Une
vie de village... brésilien !
Peut-être connaissez-vous Le Grand Fossé,
cet album d’Astérix le Gaulois où
Tragicomix, le fils d’un des deux chefs qui
se disputent le pouvoir dans une « guerre
civile » arrive dans le village d’Astérix
pour demander l’aide d’Abraracourcix,
ancien compagnon d’armes de son père.
Tragicomix est d’abord émerveillé
de l’apparente harmonie du village, mais à
peine est-il entré qu’il y découvre
une bagarre générale, née d’une
mauvaise plaisanterie de Cétautomatix à
propos du fumet de la poissonnerie voisine !
Quand
nous apercevons au loin la Fazenda, avec sa belle
chapelle en hauteur et ses maisons colorées
dans une végétation luxuriante, un sentiment
de paix nous saisit, à peine le silence est-il
perturbé par quelques bruits incongrus ou par
une légère rumeur. Mais voilà
qu’en nous approchant de la Fazenda, le bruit
se fait plus précis et même articulé.
C’est Rute appelant son fils Marcelo. Sa voix
portait à plus d’un kilomètre !
Et elle annonçait les cris, les pleurs, les
jeux, les rires qui nous assaillent maintenant que
nous passons le portail d’entrée !
Non, la Fazenda n’est pas le village d’Astérix !
Il ne faudrait pas grimer père Gaëtan
en chef ou en druide gaulois, il n’est ni Abraracourcix
ni Panoramix. D’ailleurs, il ne porte pas de
serpe d’or et ne cueille pas le gui !
Non la Fazenda n’est pas le village d’Astérix.
Il n’y a pas de carrière ni de tailleur
de menhirs, il y a seulement un atelier où
Père Paul sculpte et travaille des icônes,
car les icônes c’est comme les menhirs,
« il est toujours bon d’en avoir
une chez soi ».
Non, la Fazenda n’est pas le village gaulois.
En juin, nous avons perdu notre barde Nicolas, et
depuis, personne ne chante aussi mal qu’Assurancetourix !
Et quand sœur Marie-Emmanuelle se risque à
quelques notes de guitare pour animer la liturgie,
personne ne pense : « Non, tu ne joueras
pas ! »
Non, nos fêtes ne sont pas gauloises. Pas de
banquet à ciel ouvert ni de sanglier rôti
ni de cervoise. Nous nous réunissons au réfectoire
où nous mangeons le feijão, dansons
la capœira ou la rocha, célébrons
la joie de vivre et d’être ensemble.
A la Fazenda, nous voudrions ne pas être trop
gaulois, nous voulons nous inculturer, c’est-à-dire
partager les richesses et les blessures de notre pays
hôte, épouser l’histoire de la
destinée du Brésil à travers
les personnes que nous rencontrons et les événements
que nous vivons. Notre mission à Points-Cœur
comporte cette expérience d’abandonner
notre terre et d’aimer un peuple différent,
une culture autre : dans mon cas, c’est
la culture brésilienne. [...]
Diego et Aparecida à l’hôpital
Irmà Dulce
Sur
conseil de la physiothérapeute qui, une fois
par mois, donne bénévolement des soins
à Diego [jeune handicapé profond de
la Fazenda], je me suis rendu à l’hôpital
Irmà Dulce, à la recherche d’une
physiothérapie plus régulière
et dans l’espoir de rencontrer, pour lui et
Aparecida [enfant légèrement autiste].
[L'hopital "Irmã Dulce" (en réalité
Saint-Antoine) porte le nom de celle qui le créa
en 1983. Cette soeur, morte le 13 mars 1992 et dont
le procès en béatification a été
ouvert, est surnommée ici « le bon
ange de la Bahia », « la Mère
Teresa du Brésil » : elle ne
cessa au cours de sa vie d'aller à la rencontre
des plus pauvres et des malades. Au fil des ans se
déploya autour d'elle un véritable mouvement
de secours aux démunis, qui culmina avec la
construction de cet immense hôpital des pauvres,
où tous les soins sont gratuits, capable d’accueillir
tous les malades incurables et rejetés par
les autres hôpitaux, les enfants anormaux et
sans famille ou abandonnés.]
