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Comment le cambriolage
de notre Point-Cœur se transforma en jour de fête…
Ça y est, nous avons emménagé dans
notre nouvelle maison et, le 18 mars dans la soirée,
nous pou-vions fêter en action de grâces les
premières vêpres de la St Joseph dans notre
nouveau petit Point-Cœur. Quel beau cadeau que cette
maison, oui vraiment quel beau cadeau !
Elle se trouve directement sur la rue. Ainsi, du plus jeune
au plus ancien, de la petite Cocolite (deux ans) au Papy
assis devant la maison à vendre son riz et ses harengs,
nous avons du passage continuellement.
Certains comme Junior, Magdala, Woodline et Jacky (nos anciens
petits voisins) passent simplement nous embrasser en remontant
de l’école.
D’autres, comme notre cher Idlin (cinq ans) nous appellent
vingt fois par jour pour un verre d’eau, un pansement
(« je te promets, c’est un rat qui m’a
mordu le doigt ») ou encore nous mettre en garde contre
une dangeureuse couleuvre (sa blague favorite)… Bref,
toutes les raisons, même les plus farfelues, sont
bonnes pour attirer notre attention, obtenir un petit sourire
et surtout beaucoup d’affection !
Mathilde, ma jeune sœur de communauté de dix-neuf
ans, va rejoindre toute sa petite famille à la fin
de la semaine. Eh oui, ses dix-huit mois de mission en Haïti
touchent à leur fin. Depuis déjà deux
semaines, celle-ci sillonne le quartier de long en large
pour dire au revoir à tous nos amis. La « despedida
» est tou-jours un moment difficile, mais aussi un
temps de grâce où les petites réflexions,
intentions et marques d’affection de nos amis, pour
celle qui part, nous bouleversent. Roody (treize ans), avait
décidé d’organiser une petite fête
pour le départ de Mathilde. Depuis trois semaines,
il rassemblait avec l’aide de Zorro et Casmi quelques
pois, un sachet de riz, une bouteille d’huile, quelques
épices…
Dimanche 11 mai 2003. Ça y est, le grand jour est
arrivé !
Hier, Roody, Aniel, Gary et Zorro ont déjà
préparé la viande et distribué les
invitations aux enfants du quartier. Chacun a son ticket
: « Dimanche 11 mai à 15 h : fête d’enfants
».
Après la messe, les organisateurs viendront finir
les préparatifs et, à 15 h, la fête
pourra commencer dans le jardin du Point-Cœur. Voilà
une belle journée en perspective !
Oh, nous ne pensions pas si bien dire…
Alors que Claire rentre à 9 h de la messe de 6 h
30 avec Mathilde, quelle n’est pas sa surprise en
dé-couvrant dans sa chambre la photo de sa maman
par terre. « Mais, elle était dans mon portefeuille
! ? » Et oui, le portefeuille est ouvert et bien sûr
vidé de son contenu. Dans l’autre chambre,
tous les sacs et les ti-roirs ont été fouillés.
De l’argent prêté par une amie pour lui
acheter des souvenirs et quelques dollars ont disparu. Il
y en a quand même pour une somme bien rondelette !..
Mais comment est-ce possible, toutes les portes sont fermées
?
Claire ouvre la porte en fer qui donne sur le jardin et
trouve une fourchette toute tordue. À l'évidence,
ils ont essayé de forcer la porte, mais n’y
sont pas parvenus. Claire avance dans le jardin et pousse
tout à coup un hurlement : « Mathilde ! Mathilde
! » Celle-ci arrive en courant et toutes deux constatent
stupéfaites que la petite fenêtre en «
claustrats » (parpaings ajourés) de la chapelle
a été défoncée (c’était
la seule fenê-tre à laquelle nous n’avions
pas fait mettre des barres de fer, pensant qu’elle
était trop petite pour présenter le moindre
risque). Quel choc ! Ils sont passés par la chapelle
! Heureusement, Jésus est toujours là (il
faut bien avouer que c’est plutôt l’argent
qui les intéressait). Claire et Mathilde vont aussitôt
prévenir nos voi-sins. La nouvelle se répand
dans tout le quartier.
Lorsque Claire, Alix, Soledad et moi-même, sortons
de la messe de 8 h remontant le quartier, tous les enfants
et amis nous interpellent pour nous apprendre la triste
nouvelle. « Yo te kraze lakay nou » (on a cas-sé
votre maison) – « Volè te pran tou kob
» (les voleurs ont pris tout l’argent).
Arrivées sur place, nous ne pouvons que constater
les dégâts. J’ai encore du mal à
réaliser. Cela me fait l’effet d’un coup
de poignard. Je suis blessée, profondément
blessée. J’ai mal, oui très mal. Et
voilà notre belle journée de fête gâchée
! Je suis si triste…
Claire et Mathilde vont au commissariat pour porter plainte.
