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Lettre aux parrains

Liste des lettres aux parrains

Pays Haïti
Ville Cap Haïtien
Point-Cœur Petite-Sœur-Magdeleine
Ami des enfants Charlotte de Charette
Date

12/05/2003

Roody surveille les pois
Claire-Alix, Charlotte, Mathilde et Claire

Comment le cambriolage de notre Point-Cœur se transforma en jour de fête…

Ça y est, nous avons emménagé dans notre nouvelle maison et, le 18 mars dans la soirée, nous pou-vions fêter en action de grâces les premières vêpres de la St Joseph dans notre nouveau petit Point-Cœur. Quel beau cadeau que cette maison, oui vraiment quel beau cadeau !
Elle se trouve directement sur la rue. Ainsi, du plus jeune au plus ancien, de la petite Cocolite (deux ans) au Papy assis devant la maison à vendre son riz et ses harengs, nous avons du passage continuellement.
Certains comme Junior, Magdala, Woodline et Jacky (nos anciens petits voisins) passent simplement nous embrasser en remontant de l’école.
D’autres, comme notre cher Idlin (cinq ans) nous appellent vingt fois par jour pour un verre d’eau, un pansement (« je te promets, c’est un rat qui m’a mordu le doigt ») ou encore nous mettre en garde contre une dangeureuse couleuvre (sa blague favorite)… Bref, toutes les raisons, même les plus farfelues, sont bonnes pour attirer notre attention, obtenir un petit sourire et surtout beaucoup d’affection !

Mathilde, ma jeune sœur de communauté de dix-neuf ans, va rejoindre toute sa petite famille à la fin de la semaine. Eh oui, ses dix-huit mois de mission en Haïti touchent à leur fin. Depuis déjà deux semaines, celle-ci sillonne le quartier de long en large pour dire au revoir à tous nos amis. La « despedida » est tou-jours un moment difficile, mais aussi un temps de grâce où les petites réflexions, intentions et marques d’affection de nos amis, pour celle qui part, nous bouleversent. Roody (treize ans), avait décidé d’organiser une petite fête pour le départ de Mathilde. Depuis trois semaines, il rassemblait avec l’aide de Zorro et Casmi quelques pois, un sachet de riz, une bouteille d’huile, quelques épices…

Dimanche 11 mai 2003. Ça y est, le grand jour est arrivé !
Hier, Roody, Aniel, Gary et Zorro ont déjà préparé la viande et distribué les invitations aux enfants du quartier. Chacun a son ticket : « Dimanche 11 mai à 15 h : fête d’enfants ».
Après la messe, les organisateurs viendront finir les préparatifs et, à 15 h, la fête pourra commencer dans le jardin du Point-Cœur. Voilà une belle journée en perspective !
Oh, nous ne pensions pas si bien dire…
Alors que Claire rentre à 9 h de la messe de 6 h 30 avec Mathilde, quelle n’est pas sa surprise en dé-couvrant dans sa chambre la photo de sa maman par terre. « Mais, elle était dans mon portefeuille ! ? » Et oui, le portefeuille est ouvert et bien sûr vidé de son contenu. Dans l’autre chambre, tous les sacs et les ti-roirs ont été fouillés. De l’argent prêté par une amie pour lui acheter des souvenirs et quelques dollars ont disparu. Il y en a quand même pour une somme bien rondelette !.. Mais comment est-ce possible, toutes les portes sont fermées ?
Claire ouvre la porte en fer qui donne sur le jardin et trouve une fourchette toute tordue. À l'évidence, ils ont essayé de forcer la porte, mais n’y sont pas parvenus. Claire avance dans le jardin et pousse tout à coup un hurlement : « Mathilde ! Mathilde ! » Celle-ci arrive en courant et toutes deux constatent stupéfaites que la petite fenêtre en « claustrats » (parpaings ajourés) de la chapelle a été défoncée (c’était la seule fenê-tre à laquelle nous n’avions pas fait mettre des barres de fer, pensant qu’elle était trop petite pour présenter le moindre risque). Quel choc ! Ils sont passés par la chapelle ! Heureusement, Jésus est toujours là (il faut bien avouer que c’est plutôt l’argent qui les intéressait). Claire et Mathilde vont aussitôt prévenir nos voi-sins. La nouvelle se répand dans tout le quartier.
Lorsque Claire, Alix, Soledad et moi-même, sortons de la messe de 8 h remontant le quartier, tous les enfants et amis nous interpellent pour nous apprendre la triste nouvelle. « Yo te kraze lakay nou » (on a cas-sé votre maison) – « Volè te pran tou kob » (les voleurs ont pris tout l’argent).
Arrivées sur place, nous ne pouvons que constater les dégâts. J’ai encore du mal à réaliser. Cela me fait l’effet d’un coup de poignard. Je suis blessée, profondément blessée. J’ai mal, oui très mal. Et voilà notre belle journée de fête gâchée ! Je suis si triste…
Claire et Mathilde vont au commissariat pour porter plainte. Pendant ce temps, Claire-Alix, Soledad et moi-même accueillons tous les amis et voisins qui passent. C’est impressionnant ! Tout le monde vient voir et se lamente devant cet acte qui leur fait honte.
« Vous êtes venues ici « pou granmèsi » (gratuitement, bénévolement), vous avez tout quitté : votre famille, vos amis, votre travail… pour venir vivre tout simplement avec nous et on vous vole ! Ce n’est pas possible, c’est une honte ! »
Man Fanfan, notre voisine, témoin de Jéhovah, s’indigne : « Et ils sont passés par la chapelle ? ! » Cela la choque profondément. Rosemerline (onze ans) s’inquiète : « Vous allez partir ? » Nous la rassurons aussitôt « Bien sûr que non ! Nous ne voulons pas partir ».
Casmi, petit garçon d’une dizaine d’années vient me voir. Il pose sur moi un regard rempli de com-passion. « Tu es triste ? » me demande-t-il. Je lui réponds que oui, que cela me fait mal. Il poursuit alors : « Ni mwen tou, kè-m fè-m mal pour nou » (moi aussi, mon cœur me fait mal pour vous).
Et puis voilà Roody qui arrive… Il sait bien que nous ne pouvons plus faire la fête au Point-Cœur ce soir après ce qui vient de se passer. Mais où la faire ? « Nous voulons bien que tu finisses la cuisine au Point-Cœur mais la fête ne peut avoir lieu ici. Il faut absolument que tu trouves un lieu… On ne peut quand même pas annuler la fête ».

