaque samedi, diadia Valodia confectionnait avec amour un sachet de petites douceurs pour Wassia avant de partir lui rendre visite. A chaque fois, il était pris d’une angoisse très forte car il se préparait à voir son Wassia tout triste. Le petit garçon a très mal supporté la séparation. Quand diadia Valodia repartait chez lui, Wassia hurlait littéralement. C’était insupportable pour diadia Valodia. Je crois que son cœur et ses nerfs ont été mis à rude épreuve pendant tout l’hiver. Seul chez lui, il ressassait tout cela, pensant à s’enfuir avec Wassia en Russie, ou à ne plus le visiter pour qu’il s’habitue à vivre sans lui. A d’autres moments, il était plus positif, se disant qu’en le visitant régulièrement, il gagnerait la confiance de la directrice de l’orphelinat et pourrait peut-être le prendre chez lui pour des vacances. L’instant d’après, il se reprenait, pensant que ce serait ensuite trop dur de se séparer de nouveau.

Notre ami a progressivement sombré dans le désespoir. Subitement, il s’est senti inutile. Maintenant, Wassia était en internat. Il ne pouvait plus travailler pour le nourrir. Le monde pour diadia Valodia avait pris les dimensions de Wassia. Il ne vivait que pour lui, préparant à manger pour lui, allumant le poêle pour que Wassia ait chaud, économisant en vue de ses études. Ce fut terrible pour diadia Valodia de ne plus pouvoir donner d’amour à Wassia.

Début janvier, se sentant très mal, il a cessé de lui rendre visite. Il n’en avait plus la force. En effet, à la mi-janvier, il a perdu connaissance chez lui, et ses voisins ont appelé l’ambulance. Il est resté trois jours à l’hôpital puis est rentré chez lui avec quelques médicaments en poche. Le lendemain, Denis et moi lui avons rendu visite. Notre ami parlait peu et avait l’air extrêmement triste et fatigué. J’ai levé les yeux au mur. Sur un calendrier était écrite une citation de la bible : « Ne crains pas car je suis avec toi. » Comme je la lui lisais pour lui donner du courage, il me raconta qu’il la regardait sans cesse, dès qu’il entrait chez lui. Au moment où nous l’avons quitté, il nous a demandé de prier pour lui. C’était la première fois. Cela m’a beaucoup touchée. Diadia Valodia désirait être remis pour l’anniversaire de Wassia, le 27 février. Nous avons décidé de le visiter très régulièrement tant sa solitude était déchirante.
Le samedi 24 janvier, lorsque Cyrille et Denis sont passés le voir, il a demandé à l’un d’eux de passer au magasin lui acheter une bouteille d’alcool. Il fallait accepter la réalité, si révoltante soit-elle, diadia Valodia avait recommencé à boire pour noyer son désespoir. La semaine suivante, l’état de diadia Valodia s’est beaucoup empiré. Perpétuellement sous l’effet de l’alcool, diadia Valodia ne pouvait plus prendre soin de lui et de sa maison. Il n’avait qu’une obsession, se procurer de l’alcool. Son désespoir était vertigineux, terrifiant. Qu’est-ce que les quatre petits français du Point-Cœur d’Almaty pouvaient faire pour l’apaiser, le consoler ?

« Points-Cœur n’a pas d’autre ambition que d’être ce sourire, cette goutte d’eau, cette main qui viennent s’offrir en chemin ; être ce sourire, cette goutte d’eau, cette main qui nous parlent - on ne sait pourquoi - du soleil que bientôt on verra se lever ; être ce sourire, cette goutte d’eau, cette main qui permettent d’aller jusqu’au bout de la vie. » (Père Thierry de Roucy)

En visitant diadia Valodia durant ces quelques jours, en faisant la vaisselle, en allumant le poêle, en cuisinant quelques pommes de terre, en essayant de faire le possible pour qu’il soit hospitalisé ou en réparant l’électricité qui était coupée, nous n’avons pas voulu lutter contre une réalité choquante, combattre le désespoir de notre ami, l’empêcher de sombrer dans l’alcool. Non, rien de tout cela. Je vous avoue ne même pas avoir vraiment réfléchi aux tenants et aboutissants de l’aide que nous lui portions. Son cri silencieux, sa souffrance brutale, terrible, a déchiré mon cœur. Je n’avais qu’un désir : prendre sa souffrance à bras ouverts, la partager jusqu’au plus intime de moi-même avec lui. Son désespoir, cette attitude de démission complète face à la vie m’était intolérable.
« Il faut vivre diadia Valodia, pour Wassia, il a besoin de vous !
- Non, Wassia n’a plus besoin de moi, il est en internat maintenant ! »