Pendant ce temps, Claire-Alix, Soledad et moi-même
accueillons tous les amis et voisins qui passent. C’est
impressionnant ! Tout le monde vient voir et se lamente
devant cet acte qui leur fait honte.
« Vous êtes venues ici « pou granmèsi
» (gratuitement, bénévolement), vous
avez tout quitté : votre famille, vos amis, votre
travail… pour venir vivre tout simplement avec nous
et on vous vole ! Ce n’est pas possible, c’est
une honte ! »
Man Fanfan, notre voisine, témoin de Jéhovah,
s’indigne : « Et ils sont passés par
la chapelle ? ! » Cela la choque profondément.
Rosemerline (onze ans) s’inquiète : «
Vous allez partir ? » Nous la rassurons aussitôt
« Bien sûr que non ! Nous ne voulons pas partir
».
Casmi, petit garçon d’une dizaine d’années
vient me voir. Il pose sur moi un regard rempli de com-passion.
« Tu es triste ? » me demande-t-il. Je lui réponds
que oui, que cela me fait mal. Il poursuit alors : «
Ni mwen tou, kè-m fè-m mal pour nou »
(moi aussi, mon cœur me fait mal pour vous).
Et puis voilà Roody qui arrive… Il sait bien
que nous ne pouvons plus faire la fête au Point-Cœur
ce soir après ce qui vient de se passer. Mais où
la faire ? « Nous voulons bien que tu finisses la
cuisine au Point-Cœur mais la fête ne peut avoir
lieu ici. Il faut absolument que tu trouves un lieu…
On ne peut quand même pas annuler la fête ».
Adultes et enfants continuent de défiler. Je suis
dans la galerie avec Claire-Alix et voilà Claudette,
notre voisine de derrière la maison, qui rentre du
marché. Nous nous regardons et pensons intérieurement
:
« Ho non, pas elle ! Cette baptiste va encore
nous prêcher comme à chaque fois que nous
la voyons ! »
« On m’a dit qu’on avait cassé
votre maison. C’est vrai ?
- Oui, lui répond-on en lui montrant le trou dans
la fenêtre de la chapelle.
- Mais ils vous ont volé beaucoup de choses ?
- Seulement de l’argent, mais pas mal d’argent.
- Mais comment allez-vous manger maintenant ?
- Euh, vous savez, nous n’avons pas encore eu le
temps de réfléchir à tout cela. Mais
ne vous in-quiétez pas, nous allons nous débrouiller.
- Attendez, je vais vous donner des petits dollars (un
dollar haïtien = cinq gourdes). Vous acceptez, hein
? Attendez, je reviens. »
Nous nous regardons, stupéfaites. À peine
deux minutes plus tard, la revoilà, toujours avec
son sac de courses. Elle me glisse dans le creux de la main
un petit morceau de papier dans lequel elle avait déposé
un billet de cinquante gourdes (cela représente moins
d’un euro, mais permet de faire manger sobrement sa
famille pour un repas). Quelle générosité
! Cela me bouleverse. Une fois de plus, j’en ai les
larmes aux yeux.
À peine sortie pour faire la vaisselle du petit-déjeuner,
voilà quelqu’un qui frappe au portail extérieur.
Je vais ouvrir. C’est Eris, il bredouille une phrase
dont je ne comprends que le mot « argent ».
« Oui, quoi l’argent ? répondis-je agacée.
Il faut bien avouer que j’ai beaucoup de mal avec
ce jeune garçon de treize ans qui a toujours un comportement
déplacé et malsain avec nous. Son regard est
malheureusement déjà complètement perverti.
- Qui a pris votre argent ?
- Ben je n’en sais rien, puisqu’ils sont venus
pendant que nous étions à l’église.
(Il poursuit alors, toujours en bégayant : Alors,
il faut prier… Il faut prier pour les voleurs. Il
faut prier pour qu’ils ne recommencent pas. »
Je suis saisie et lui réponds tout calmement
- Oui, tu as raison Eris, il faut prier pour les voleurs.
Prie aussi pour nous, nous en avons bien be-soin. »
Et sur ce, il s’en va. Merci Eris !
Dans la rue, les enfants s’écrient : «
Mèt polis ! Mèt polis ! » En effet,
une voiture de police stationne devant le Point-Cœur.
Ils viennent constater les faits et écrire la déposition.
Bien sûr, c’est l’attraction. Tout le
quartier est agglutiné autour de notre maison. C’est
impressionnant !