Adultes et enfants continuent de défiler. Je suis dans la galerie avec Claire-Alix et voilà Claudette, notre voisine de derrière la maison, qui rentre du marché. Nous nous regardons et pensons intérieurement :

« Ho non, pas elle ! Cette baptiste va encore nous prêcher comme à chaque fois que nous la voyons ! »
« On m’a dit qu’on avait cassé votre maison. C’est vrai ?
- Oui, lui répond-on en lui montrant le trou dans la fenêtre de la chapelle.
- Mais ils vous ont volé beaucoup de choses ?
- Seulement de l’argent, mais pas mal d’argent.
- Mais comment allez-vous manger maintenant ?
- Euh, vous savez, nous n’avons pas encore eu le temps de réfléchir à tout cela. Mais ne vous in-quiétez pas, nous allons nous débrouiller.
- Attendez, je vais vous donner des petits dollars (un dollar haïtien = cinq gourdes). Vous acceptez, hein ? Attendez, je reviens. »

Nous nous regardons, stupéfaites. À peine deux minutes plus tard, la revoilà, toujours avec son sac de courses. Elle me glisse dans le creux de la main un petit morceau de papier dans lequel elle avait déposé un billet de cinquante gourdes (cela représente moins d’un euro, mais permet de faire manger sobrement sa famille pour un repas). Quelle générosité ! Cela me bouleverse. Une fois de plus, j’en ai les larmes aux yeux.

À peine sortie pour faire la vaisselle du petit-déjeuner, voilà quelqu’un qui frappe au portail extérieur. Je vais ouvrir. C’est Eris, il bredouille une phrase dont je ne comprends que le mot « argent ».
« Oui, quoi l’argent ? répondis-je agacée. Il faut bien avouer que j’ai beaucoup de mal avec ce jeune garçon de treize ans qui a toujours un comportement déplacé et malsain avec nous. Son regard est malheureusement déjà complètement perverti.
- Qui a pris votre argent ?
- Ben je n’en sais rien, puisqu’ils sont venus pendant que nous étions à l’église. (Il poursuit alors, toujours en bégayant : Alors, il faut prier… Il faut prier pour les voleurs. Il faut prier pour qu’ils ne recommencent pas. »
Je suis saisie et lui réponds tout calmement
- Oui, tu as raison Eris, il faut prier pour les voleurs. Prie aussi pour nous, nous en avons bien be-soin. »
Et sur ce, il s’en va. Merci Eris !

