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Visite
des prisons
Je voudrais aujourd'hui tenter de vous faire
connaître quelques-uns de nos amis incar-cérés
ainsi que leurs familles.
Hervé est un français de quarante-deux ans,
bouillonnant et passionné. Enfant ballotté
entre les USA et la France car de parents divorcés,
il part pour l'Asie à l'âge de dix-sept ans
pour apprendre le vrai Karaté au Japon. Il atterrit
finalement aux Philippines et devient pres-que «pinoy»
en épousant une jeune Philippine et devenant papa.
Il se retrouve en prison pour une histoire louche de contrefaçon
de dollars. Avec passion, il nous décrit dans les
détails l'immense traquenard judiciaire dont il est
victime, la corruption de la police et des juges. J'ai du
mal à en croire mes oreilles, mais cet homme, qui
crie son innocence, semble tellement sincère... Il
déplore tant l'immobilisme de l'administration française
(qui elle-même n'est pas très convaincue de
son innocence).
Voici quatre ans qu'Hervé vit à la prison
de Montinlupa. Montinlupa, c'est la plus grosse prison de
Manille où les prisonniers sont regroupés
en fonction de leur province d'ori-gine. C'est ainsi que
se forment des bandes dont le signe se retrouve sous forme
de tatouages. Il est impossible de survivre dans cet univers
sans appartenir à une bande. Hervé appartient
donc aussi à l'une d'elles, ce qui lui assure protection
et solidarité en cas de coups durs.
À Montinlupa, on se croirait presque dans un village
: les prisonniers travaillent le bois, il y a des buvettes,
on joue aux cartes, au basket, seuls les condamnés
à mort ne peuvent sor-tir de leur bâtiment.
Presque un village, mais ces hommes sont privés de
liberté, des êtres qui leur sont les plus chers…
Et puis le voilà parti dans une description effrénée
de la corruption au sein même de la prison. Le fournisseur
de matières premières prend sa commission
alors que le chef cuistot garde les meilleurs morceaux de
porc ou d'autres matières premières. À
la fin, les prisonniers se retrouvent avec une portion de
riz réduite et presque sèche !
Hervé prépare avec soin toutes les preuves
de son innocence pour les faire valoir au re-présentant
de l'ambassade de France dont il attend la visite depuis
un an avec impatience.
En attendant il savoure notre présence, tous les
cinq (habituellement, c'est David ou Dominik qui lui rend
visite.) Ce matin il a été interrogé
par les autorités de la prison sur un événement
dramatique qui a eu lieu la semaine passée devant
sa cellule et qui a failli lui coû-ter la vie. C'est
son plus proche voisin qui a perdu la tête dans son
désespoir et a attaqué plu-sieurs hommes.
Leur bande tatouée n'a pas tardé à
l'achever. « Je n'oublierai jamais» nous dit-il,
«tant de sang… le pire, c'est que je ne connaissais
pas son nom. Alors là, c'est vrai, je suis un meurtrier,
car il était mon plus proche voisin et je ne lui
avais parlé qu'une fois. Je n'ai pas su déceler
sa détresse Je suis un meurtrier, comme chacun de
nous à chaque fois que nous restons indifférents
à notre prochain. Comme c'est bon que vous soyez
là, je n'en peux plus.»
Alors que nous entrons dans son petit «chez-lui»,
il évoque sa femme, sa petite fille Jeanne. Puis
il nous parle des bienfaits de la prison pour lui : «
Vous savez, maintenant, Dieu pour moi, c'est une évidence
C'est fou quand même, les seules personnes qui m'ont
aidé jus-qu'ici avaient la foi. Dieu se dit par les
actes : c'est Nico (un ancien Ami des enfants) qui a organisé
les deux ans de ma fille au Mac Donald alors que j'étais
enfermé : il m'a vraiment remplacé auprès
d'elle, nous confie-t-il les larmes aux yeux ; c'est vous
qui venez me visiter, c'est Père Martin, c'est cette
femme qui vient chaque semaine nous parler de la Bible..
C'est vrai, Dieu fait de belles choses en moi : je suis
sorti de mon égoïsme, mon regard a changé.
Tout ce que je vous confie là, c'est pour que cela
porte du fruit en vous. Mon évangile préféré
: “Car j'ai eu faim et vous m'avez donné à
manger, j'ai eu soif et vous m'avez donné à
boire, j'étais un étranger et vous m'avez
accueilli, nu et vous m'avez vêtu, malade et vous
m'avez visité, prisonnier et vous êtes venus
me voir.” Lorsque je sortirai, je veux vivre autrement
: je me servirai de tout cela. Voyez-vous, je suis un peu
comme le métal passé à l'épreuve
du feu.»
