Mes biens chers amis,
Assise sur un coin de natte sur le sol de notre hôpital
public de Chengalpattu, je prends mon stylo pour vous partager
un peu de cet événement hors du commun que nous
vivons ces jours-ci. En effet, notre vie pointcoeurienne a été bouleversée
par l’arrivée de Tamil Arasi, ce qui signifie « Reine
du Tamil ».
John Bosco et le père Jacques l’ont découverte
sur le bord de la route, à quelques mètres de l’hôpital, à l’agonie,
sa tête et sa jambe en bouillie dévorées
par des vers… Sa blessure à la jambe était
telle qu’elle allait mourir dans quelques jours. Après
les premiers soins de John Bosco, notre commu-nauté a
décidé de l’amener à l’hôpital
et donc de la prendre en charge. Car ici, nous sommes bien loin
de nos hôpitaux de luxe où le malade est bichonné selon
ses besoins. Aucun service pour les malades, mis à part
la piqûre de l’infirmière le matin et la visite
de temps en temps des docteurs quand ils ne sont pas en grève.
Une personne n’est donc admise à l’hôpital
que si la famille se porte garante de s’en occuper : repas,
toilette, etc… Tamil Arasi était mourante : nous
avons donc décidé de devenir sa « famille
d’adoption ». Comme par miracle, nous avons réussi à la
faire admettre sans trop de pro-blème, parmi une longue
queue de malades attendant leur tour.
C’est alors qu’a commencé l’aventure
de l’hôpital. Comment vous décrire cet univers
si loin de ce que nous voyons en Europe ? Imaginez peut-être
un hôpital dans les années 40-50 en temps de guerre.
Ajoutez-y des odeurs nauséabondes, les murs repeints de
sang séché, des rats se baladant dans les patios,
les poubelles à ciel ouvert… inutile de vous décrire
l’état de ce qu’on appelle « sanitaires » où nous
devons également laver le linge. Pour rajouter un peu
de piment, Tamil Arasi a été admise dans la salle
où la plupart des gens sont des cas judiciaires : femmes
battues, bagarres, accidents… Si besoin, il faut aller
chercher l’infirmière dans la salle à côté,
car aucune n’accepte de rester dans la nôtre. Ensuite,
mettez une dizaine de lits avec, au mieux, vingt-cinq femmes
dans la pièce (la famille du malade fait aussi partie
des hospitalisés !). Au début, un seul fan tournait
tant bien que mal au mi-lieu de la chambre Nous passions nos
nuits toutes les unes sur les autres, agglutinées au centre
(et qui plus est, sur l’unique paille que nous avions emportée)
pour essayer de capter un peu d’air. Et puis (de nouveau
par miracle ?) trois fans sont venus nous donner un peu plus
d’air. Notre présence –qui en surprend plus
d’un – y serait-elle pour quelque chose ?
Excepté les jours de grève, cet hôpital est
une véritable fourmilière : immenses bâtiments
divisés par services médicaux avec bien sûr
la séparation homme-femme. À l’image de l’Inde,
il n’y a jamais assez de place, alors les nouveaux admis
s’installent dans les couloirs, au mieux sur une paille.
Je passe la plupart de mon temps dans notre salle III, mais vais
aussi visiter d’autres étages, surtout celui des
enfants.
Mais revenons à notre service III. Pardonnez-moi l’expression,
mais c’est un véritable « palais des horreurs » :
tous les jours, nous voyons arriver des cas plus terribles les
uns que les autres : Laks-hmi poignardée par son mari à la
poitrine, Maler avec sa déformation du crâne et
de l’oreille, qui at-tend depuis plus d’un mois son
opération ; Anamaley qui s’est fait broyer le pied
par un bus ; des dia-bétiques en phase de pourriture,
des brûlées vives ; Sarasueli déformée
par des ganglions cancéreux non soignés ; la dernière
arrivée ce soir : une accidentée de la route défigurée,
seule survivante sur quatre passagers dont son mari… C’est
un concentré de souffrance insoutenable…
Mais alors, comment se fait-il que je sois encore là ce
soir ? ?