Comment accepter l’inacceptable ? Comment voir diadia Valodia, d’ordinaire si digne dans sa grande pauvreté, avec un visage soudainement boursouflé par l’alcool et des vêtements sales ? Comment accepter que notre ami souffre d’une séparation aussi inutile que catastrophique ? Cela serait resté absurde à mes yeux s’il n’y avait pas eu Marie, il y a deux mille ans, debout au pied de la croix, partageant au plus profond de son cœur les longues heures d’agonie de son Fils, suspendu à la croix. Jésus souffrait d’une infinie solitude, mais elle était là, Marie, qui acceptait d’être elle aussi transpercée par un glaive, par amour, tout simplement par amour. Durant ces quelques jours, j’ai touché au mystère de la souffrance de Marie au pied de la croix, d’une manière toute particulière. J’ai aussi compris toute sa fécondité. Être une présence toute humble, toute inutile aux yeux du monde, mais qui porte une espérance infinie. « Marie reste debout après la mort du Christ, au Calvaire, et c’est là qu’elle est la plus belle. Il semble que son œuvre est détruite. Pourquoi rester là ? Pour garder et représenter l’espérance. » (Père Marie-Eugène de l’Enfant-Jésus)
Jésus avait besoin de « la plénitude de sa présence » au pied de la croix, de son « regard immensément tendu vers lui qui le console infiniment, du tout simple amour de son cœur » (Père Thierry)… Diadia Valodia, et le Christ en lui, avait besoin de Denis, de Kirill, d’Annia et d’Armelle pour communier avec un autre dans l’épreuve de la souffrance. Pour la première fois dans la mission, j’ai souffert aussi fortement de mon impuissance. Vraiment, diadia Valodia est mort entre nos mains sans que nous ayons pu faire quoi que ce soit pour le sauver. Les hôpitaux refusaient de le prendre sous prétexte qu’il était sale et qu’il n’avait pas de papiers, et lui-même refusait d’y aller, alors que les ambulanciers avaient constaté un grave problème de cœur, il ne mangeait plus les plats qu’on lui préparait, il salissait ses vêtements plus vite qu’on ne les lui lavait, il réussissait toujours à se procurer de l’alcool… Et c’est malgré ce piteux bilan qu’une fois de plus je me suis émerveillée de cette mission si belle que nous confie le Seigneur.

L’extrême solitude de diadia Valodia m’a révélé à quel point notre mission de compassion et d’amitié est belle et nécessaire. Le manque d’amour peut provoquer la mort d’un homme, ou d’un enfant. Je pense à ce petit garçon de l’internat 31 dont je vous avais parlé dans ma première lettre, si maigre parce qu’il ne s’alimentait plus. Il avait faim d’amour, de tendresse. Il est mort durant l’hiver dernier sans que personne ne s’en aperçoive, ou presque. Comme chacun a besoin d’amour ! Comme elle est indispensable cette présence d’un autre à nos cotés, comme nous avons besoin de communion ! À Almaty, à Nantes ou à Haïti, la faim est partout la même : Aime-moi ! Ne me laisse pas seul ! Je ne te demande pas d’abord de me guérir mais d’être mon ami. Nous n’avons pas pu sauver diadia Valodia, mais nous avons été là.

Quand nous sommes allés visiter diadia Valodia le jeudi 6 janvier, il n’y avait plus personne chez lui. Finalement, nous avons appris qu’il était décédé le mercredi 5 à l’hôpital après avoir été emmené en ambulance. Cette mort si rapide fut douloureuse pour nous tous. Mais en visitant Wassia pour son anniversaire le 27 février, j’ai compris que la vie était plus forte que tout. Ce beau petit garçon blond m’a sauté littéralement dans les bras en me serrant de toutes ses forces. J’ai cru que mon cœur allait exploser tellement il était gonflé d’émotion !

Armelle

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