Notre ami, si assoiffé d'amitié nous raccompagne
jusqu'à l'entrée de la prison et nous embrasse
comme un père embrasserait ses enfants.
Un autre jour, Dominik et moi proposons à Ate Gloria
(je l'ai déjà évoquée) d'aller
en-semble visiter Kuya Rodolfo, l'un de ses trois fils emprisonné
récemment (les deux autres ont pu sortir assez vite,
ne me demandez pas comment …) à la prison de
Navotas. Ate Arcelie se joint à nous pour visiter
son fils Jon-Jon, dix-huit ans. Deux enfants nous accompagnent
: Dudong (11ans), le petit frère de Jon-Jon et Janin
(huit ans), la nièce de Kuya Rodolfo. Notre petit
groupe se rend assez silencieusement en Jeepney et à
pied à Navotas Jail. Chacune des mamans apporte un
petit sac rempli de vivres et autres surprises.
En entrant dans la prison, quelle n'est pas ma stupéfaction
de découvrir ce lieu inhu-main où les prisonniers
sont parqués par cinquante dans des cellules si peu
spacieuses qu'ils doivent se relayer pour pouvoir dormir.
Les premiers moments sont insoutenables : tous ces regards
mendiant une attention, tous ces visages souffrants. J'ai
la tentation de partir en cou-rant, mais je rejoins Ate
Gloria qui retrouve son fils à travers les grilles.
Celui-ci, accroupi reçoit avec avidité la
nourriture, les cigarettes et les quelques habits des mains
de sa maman. Comment tient-elle debout, cette femme âgée,
si maigre, douloureuse, au regard si profond et si bon face
à son fils souffrant ? Ate Gloria est une femme de
prière : comme Marie à la croix, elle m'apparaît
toute dépossédée d'elle-même
et semble toute tendue vers son fils pour recueillir sa
souffrance silencieuse. Elle ne comprend pas pourquoi son
fils est derrière les barreaux : «il n'a fait
que boire un peu trop». Pour autant elle ne se révolte
pas.
Bientôt, c'est du visage de Jon-Jon que je m'approche,
rejoignant Ate Arcelie et Domi-nik. Le sourire qu'il m'offre
me bouleverse. Je lui demande qui sont ses amis ici, dans
sa cel-lule. Sans hésiter il répond : «tous.»
C'est-à-dire les cinquante. Jon-Jon pleure, il aimerait
tant rejoindre sa jeune femme et sa toute petite fille qui
est née alors qu'il était déjà
incarcéré. Là aussi, c'est la boisson
qui a fait perdre la tête de ce jeune homme a l'air
si doux. L'alcool, l'amour de l'argent ou le jeu qui poussent
souvent les hommes dans nos quartiers à la bagarre,
parfois au meurtre…
Mais déjà des femmes s'approchent pour évacuer
les visiteurs : la messe va commencer… Nous obtenons,
avec nos amis, la faveur de pouvoir y participer. Le chapelet
commence. Ate Gloria se place tout près des grilles,
le plus près possible de son fils et égrène
son chapelet qu'elle porte toujours autour de cou. La petite
Janin se sert contre moi : ce lieu est inhumain, d'autant
plus pour un enfant. Les prisonniers, presque tous sont
assis et prient la Mère de miséricorde d'un
seul cœur. Ate Arcelie aurait bien voulu continuer
à parler avec son fils. Elle le regarde ouvrir le
paquet de cigarettes qu'elle vient de lui donner et distribuer
une à une toutes les cigarettes du paquet aux autres
prisonniers, ses amis, avant d'allumer la dernière,
satisfait.
Après la messe, nous allons visiter un instant le
quartier des femmes : le poids de la souffrance se lit sur
ces visages de mères (certaines sont enceintes),
même si elles nous of-frent leurs plus beaux sourires.
Quelle soif d'amitié nous percevons dans les quelques
paroles échangées. «Quand revenez-vous
?» nous lance Ate Jenny alors que nous quittons ce
lieu terrible que j'aurais tant voulu fuir au départ
comme beaucoup fuient le Golgotha et duquel j'ai tant de
mal à partir tant l'évidence du Dieu fait
chair, petite hostie, vient l'habiter, tant le Dieu miséricorde
est présent.
Merci de prier encore pour que ma petite communauté
et moi soyons toujours plus ce petit instrument qui révèle
aux plus souffrants combien ils sont infiniment aimés
par le Père.
Vous habitez mon cœur et ma prière. À
toujours donc.
Caroline
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