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Lettre aux parrains

Liste des lettres aux parrains

Pays Inde
Ville Chengalpattu
Point-Cœur Point-Cœur Jules Monchanin
Ami des enfants Céline Blaise
Date 18/05/2003
Mes biens chers amis,

Assise sur un coin de natte sur le sol de notre hôpital public de Chengalpattu, je prends mon stylo pour vous partager un peu de cet événement hors du commun que nous vivons ces jours-ci. En effet, notre vie pointcoeurienne a été bouleversée par l’arrivée de Tamil Arasi, ce qui signifie « Reine du Tamil ».

John Bosco et le père Jacques l’ont découverte sur le bord de la route, à quelques mètres de l’hôpital, à l’agonie, sa tête et sa jambe en bouillie dévorées par des vers… Sa blessure à la jambe était telle qu’elle allait mourir dans quelques jours. Après les premiers soins de John Bosco, notre commu-nauté a décidé de l’amener à l’hôpital et donc de la prendre en charge. Car ici, nous sommes bien loin de nos hôpitaux de luxe où le malade est bichonné selon ses besoins. Aucun service pour les malades, mis à part la piqûre de l’infirmière le matin et la visite de temps en temps des docteurs quand ils ne sont pas en grève. Une personne n’est donc admise à l’hôpital que si la famille se porte garante de s’en occuper : repas, toilette, etc… Tamil Arasi était mourante : nous avons donc décidé de devenir sa « famille d’adoption ». Comme par miracle, nous avons réussi à la faire admettre sans trop de pro-blème, parmi une longue queue de malades attendant leur tour.

C’est alors qu’a commencé l’aventure de l’hôpital. Comment vous décrire cet univers si loin de ce que nous voyons en Europe ? Imaginez peut-être un hôpital dans les années 40-50 en temps de guerre. Ajoutez-y des odeurs nauséabondes, les murs repeints de sang séché, des rats se baladant dans les patios, les poubelles à ciel ouvert… inutile de vous décrire l’état de ce qu’on appelle « sanitaires » où nous devons également laver le linge. Pour rajouter un peu de piment, Tamil Arasi a été admise dans la salle où la plupart des gens sont des cas judiciaires : femmes battues, bagarres, accidents… Si besoin, il faut aller chercher l’infirmière dans la salle à côté, car aucune n’accepte de rester dans la nôtre. Ensuite, mettez une dizaine de lits avec, au mieux, vingt-cinq femmes dans la pièce (la famille du malade fait aussi partie des hospitalisés !). Au début, un seul fan tournait tant bien que mal au mi-lieu de la chambre Nous passions nos nuits toutes les unes sur les autres, agglutinées au centre (et qui plus est, sur l’unique paille que nous avions emportée) pour essayer de capter un peu d’air. Et puis (de nouveau par miracle ?) trois fans sont venus nous donner un peu plus d’air. Notre présence –qui en surprend plus d’un – y serait-elle pour quelque chose ?

Excepté les jours de grève, cet hôpital est une véritable fourmilière : immenses bâtiments divisés par services médicaux avec bien sûr la séparation homme-femme. À l’image de l’Inde, il n’y a jamais assez de place, alors les nouveaux admis s’installent dans les couloirs, au mieux sur une paille. Je passe la plupart de mon temps dans notre salle III, mais vais aussi visiter d’autres étages, surtout celui des enfants.

Mais revenons à notre service III. Pardonnez-moi l’expression, mais c’est un véritable « palais des horreurs » : tous les jours, nous voyons arriver des cas plus terribles les uns que les autres : Laks-hmi poignardée par son mari à la poitrine, Maler avec sa déformation du crâne et de l’oreille, qui at-tend depuis plus d’un mois son opération ; Anamaley qui s’est fait broyer le pied par un bus ; des dia-bétiques en phase de pourriture, des brûlées vives ; Sarasueli déformée par des ganglions cancéreux non soignés ; la dernière arrivée ce soir : une accidentée de la route défigurée, seule survivante sur quatre passagers dont son mari… C’est un concentré de souffrance insoutenable…

Mais alors, comment se fait-il que je sois encore là ce soir ? ?