Dans la rue, les enfants s’écrient : « Mèt polis ! Mèt polis ! » En effet, une voiture de police stationne devant le Point-Cœur. Ils viennent constater les faits et écrire la déposition. Bien sûr, c’est l’attraction. Tout le quartier est agglutiné autour de notre maison. C’est impressionnant !
Ben, notre jeune voisin de vingt-trois ans, se lamente devant la fenêtre cassée : « c’est vraiment un pe-tit pays ! On serait dans un grand pays, ils auraient pris des photos, cherché des empreintes et enquêteraient à parti de cela pour retrouver les voleurs. »
Eh oui, nous savons bien que nous ne retrouverons pas le voleur. Puis il poursuit : « Mais vous savez, on va faire une réunion de quartier. On ne peut pas laisser cela comme ça. Et s’il le faut, on se réorganisera entre nous pour faire des rondes dans le quartier, comme quand il y a quelques années, il y avait beaucoup de vols. »
Ah vraiment, ce vol ne laisse pas nos voisins indifférents. Oui, ils veilleront vraiment sur nous, on peut leur faire confiance.

Et la journée continue… Les policiers s’en vont ; Roody arrive avec un grand sourire aux lèvres : Bi-bine, une de ses voisines, est d’accord pour faire la fête chez elle. Allez, on n’a plus une minute à perdre, il faut se mettre aux fourneaux !
Pendant que Claire-Alix et moi-même aidons Gary, Roody, Zorro et Casmi à faire le « riz-pois », les « bananes pesées » et autre « pè-pèt » (pop corn), Claire est avec Kodo, Ricardo, Kenny et Jean-Ronel, qua-tre jeunes voisins et amis qui viennent nous témoigner leur peine, leur affection et leur soutien. À chaque fois, c’est bouleversant !
C’est vraiment merveilleux. Chacun met « la main à la pâte » et une belle joie inattendue se répand dans le Point-Cœur.
Roody surveille les pois
Roody surveille les pois
Zorro pile les épices
Zorro pile les épices

Qu’ils sont beau ces petits qui préparent avec tout leur cœur une belle fête pour Mathilde !

Qu’ils sont touchants tous ces jeunes qui s’affairent, pour certains en tenue du dimanche, à chercher du sable, des parpaings, un sac de ciment.

Il est déjà 17 h, les préparatifs touchent à leur fin, les travaux sont terminés… mais voilà qu’un gros camion arrache nos fils électriques en passant dans la rue. Ah non ! Ricardo accompagne Claire à la recher-che d’une échelle. On va réparer cela tout de suite.
Le temps passe… 18 h, nous avons enfin fini. Allons-nous pouvoir nous asseoir et nous reposer quel-ques minutes ? Eh non ! Tous les enfants sont prêts, la fête va commencer, Roody n’attend plus que nous. « Dépêchez-vous les filles ! » Je n’ai même pas le temps de me doucher, il faut y aller… tout de suite !

Ah qu’ils sont mignons nos petits bouts de chou, tous assis bien sagement, attendant avec impatience que la fête commence. Malheureusement, le soleil est déjà parti se coucher et EDH (Electricité d’Haïti) ne nous fera pas le plaisir de nous donner du courant ce soir. Donc, pas de musique, pas de lumière. Mais Zor-ro ne se décourage pas pour autant et essaie tant bien que mal de mettre l’ambiance. Il invite des enfants à venir chanter et danser devant les autres. Puis Roody partage tous ses bons p’tits plats. Tout le monde se ré-gale et repart content chez soi.

Il est presque 20 h, nous allons enfin pouvoir nous asseoir et nous reposer autour d’un bon petit jus chimique. Enfin… Toc, toc, toc ! Voici Emmanuel (dix-huit ans) qui avait promis de passer voir Mathilde avant son départ. Nous discutons donc un petit moment avec lui, avant de nous poser enfin. Ouf ! Un petit coup d’œil sur le réveil : 21 h. Quelle journée !

En me couchant hier soir, je repensais à ces quelques mots de Père Thierry qui nous présente Sainte Thérèse comme notre maître :
« La vie sera un mélange de lumière et de nuit… Parfois la nuit paraîtra absorber toute la lumière, d’autres fois la lumière triomphera. Parfois la place du péché sera si grande qu’elle semblera avoir tout envahi, d’autre fois la grâce sera si forte que le reste aura valeur de chimère (…). En d’autres termes, la vie de Sainte Thérèse aura été un combat –le plus important des combats – et celle des Amis des enfants l’est aussi, mais ce combat pour qui le livre en Dieu est déjà victoire. »

Vraiment, hier, le péché semblait avoir tout envahi. Mais « là où le péché a abondé, la grâce de Dieu est venue plus abondante encore » (Rm 5. 20), nous dit Saint Paul. Et en effet, les grâces furent si fortes que le reste avait, à la fin de la journée, valeur de chimère. L’épreuve est une fois de plus devenue source de joie.

Je souhaite bon courage à tous ceux qui passent des examens en ce moment et à toutes les mamans qui stressent pour leurs enfants.

Charlotte

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