Diadia Valodia : la mort absurde d'un papa.
Il y a presque deux semaines que nous avons perdu un très
grand ami, diadia Valodia, le père de Wassia (placé en
internat en septembre dernier). Cet évènement fut
extrêmement douloureux à la mesure de l’amitié qui
me liait à cet homme d’une soixantaine d’années.

Wassia |
Depuis septembre, diadia Valodia visitait son fils à l’orphelinat
tous les samedis et dimanche. Il aurait aimé l’accueillir
chez lui le week-end mais il aurait fallut pour cela un
document qui prouve qu’il en était le père.
Or le passeport de diadia Valodia date de l’époque
soviétique et la mère de Wassia avait rempli
des papiers d’abandon avant de se rétracter
et de s’enfuir avec lui de la clinique. Officiellement,
Wassia n’a pas de parents, et diadia Valodia n’a
pas de fils. C’est ce problème administratif
qui a provoqué le cauchemar de leur séparation.
Chaque samedi, diadia Valodia confectionnait avec amour
un sachet de petites douceurs pour Wassia avant de partir
lui rendre visite. A chaque fois, il était pris d’une
angoisse très forte car il se préparait à voir
son Wassia tout triste. Le petit garçon a très
mal supporté la séparation. Quand diadia Valodia
repartait chez lui, Wassia hurlait littéralement.
C’était insupportable pour diadia Valodia. Je
crois que son cœur et ses nerfs ont été mis à rude épreuve
pendant tout l’hiver. Seul chez lui, il ressassait
tout cela, pensant à s’enfuir avec Wassia en
Russie, ou à ne plus le visiter pour qu’il s’habitue à vivre
sans lui. A d’autres moments, il était plus
positif, se disant qu’en le visitant régulièrement,
il gagnerait la confiance de la directrice de l’orphelinat
et pourrait peut-être le prendre chez lui pour des
vacances. L’instant d’après, il se reprenait,
pensant que ce serait ensuite trop dur de se séparer
de nouveau. |
Notre ami a progressivement sombré dans le désespoir.
Subitement, il s’est senti inutile. Maintenant, Wassia était
en internat. Il ne pouvait plus travailler pour le nourrir. Le
monde pour diadia Valodia avait pris les dimensions de Wassia.
Il ne vivait que pour lui, préparant à manger pour
lui, allumant le poêle pour que Wassia ait chaud, économisant
en vue de ses études. Ce fut terrible pour diadia Valodia
de ne plus pouvoir donner d’amour à Wassia.
Début janvier, se sentant très mal, il a cessé de
lui rendre visite. Il n’en avait plus la force. En effet, à la
mi-janvier, il a perdu connaissance chez lui, et ses voisins
ont appelé l’ambulance. Il est resté trois
jours à l’hôpital puis est rentré chez
lui avec quelques médicaments en poche. Le lendemain,
Denis et moi lui avons rendu visite. Notre ami parlait peu et
avait l’air extrêmement triste et fatigué.
J’ai levé les yeux au mur. Sur un calendrier était écrite
une citation de la bible : « Ne crains pas car je suis
avec toi. » Comme je la lui lisais pour lui donner du courage,
il me raconta qu’il la regardait sans cesse, dès
qu’il entrait chez lui. Au moment où nous l’avons
quitté, il nous a demandé de prier pour lui. C’était
la première fois. Cela m’a beaucoup touchée.
Diadia Valodia désirait être remis pour l’anniversaire
de Wassia, le 27 février. Nous avons décidé de
le visiter très régulièrement tant sa solitude était
déchirante.
Le samedi 24 janvier, lorsque Cyrille et Denis sont passés
le voir, il a demandé à l’un d’eux
de passer au magasin lui acheter une bouteille d’alcool.
Il fallait accepter la réalité, si révoltante
soit-elle, diadia Valodia avait recommencé à boire
pour noyer son désespoir. La semaine suivante, l’état
de diadia Valodia s’est beaucoup empiré. Perpétuellement
sous l’effet de l’alcool, diadia Valodia ne pouvait
plus prendre soin de lui et de sa maison. Il n’avait qu’une
obsession, se procurer de l’alcool. Son désespoir était
vertigineux, terrifiant. Qu’est-ce que les quatre petits
français du Point-Cœur d’Almaty pouvaient faire
pour l’apaiser, le consoler ?
« Points-Cœur n’a pas d’autre ambition
que d’être ce sourire, cette goutte d’eau,
cette main qui viennent s’offrir en chemin ; être
ce sourire, cette goutte d’eau, cette main qui nous parlent
- on ne sait pourquoi - du soleil que bientôt on verra
se lever ; être ce sourire, cette goutte d’eau, cette
main qui permettent d’aller jusqu’au bout de la vie. » (Père
Thierry de Roucy)
En visitant diadia Valodia durant ces quelques jours, en faisant
la vaisselle, en allumant le poêle, en cuisinant quelques
pommes de terre, en essayant de faire le possible pour qu’il
soit hospitalisé ou en réparant l’électricité qui était
coupée, nous n’avons pas voulu lutter contre une
réalité choquante, combattre le désespoir
de notre ami, l’empêcher de sombrer dans l’alcool.