Aux abord de l’hôpital se côtoient
malades, visiteurs, religieux, marchands, infirmières
et le peuple des sans-abri, des sans-famille. Et quand
avec Kenny nous entrons dans l’hôpital,
nous découvrons des files d’attente en
nombre, le bruit des demandes. Les visages et les
corps disent immédiatement que cet hôpital
accueille les plus pauvres des pauvres. Mais, phénomène
étrange, malgré les souffrances qui
se vivent en ce lieu, pas de cris, pas de disputes,
juste la forte rumeur d’une foule qui discute.
Et surtout, des files d’attente se réduisent
(et se reconstituent) rapidement : en moins de
deux heures, nous avons pu inscrire Diego et Aparecida
et leur obtenir chacun un rendez-vous. C’est
que le personnel nombreux est véritablement
au service des patients : spontanément
l’un ou l’autre propose son aide, accueille
une demande, accompagne jusqu’à son terme
la démarche d’un patient.
Une
semaine plus tard, nous conduisons donc Diego chez
un généraliste : nouvelle file
d’attente pour donner notre carte et passer
dans l’ordre d’arrivée. Mais une
première fleur nous est offerte : l’infirmière
qui reçoit les fiches de rendez-vous nous fait
passer en seconde place, juste après un homme
aveugle. L’hôpital Irmà Dulce est
bien l’hôpital des plus pauvres :
Diego, considéré comme un petit animal
à l’orphelinat où Père
Thierry l’avait rencontré, est ici prioritaire.
Et personne ne le conteste : aucune remarque
contre nous qui venons de prendre la place d’une
vingtaine de personnes, mais au contraire des encouragements
à nous faire connaître de l’infirmière
pour passer les premiers !
Là, le médecin qui accueille Diego
répond positivement à toutes nos demandes
et va même au-delà de toutes nos attentes.
Ayant délivré les ordonnances dont nous
avons besoin, il charge une infirmière de nous
conduire au service de physiothérapie, de frapper
à la porte d’un de ses amis et collège
pour ausculter Diego tout de suite ! Et dix minutes
plus tard, nous voilà assis devant le physiothérapeute
qui, après avoir vu entrer Diego de sa démarche
pénible, nous demande :
« Combien de fois pouvez-vous venir par
semaine avec Diego ?
– Docteur, cela dépend des besoins thérapeutiques.
– Diego a dix-huit ans, il aurait besoin d’une
séance par jour ».
Finalement, devant notre gêne (Kenny et moi
nous savons qu’il nous est impossible de faire
quotidiennement le trajet Fazenda-Salvador - 80 km
aller-retour), le docteur nous propose trois séances
par semaine. Nous sortons donc de son cabinet tout
réjouis de la carte qu’il vient de nous
délivrer et de ses propos (Diego pourra à
terme déplier totalement les deux jambes et,
si son développement cérébral
le permet, marcher quasi normalement : paroles
déjà entendues de notre physiothérapeute
bénévole).
Réjouis mais conscients que cette porte qui
nous a été ouverte peut nous être
fermée par la réalité même
de la Fazenda : un éloignement, la difficulté
des transports, le manque d’Amis des enfants…
La
semaine suivante, Aparecida ayant rendez-vous à
13h, en compagnie de Stéphanie, nous profitons
de l’occasion pour mener Diego à sa séance
de physiothérapie. Dans une salle très
bien équipée et très propre,
immédiatement Diego commence ses exercices :
« il aurait besoin d’une séance
par jour, pas seulement pour marcher, mais aussi pour
élargir sa cage thoracique ; il a jusqu’à
vingt-et-un an pour cela, car ensuite le squelette
aura terminé sa croissance ». Autrement
dit, trois ans pour alléger cet handicap que
Diego portera toute sa vie !
Il est 11h, nous avons deux heures devant nous.