D’abord, je crois que c’est notre Tamil Arasi qui nous fait tenir : elle est sauvée. Oui, elle qui a frôlé de si près la mort, n’est plus en danger, grâce à vous, à vos prières, à notre communauté, à l’Esprit Saint qui nous a guidés vers elle, on ne sait toujours pas trop pourquoi. Cela fait déjà trois semaines que nous nous relayons auprès de Tamil Arasi, matin, après midi et nuit. Elle doit avoir une quarantaine d’années et n’a pas toute sa tête. Il semblerait qu’elle ait passé plus de trois mois dans la rue, à quelques mètres de l’hôpital. Son fils l’aurait amenée à l’hôpital puis abandonnée. Comme je vous décrivais le système : personne pour s’en occuper, la nourrir, l’emmener aux toilettes… La solution est simple : l’expulsion. Nous ne savons pas trop quel était son état avant, mais son « séjour » dans la rue, immobilisée par sa jambe, l’a fortement marquée mentalement. A son arrivée, on lui a rasé la tête par hygiène, mais aussi pour soigner le gros trou d’où sortaient des vers… Elle recouvre doucement ses capacités pour parler, mais semble toujours dans les « vapes ». Elle n’est pas de toute douceur ! Lorsque l’on fait quelque chose qui ne lui plait pas, par exemple remettre sa jambe droite qu’elle s’obstine à tordre, elle nous lance facilement un « Podi » (casse-toi) ! Elle est même parfois violente, gare aux gifles ! Elle mange toute seule mais reste incontinente. Son activité préférée : se mettre bien au bord du lit pour dormir, ce qui nous vaut de nous réveiller régulièrement pendant la nuit pour la replacer, de peur qu’elle ne tombe. Ce n’est pas vraiment une consolation par les mots que nous recevons d’elle (gratuité du don !), mais ses petites joues qui grossissent chaque jour un peu plus en disent plus longs !

Et puis surtout, parmi ces horreurs, j’ai retrouvé les sourires tamiliens, les cœurs tamiliens… Ce sont toutes ces femmes qui me font tenir et, j’oserai même dire, qui m’attirent à l’hôpital. Je sais qu’en prenant la relève d’une de mes sisters, je vais retrouver toutes ces nouvelles amies, ces femmes qui m’offrent leur plus beau sourire, ces femmes dévouée au chevet de leur malade. Comment pourrais-je oublier la grande sœur de Mater, une véritable sainte. Cela fait plus d’un mois qu’elle a abandonné ses enfants en les confiant à sa mère pour prendre soin de sa petite sœur, ayant une malformation du crâne et de l’oreille droite. Plus d’un mois que les médecins les mènent en bateau, remettent toujours au lendemain l’opération. En plus d’être complètement dévouée à sa sœur, elle se rend auprès de chaque femme qui en a besoin, rendant les services les plus ingrats. Elle prend toujours un moment pour par-ler à Tamil Arasi pourtant dure à comprendre.

Il y a aussi Delibaye, battue par son mari parti se marier à une troisième femme, rejetée par ses parents à cause de son « love marriage » (c’est-à-dire non arrangé par les parents). J’ai passé beaucoup de temps avec elle pendant sa semaine d’opération, surtout avec son adorable « baby », une pile élec-trique de deux ans, passant des éclats de rire aux larmes, sans discontinuer. Nous avons passé beau-coup de temps à discuter. Alors qu’elle tombait de sommeil, je lui dis d’aller se coucher. « Ah non, me rétorque-t-elle, pour une fois que je peux parler à quelqu’un et que je peux me distraire avec toi, j’en profite ! »

Et puis, il y a tous les enfants, leur gaieté malgré leur teint un peu malade : Baby, la fille de De-libaye qui pendant une semaine nous a adoptées comme mamans, Natacha venant toujours discrète-ment pour dessiner, les bébés dans la salle en face de la nôtre…

Mais bien plus encore que me « faire tenir », bien plus que ces grandes « consolations » que me donnent ces femmes, Marie au pied de la Croix donne tout le sens à la présence en ce lieu si repous-sant. Marie debout face à la souffrance. Marie ne pouvant offrir que son cœur de mère. Marie toute donnée. C’est elle mon exemple. Il n’est pas question de « résister », de « supporter »… mais d’accueillir toutes ces souffrances. Seul Jésus le peut.