Non, rien de tout cela. Je vous avoue ne même pas avoir
vraiment réfléchi aux tenants et aboutissants de
l’aide que nous lui portions. Son cri silencieux, sa souffrance
brutale, terrible, a déchiré mon cœur. Je
n’avais qu’un désir : prendre sa souffrance à bras
ouverts, la partager jusqu’au plus intime de moi-même
avec lui. Son désespoir, cette attitude de démission
complète face à la vie m’était intolérable.
«
Il faut vivre diadia Valodia, pour Wassia, il a besoin de vous
!
- Non, Wassia n’a plus besoin de moi, il est en internat maintenant ! »
Comment accepter l’inacceptable ? Comment voir diadia
Valodia, d’ordinaire si digne dans sa grande pauvreté,
avec un visage soudainement boursouflé par l’alcool
et des vêtements sales ? Comment accepter que notre ami
souffre d’une séparation aussi inutile que catastrophique
? Cela serait resté absurde à mes yeux s’il
n’y avait pas eu Marie, il y a deux mille ans, debout au
pied de la croix, partageant au plus profond de son cœur
les longues heures d’agonie de son Fils, suspendu à la
croix. Jésus souffrait d’une infinie solitude, mais
elle était là, Marie, qui acceptait d’être
elle aussi transpercée par un glaive, par amour, tout
simplement par amour. Durant ces quelques jours, j’ai touché au
mystère de la souffrance de Marie au pied de la croix,
d’une manière toute particulière. J’ai
aussi compris toute sa fécondité. Être une
présence toute humble, toute inutile aux yeux du monde,
mais qui porte une espérance infinie. « Marie reste
debout après la mort du Christ, au Calvaire, et c’est
là qu’elle est la plus belle. Il semble que son œuvre
est détruite. Pourquoi rester là ? Pour garder
et représenter l’espérance. » (Père
Marie-Eugène de l’Enfant-Jésus)
Jésus avait besoin de « la plénitude de sa
présence » au pied de la croix, de son « regard
immensément tendu vers lui qui le console infiniment,
du tout simple amour de son cœur » (Père Thierry)… Diadia
Valodia, et le Christ en lui, avait besoin de Denis, de Kirill,
d’Annia et d’Armelle pour communier avec un autre
dans l’épreuve de la souffrance. Pour la première
fois dans la mission, j’ai souffert aussi fortement de
mon impuissance. Vraiment, diadia Valodia est mort entre nos
mains sans que nous ayons pu faire quoi que ce soit pour le sauver.
Les hôpitaux refusaient de le prendre sous prétexte
qu’il était sale et qu’il n’avait pas
de papiers, et lui-même refusait d’y aller, alors
que les ambulanciers avaient constaté un grave problème
de cœur, il ne mangeait plus les plats qu’on lui préparait,
il salissait ses vêtements plus vite qu’on ne les
lui lavait, il réussissait toujours à se procurer
de l’alcool… Et c’est malgré ce piteux
bilan qu’une fois de plus je me suis émerveillée
de cette mission si belle que nous confie le Seigneur.
L’extrême solitude de diadia Valodia m’a révélé à quel
point notre mission de compassion et d’amitié est
belle et nécessaire. Le manque d’amour peut provoquer
la mort d’un homme, ou d’un enfant. Je pense à ce
petit garçon de l’internat 31 dont je vous avais
parlé dans ma première lettre, si maigre parce
qu’il ne s’alimentait plus. Il avait faim d’amour,
de tendresse. Il est mort durant l’hiver dernier sans que
personne ne s’en aperçoive, ou presque. Comme chacun
a besoin d’amour ! Comme elle est indispensable cette présence
d’un autre à nos cotés, comme nous avons
besoin de communion ! À Almaty, à Nantes ou à Haïti,
la faim est partout la même : Aime-moi ! Ne me laisse pas
seul ! Je ne te demande pas d’abord de me guérir
mais d’être mon ami. Nous n’avons pas pu sauver
diadia Valodia, mais nous avons été là.
| Quand nous sommes allés visiter diadia Valodia le
jeudi 6 janvier, il
n’y avait plus personne chez lui. Finalement, nous avons appris qu’il était
décédé le mercredi 5 à l’hôpital après
avoir été emmené en ambulance. Cette mort si rapide fut
douloureuse pour nous tous. Mais en visitant Wassia pour son anniversaire le
27 février, j’ai compris que la vie était plus forte que
tout. Ce beau petit garçon blond m’a sauté littéralement
dans les bras en me serrant de toutes ses forces. J’ai cru que mon cœur
allait exploser tellement il était gonflé d’émotion
! |
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Armelle