Quelqu’un nous appelle : c’est Sonia
qui porte le tee-shirt des bénévoles
« Ange gardien ». Rencontrée
une heure plus tôt, elle nous avait reconnus
comme étant de la Fazenda (Père Paul
célèbre parfois la messe dans sa paroisse)
et nous avait proposé de donner un goûter
à Aparecida et à Diego. Ravie de rencontrer
deux enfants de la Fazenda, elle s’intéresse
et nous écoute : la physiothérapie
pour Diego, le psychologue et ou le spécialiste
du langage pour Aparecida. Sa réponse :
« il y a ici un service spécial
pour les personnes déficientes, je vais vous
présenter à la sœur de sang d’Irmà
Dulce, Dulcinha (dame de plus de soixante-dix ans
qui parcourt tout l’hôpital et propose
à chacun son aide, tend la main, donne un sourire…).
Il faut lui parler, elle peut vous aider à
y entrer, et moi je reste avec vous et vous accompagnerai
si elle me le demande. »
Tout se passant exactement comme elle nous l’avait
dit, Sonia nous conduit à ce service spécialisé.
Et quelques minutes plus tard, c’est une psychologue,
une spécialiste de la thérapie comportementale
et une assistante sociale qui nous accueillent dans
une salle conçue pour les enfants (couleurs,
tapis, jeux, jouets…). Diego y est tout joyeux
et Aparecida très à l’aise :
elle commence à jouer (« non, laissez-la
faire, c’est pour elle »). Après
l’avoir observée quelques minutes, elles
nous interrogent ; nous leur expliquons tout
en précisant notre difficulté à
venir à Salvador et la nécessité
de trouver un service à Simões Filho.
« Aparecida a besoin d’activités
spécialisées, d’être orientée.
Mais nombre d’obstacles devraient être
rapidement levés, elle devrait grandir aussi
normalement ». Les trois médecins
s’engagent à nous trouver quelqu’un,
une école à Simões Filho (plus
proche de la Fazenda) et à procurer à
Diego un fauteuil adapté à sa physionomie,
pour l’aider à se redresser et, par cette
nouvelle posture, à s’ouvrir davantage
au monde qui l’entoure.
Trois semaines plus tard, un fauteuil nous a été
en effet réservé, et Sonia me donne
les coordonnées d’une école spécialisée :
l’école de la Résurrection, à
Simões Filho. Nouveau rendez-vous, nouvelle
rencontre : la directrice, Lœinira, est
immédiatement prête à accueillir
Aparecida et Diego. Il y a une salle de physiothérapie,
un atelier d’artisanat, une salle de braille,
un atelier de musique… mais je ne suis pas convaincu,
je n’ai pas retrouvé le sens du service
de l’hôpital, Irmà Dulce ;
cette amitié qu’on devine entre le personnel
et les patients, la relation m’y paraît
moins profonde, moins engagée, la grisaille
de l’immeuble me fait penser que tout n’a
pas été fait pour bien accueillir les
enfants…
Je vous quitte sur cette pensée :
à Salvador se trouve un des plus grands hôpitaux
du Brésil, vivant exclusivement de dons, d’aides
gouvernementales, de sacrifices, de personnes pauvres
prenant encore sur leur nécessaire. Un hôpital
délivrant des soins totalement gratuits, accueillant
dans des immeubles confortables et bien équipés
les plus pauvres des pauvres, grâce à
un personnel médical en partie bénévole
(30%) et grâce à l’aide de personnes
comme Sonia. Au centre de cet édifice, une
chapelle où Jean-Paul II est venu se recueillir ;
en arrière cour, le couvent des Sœurs
Missionnaires de l’Immaculée Conception,
les sourires rayonnants de ceux qui y servent, témoignent
d’une Présence.
Je confie à vos pensées et à
vos prières les nombreuses blessures du Brésil
et de son peuple, l’hôpital Irmà
Dulce, le procès en béatification de
sa fondatrice. Ainsi que la suite que nous donnerons
à toutes les démarches entreprises pour
Diego et Aparecida.
Christian
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