Et Il a accepté la Croix… nous ne pouvons que nous tenir-là, debout au pied de la Croix et of-frir chacun de nos amis au Christ.

« Marie se tient là. Et nous sommes étonnés de sa passivité et tout à la fois de l’extraordinaire intensité de sa présence. (…) Elle vit avec Lui (Jésus) une union dans la souffrance, mieux, une union dans l’amour qui n’est rien d’autre que la perfection de la compassion. » (Père Thierry)

Ce temps à l’hôpital est aussi la découverte, l’approfondissement du charisme Points-Cœur (il n’est jamais trop tard) : se rendre disponible pour aller vers le plus pauvre, le plus démuni. Nous avons complètement organisé notre vie autour de Tamil Arasi, nous relayant à tour de rôle, matin, après-midi et nuit : vie de communauté chamboulée, vie de prière chamboulée, apostolats chamboulés… Comme nous l’a rappelé le Père Jacques, le choix de n’avoir aucun engagement (du style éducation des en-fants, catéchisme…), c’est pour être toujours disponible, ouvert au plus petit. Un petit pas de plus vers la gratuité du don, de l’amour.

À Points-Cœur, notre manager c’est l’Esprit Saint. On ne sait jamais trop ce qu’il nous réserve, mais jamais de déception ! C’est énorme, c’est magique de voir six personnes laisser leur vie, leurs habitudes pour se donner complètement à cette femme abandonnée à la rue.

Quelques semaines se sont écoulées depuis cette nuit à l’hôpital où j’ai passé un peu de temps avec vous. Il est temps que je reprenne ma plume.

Après un mois à l’hôpital, beaucoup de grèves, l’opération du greffage de la peau toujours re-poussé –j’ai oublié de vous dire que Tamil Arasi avait des broches dans la jambe – il nous a semblé qu’elle avait besoin de meilleurs soins. Il fallait aussi trouver une solution à plus long terme pour notre Darling (un de ses surnoms !). Grâce à John Bosco, nous avons pu la faire admettre à Banyan, un cen-tre à Madras pour femmes handicapées mentales de la rue, en les faisant soigner dans un des meilleurs hôpitaux de Madras.
Je l’ai donc accompagnée avec Bosco : centre très propre, plutôt luxueux avec plein d’ateliers pour les femmes pouvant travailler. Tamil Arasi s’est laissée conduire comme une enfant. Elle ne semble pas avoir la capacité de réaliser ce qui se passe mais paraît très heureuse comme ça.

En quelques minutes, elle s’est fait à son nouveau cadre de vie. Absorbée par la télévision, c’est à peine si elle nous a dit au revoir. Depuis, Juliette et Séverine sont allées la visiter et nous pensons le faire assez régulièrement.

Par contre, les adieux à l’hôpital furent tout autres. Comme je vous ai dit, il y a eu beaucoup de grèves. La plupart des malades ont donc été renvoyés chez eux, exceptés les plus atteints –qui sont devenus nos plus « close friends ». Pendant ce mois à l’hôpital, nous avons croisé beaucoup de visa-ges. Nous, c’est un peu comme si nous faisions partie du décor de la salle. Ce que j’ai beaucoup aimé, c’est que nous étions aussi présents pour toutes ces femmes. Avant tout comme une oreille : beaucoup de confidences, de larmes, de sourires partagés. Elles savaient aussi qu’elles pouvaient compter sur nos services : accompagner aux toilettes, chercher un repas, les laver… Plein de petits gestes qui per-mettaient une communion entre nous, surtout avec Anamaley et Maler. Elles ont été présentes de notre arrivée jusqu’à notre départ… Comme les adieux ont été douloureux !Anamaley ne voulait plus me lâcher tant elle sanglotait. C’était tellement fort, ce que nous avons vécu…

Céline

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