D’abord, je crois que c’est notre Tamil Arasi qui
nous fait tenir : elle est sauvée. Oui, elle qui a frôlé de
si près la mort, n’est plus en danger, grâce à vous, à vos
prières, à notre communauté, à l’Esprit
Saint qui nous a guidés vers elle, on ne sait toujours
pas trop pourquoi. Cela fait déjà trois semaines
que nous nous relayons auprès de Tamil Arasi, matin, après
midi et nuit. Elle doit avoir une quarantaine d’années
et n’a pas toute sa tête. Il semblerait qu’elle
ait passé plus de trois mois dans la rue, à quelques
mètres de l’hôpital. Son fils l’aurait
amenée à l’hôpital puis abandonnée.
Comme je vous décrivais le système : personne pour
s’en occuper, la nourrir, l’emmener aux toilettes… La
solution est simple : l’expulsion. Nous ne savons pas trop
quel était son état avant, mais son « séjour » dans
la rue, immobilisée par sa jambe, l’a fortement
marquée mentalement. A son arrivée, on lui a rasé la
tête par hygiène, mais aussi pour soigner le gros
trou d’où sortaient des vers… Elle recouvre
doucement ses capacités pour parler, mais semble toujours
dans les « vapes ». Elle n’est pas de toute
douceur ! Lorsque l’on fait quelque chose qui ne lui plait
pas, par exemple remettre sa jambe droite qu’elle s’obstine à tordre,
elle nous lance facilement un « Podi » (casse-toi)
! Elle est même parfois violente, gare aux gifles ! Elle
mange toute seule mais reste incontinente. Son activité préférée
: se mettre bien au bord du lit pour dormir, ce qui nous vaut
de nous réveiller régulièrement pendant
la nuit pour la replacer, de peur qu’elle ne tombe. Ce
n’est pas vraiment une consolation par les mots que nous
recevons d’elle (gratuité du don !), mais ses petites
joues qui grossissent chaque jour un peu plus en disent plus
longs !
Et puis surtout, parmi ces horreurs, j’ai retrouvé les
sourires tamiliens, les cœurs tamiliens… Ce sont toutes
ces femmes qui me font tenir et, j’oserai même dire,
qui m’attirent à l’hôpital. Je sais
qu’en prenant la relève d’une de mes sisters,
je vais retrouver toutes ces nouvelles amies, ces femmes qui
m’offrent leur plus beau sourire, ces femmes dévouée
au chevet de leur malade. Comment pourrais-je oublier la grande
sœur de Mater, une véritable sainte. Cela fait plus
d’un mois qu’elle a abandonné ses enfants
en les confiant à sa mère pour prendre soin de
sa petite sœur, ayant une malformation du crâne et
de l’oreille droite. Plus d’un mois que les médecins
les mènent en bateau, remettent toujours au lendemain
l’opération. En plus d’être complètement
dévouée à sa sœur, elle se rend auprès
de chaque femme qui en a besoin, rendant les services les plus
ingrats. Elle prend toujours un moment pour par-ler à Tamil
Arasi pourtant dure à comprendre.
Il y a aussi Delibaye, battue par son mari parti se marier à une
troisième femme, rejetée par ses parents à cause
de son « love marriage » (c’est-à-dire
non arrangé par les parents). J’ai passé beaucoup
de temps avec elle pendant sa semaine d’opération,
surtout avec son adorable « baby », une pile élec-trique
de deux ans, passant des éclats de rire aux larmes, sans
discontinuer. Nous avons passé beau-coup de temps à discuter.
Alors qu’elle tombait de sommeil, je lui dis d’aller
se coucher. « Ah non, me rétorque-t-elle, pour une
fois que je peux parler à quelqu’un et que je peux
me distraire avec toi, j’en profite ! »
Et puis, il y a tous les enfants, leur gaieté malgré leur
teint un peu malade : Baby, la fille de De-libaye qui pendant
une semaine nous a adoptées comme mamans, Natacha venant
toujours discrète-ment pour dessiner, les bébés
dans la salle en face de la nôtre…
Mais bien plus encore que me « faire tenir », bien
plus que ces grandes « consolations » que me donnent
ces femmes, Marie au pied de la Croix donne tout le sens à la
présence en ce lieu si repous-sant. Marie debout face à la
souffrance. Marie ne pouvant offrir que son cœur de mère.
