Accueil
Actualité
Qui sommes nous ?
Les Points-Cœur dans le monde
Plusieurs engagements
Devenir Ami des enfants
Parrainer un Ami des enfants
Liens
Spiritualité
Nous contacter


Newsletter France

Lettre aux parrains

Liste des lettres aux parrains

Pays Philippines
Ville Manille
Point-Cœur Santa Clara
Ami des enfants Caroline Mousset
Date 15/09/2002

Visite des prisons

Je voudrais aujourd'hui tenter de vous faire connaître quelques-uns de nos amis incar-cérés ainsi que leurs familles.

Hervé est un français de quarante-deux ans, bouillonnant et passionné. Enfant ballotté entre les USA et la France car de parents divorcés, il part pour l'Asie à l'âge de dix-sept ans pour apprendre le vrai Karaté au Japon. Il atterrit finalement aux Philippines et devient pres-que «pinoy» en épousant une jeune Philippine et devenant papa. Il se retrouve en prison pour une histoire louche de contrefaçon de dollars. Avec passion, il nous décrit dans les détails l'immense traquenard judiciaire dont il est victime, la corruption de la police et des juges. J'ai du mal à en croire mes oreilles, mais cet homme, qui crie son innocence, semble tellement sincère... Il déplore tant l'immobilisme de l'administration française (qui elle-même n'est pas très convaincue de son innocence).

Voici quatre ans qu'Hervé vit à la prison de Montinlupa. Montinlupa, c'est la plus grosse prison de Manille où les prisonniers sont regroupés en fonction de leur province d'ori-gine. C'est ainsi que se forment des bandes dont le signe se retrouve sous forme de tatouages. Il est impossible de survivre dans cet univers sans appartenir à une bande. Hervé appartient donc aussi à l'une d'elles, ce qui lui assure protection et solidarité en cas de coups durs.

À Montinlupa, on se croirait presque dans un village : les prisonniers travaillent le bois, il y a des buvettes, on joue aux cartes, au basket, seuls les condamnés à mort ne peuvent sor-tir de leur bâtiment. Presque un village, mais ces hommes sont privés de liberté, des êtres qui leur sont les plus chers…

Et puis le voilà parti dans une description effrénée de la corruption au sein même de la prison. Le fournisseur de matières premières prend sa commission alors que le chef cuistot garde les meilleurs morceaux de porc ou d'autres matières premières. À la fin, les prisonniers se retrouvent avec une portion de riz réduite et presque sèche !

Hervé prépare avec soin toutes les preuves de son innocence pour les faire valoir au re-présentant de l'ambassade de France dont il attend la visite depuis un an avec impatience.

En attendant il savoure notre présence, tous les cinq (habituellement, c'est David ou Dominik qui lui rend visite.) Ce matin il a été interrogé par les autorités de la prison sur un événement dramatique qui a eu lieu la semaine passée devant sa cellule et qui a failli lui coû-ter la vie. C'est son plus proche voisin qui a perdu la tête dans son désespoir et a attaqué plu-sieurs hommes. Leur bande tatouée n'a pas tardé à l'achever. « Je n'oublierai jamais» nous dit-il, «tant de sang… le pire, c'est que je ne connaissais pas son nom. Alors là, c'est vrai, je suis un meurtrier, car il était mon plus proche voisin et je ne lui avais parlé qu'une fois. Je n'ai pas su déceler sa détresse Je suis un meurtrier, comme chacun de nous à chaque fois que nous restons indifférents à notre prochain. Comme c'est bon que vous soyez là, je n'en peux plus.»

Alors que nous entrons dans son petit «chez-lui», il évoque sa femme, sa petite fille Jeanne. Puis il nous parle des bienfaits de la prison pour lui : « Vous savez, maintenant, Dieu pour moi, c'est une évidence C'est fou quand même, les seules personnes qui m'ont aidé jus-qu'ici avaient la foi. Dieu se dit par les actes : c'est Nico (un ancien Ami des enfants) qui a organisé les deux ans de ma fille au Mac Donald alors que j'étais enfermé : il m'a vraiment remplacé auprès d'elle, nous confie-t-il les larmes aux yeux ; c'est vous qui venez me visiter, c'est Père Martin, c'est cette femme qui vient chaque semaine nous parler de la Bible.. C'est vrai, Dieu fait de belles choses en moi : je suis sorti de mon égoïsme, mon regard a changé. Tout ce que je vous confie là, c'est pour que cela porte du fruit en vous. Mon évangile préféré : “Car j'ai eu faim et vous m'avez donné à manger, j'ai eu soif et vous m'avez donné à boire, j'étais un étranger et vous m'avez accueilli, nu et vous m'avez vêtu, malade et vous m'avez visité, prisonnier et vous êtes venus me voir.” Lorsque je sortirai, je veux vivre autrement : je me servirai de tout cela. Voyez-vous, je suis un peu comme le métal passé à l'épreuve du feu.»