Ben, notre jeune voisin de vingt-trois ans, se lamente devant
la fenêtre cassée : « c’est vraiment
un pe-tit pays ! On serait dans un grand pays, ils auraient
pris des photos, cherché des empreintes et enquêteraient
à parti de cela pour retrouver les voleurs. »
Eh oui, nous savons bien que nous ne retrouverons pas le
voleur. Puis il poursuit : « Mais vous savez, on va
faire une réunion de quartier. On ne peut pas laisser
cela comme ça. Et s’il le faut, on se réorganisera
entre nous pour faire des rondes dans le quartier, comme
quand il y a quelques années, il y avait beaucoup
de vols. »
Ah vraiment, ce vol ne laisse pas nos voisins indifférents.
Oui, ils veilleront vraiment sur nous, on peut leur faire
confiance.
Et la journée continue… Les policiers
s’en vont ; Roody arrive avec un grand sourire
aux lèvres : Bi-bine, une de ses voisines, est
d’accord pour faire la fête chez elle. Allez,
on n’a plus une minute à perdre, il faut
se mettre aux fourneaux !
Pendant que Claire-Alix et moi-même aidons Gary,
Roody, Zorro et Casmi à faire le « riz-pois
», les « bananes pesées » et
autre « pè-pèt » (pop corn),
Claire est avec Kodo, Ricardo, Kenny et Jean-Ronel,
qua-tre jeunes voisins et amis qui viennent nous témoigner
leur peine, leur affection et leur soutien. À
chaque fois, c’est bouleversant !
C’est vraiment merveilleux. Chacun met «
la main à la pâte » et une belle
joie inattendue se répand dans le Point-Cœur. |

Roody surveille les pois |

Zorro pile les épices |
Qu’ils sont beau ces petits qui préparent
avec tout leur cœur une belle fête pour
Mathilde !
Qu’ils sont touchants tous ces jeunes qui
s’affairent, pour certains en tenue du dimanche,
à chercher du sable, des parpaings, un sac
de ciment.
Il est déjà 17 h, les préparatifs
touchent à leur fin, les travaux sont terminés…
mais voilà qu’un gros camion arrache
nos fils électriques en passant dans la rue.
Ah non ! Ricardo accompagne Claire à la recher-che
d’une échelle. On va réparer cela
tout de suite.
Le temps passe… 18 h, nous avons enfin fini.
Allons-nous pouvoir nous asseoir et nous reposer quel-ques
minutes ? Eh non ! Tous les enfants sont prêts,
la fête va commencer, Roody n’attend plus
que nous. « Dépêchez-vous les filles
! » Je n’ai même pas le temps de
me doucher, il faut y aller… tout de suite ! |
Ah qu’ils sont mignons nos petits bouts de chou,
tous assis bien sagement, attendant avec impatience que
la fête commence. Malheureusement, le soleil est déjà
parti se coucher et EDH (Electricité d’Haïti)
ne nous fera pas le plaisir de nous donner du courant ce
soir. Donc, pas de musique, pas de lumière. Mais
Zor-ro ne se décourage pas pour autant et essaie
tant bien que mal de mettre l’ambiance. Il invite
des enfants à venir chanter et danser devant les
autres. Puis Roody partage tous ses bons p’tits plats.
Tout le monde se ré-gale et repart content chez soi.
Il est presque 20 h, nous allons enfin pouvoir nous asseoir
et nous reposer autour d’un bon petit jus chimique.
Enfin… Toc, toc, toc ! Voici Emmanuel (dix-huit ans)
qui avait promis de passer voir Mathilde avant son départ.
Nous discutons donc un petit moment avec lui, avant de nous
poser enfin. Ouf ! Un petit coup d’œil sur le
réveil : 21 h. Quelle journée !
En me couchant hier soir, je repensais à ces quelques
mots de Père Thierry qui nous présente Sainte
Thérèse comme notre maître :
« La vie sera un mélange de lumière
et de nuit… Parfois la nuit paraîtra absorber
toute la lumière, d’autres fois la lumière
triomphera. Parfois la place du péché sera
si grande qu’elle semblera avoir tout envahi, d’autre
fois la grâce sera si forte que le reste aura valeur
de chimère (…). En d’autres termes, la
vie de Sainte Thérèse aura été
un combat –le plus important des combats – et
celle des Amis des enfants l’est aussi, mais ce combat
pour qui le livre en Dieu est déjà victoire.
»
Vraiment, hier, le péché semblait avoir tout
envahi. Mais « là où le péché
a abondé, la grâce de Dieu est venue plus abondante
encore » (Rm 5. 20), nous dit Saint Paul. Et en effet,
les grâces furent si fortes que le reste avait, à
la fin de la journée, valeur de chimère. L’épreuve
est une fois de plus devenue source de joie.
Je souhaite bon courage à tous ceux qui passent
des examens en ce moment et à toutes les mamans qui
stressent pour leurs enfants.
Charlotte |
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