Marie toute donnée. C’est elle mon exemple. Il n’est
pas question de « résister », de « supporter »… mais
d’accueillir toutes ces souffrances. Seul Jésus
le peut.
Et Il a accepté la Croix… nous ne pouvons que nous
tenir-là, debout au pied de la Croix et of-frir chacun
de nos amis au Christ.
«
Marie se tient là. Et nous sommes étonnés
de sa passivité et tout à la fois de l’extraordinaire
intensité de sa présence. (…) Elle vit avec
Lui (Jésus) une union dans la souffrance, mieux, une union
dans l’amour qui n’est rien d’autre que la
perfection de la compassion. » (Père Thierry)
Ce temps à l’hôpital est aussi la découverte,
l’approfondissement du charisme Points-Cœur (il n’est
jamais trop tard) : se rendre disponible pour aller vers le plus
pauvre, le plus démuni. Nous avons complètement
organisé notre vie autour de Tamil Arasi, nous relayant à tour
de rôle, matin, après-midi et nuit : vie de communauté chamboulée,
vie de prière chamboulée, apostolats chamboulés… Comme
nous l’a rappelé le Père Jacques, le choix
de n’avoir aucun engagement (du style éducation
des en-fants, catéchisme…), c’est pour être
toujours disponible, ouvert au plus petit. Un petit pas de plus
vers la gratuité du don, de l’amour.
À
Points-Cœur, notre manager c’est l’Esprit Saint.
On ne sait jamais trop ce qu’il nous réserve, mais
jamais de déception ! C’est énorme, c’est
magique de voir six personnes laisser leur vie, leurs habitudes
pour se donner complètement à cette femme abandonnée à la
rue.
Quelques semaines se sont écoulées depuis cette
nuit à l’hôpital où j’ai passé un
peu de temps avec vous. Il est temps que je reprenne ma plume.
Après un mois à l’hôpital, beaucoup
de grèves, l’opération du greffage de la
peau toujours re-poussé –j’ai oublié de
vous dire que Tamil Arasi avait des broches dans la jambe – il
nous a semblé qu’elle avait besoin de meilleurs
soins. Il fallait aussi trouver une solution à plus long
terme pour notre Darling (un de ses surnoms !). Grâce à John
Bosco, nous avons pu la faire admettre à Banyan, un cen-tre à Madras
pour femmes handicapées mentales de la rue, en les faisant
soigner dans un des meilleurs hôpitaux de Madras.
Je l’ai donc accompagnée avec Bosco : centre très
propre, plutôt luxueux avec plein d’ateliers pour
les femmes pouvant travailler. Tamil Arasi s’est laissée
conduire comme une enfant. Elle ne semble pas avoir la capacité de
réaliser ce qui se passe mais paraît très
heureuse comme ça.
En quelques minutes, elle s’est fait à son nouveau
cadre de vie. Absorbée par la télévision,
c’est à peine si elle nous a dit au revoir. Depuis,
Juliette et Séverine sont allées la visiter et
nous pensons le faire assez régulièrement.
Par contre, les adieux à l’hôpital furent
tout autres. Comme je vous ai dit, il y a eu beaucoup de grèves.
La plupart des malades ont donc été renvoyés
chez eux, exceptés les plus atteints –qui sont devenus
nos plus « close friends ». Pendant ce mois à l’hôpital,
nous avons croisé beaucoup de visa-ges. Nous, c’est
un peu comme si nous faisions partie du décor de la salle.
Ce que j’ai beaucoup aimé, c’est que nous étions
aussi présents pour toutes ces femmes. Avant tout comme
une oreille : beaucoup de confidences, de larmes, de sourires
partagés. Elles savaient aussi qu’elles pouvaient
compter sur nos services : accompagner aux toilettes, chercher
un repas, les laver… Plein de petits gestes qui per-mettaient
une communion entre nous, surtout avec Anamaley et Maler. Elles
ont été présentes de notre arrivée
jusqu’à notre départ… Comme les adieux
ont été douloureux !Anamaley ne voulait plus me
lâcher tant elle sanglotait. C’était tellement
fort, ce que nous avons vécu…
Céline