Notre ami, si assoiffé d'amitié nous raccompagne jusqu'à l'entrée de la prison et nous embrasse comme un père embrasserait ses enfants.

Un autre jour, Dominik et moi proposons à Ate Gloria (je l'ai déjà évoquée) d'aller en-semble visiter Kuya Rodolfo, l'un de ses trois fils emprisonné récemment (les deux autres ont pu sortir assez vite, ne me demandez pas comment …) à la prison de Navotas. Ate Arcelie se joint à nous pour visiter son fils Jon-Jon, dix-huit ans. Deux enfants nous accompagnent : Dudong (11ans), le petit frère de Jon-Jon et Janin (huit ans), la nièce de Kuya Rodolfo. Notre petit groupe se rend assez silencieusement en Jeepney et à pied à Navotas Jail. Chacune des mamans apporte un petit sac rempli de vivres et autres surprises.

En entrant dans la prison, quelle n'est pas ma stupéfaction de découvrir ce lieu inhu-main où les prisonniers sont parqués par cinquante dans des cellules si peu spacieuses qu'ils doivent se relayer pour pouvoir dormir. Les premiers moments sont insoutenables : tous ces regards mendiant une attention, tous ces visages souffrants. J'ai la tentation de partir en cou-rant, mais je rejoins Ate Gloria qui retrouve son fils à travers les grilles. Celui-ci, accroupi reçoit avec avidité la nourriture, les cigarettes et les quelques habits des mains de sa maman. Comment tient-elle debout, cette femme âgée, si maigre, douloureuse, au regard si profond et si bon face à son fils souffrant ? Ate Gloria est une femme de prière : comme Marie à la croix, elle m'apparaît toute dépossédée d'elle-même et semble toute tendue vers son fils pour recueillir sa souffrance silencieuse. Elle ne comprend pas pourquoi son fils est derrière les barreaux : «il n'a fait que boire un peu trop». Pour autant elle ne se révolte pas.

Bientôt, c'est du visage de Jon-Jon que je m'approche, rejoignant Ate Arcelie et Domi-nik. Le sourire qu'il m'offre me bouleverse. Je lui demande qui sont ses amis ici, dans sa cel-lule. Sans hésiter il répond : «tous.» C'est-à-dire les cinquante. Jon-Jon pleure, il aimerait tant rejoindre sa jeune femme et sa toute petite fille qui est née alors qu'il était déjà incarcéré. Là aussi, c'est la boisson qui a fait perdre la tête de ce jeune homme a l'air si doux. L'alcool, l'amour de l'argent ou le jeu qui poussent souvent les hommes dans nos quartiers à la bagarre, parfois au meurtre…

Mais déjà des femmes s'approchent pour évacuer les visiteurs : la messe va commencer… Nous obtenons, avec nos amis, la faveur de pouvoir y participer. Le chapelet commence. Ate Gloria se place tout près des grilles, le plus près possible de son fils et égrène son chapelet qu'elle porte toujours autour de cou. La petite Janin se sert contre moi : ce lieu est inhumain, d'autant plus pour un enfant. Les prisonniers, presque tous sont assis et prient la Mère de miséricorde d'un seul cœur. Ate Arcelie aurait bien voulu continuer à parler avec son fils. Elle le regarde ouvrir le paquet de cigarettes qu'elle vient de lui donner et distribuer une à une toutes les cigarettes du paquet aux autres prisonniers, ses amis, avant d'allumer la dernière, satisfait.

Après la messe, nous allons visiter un instant le quartier des femmes : le poids de la souffrance se lit sur ces visages de mères (certaines sont enceintes), même si elles nous of-frent leurs plus beaux sourires. Quelle soif d'amitié nous percevons dans les quelques paroles échangées. «Quand revenez-vous ?» nous lance Ate Jenny alors que nous quittons ce lieu terrible que j'aurais tant voulu fuir au départ comme beaucoup fuient le Golgotha et duquel j'ai tant de mal à partir tant l'évidence du Dieu fait chair, petite hostie, vient l'habiter, tant le Dieu miséricorde est présent.

Merci de prier encore pour que ma petite communauté et moi soyons toujours plus ce petit instrument qui révèle aux plus souffrants combien ils sont infiniment aimés par le Père.

Vous habitez mon cœur et ma prière. À toujours donc.
Caroline

Textes et photos © Points-Cœur - Tous droits réservés
Mentions légales