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Lettre aux parrains

Liste des lettres aux parrains

Pays Brésil
Ville Simões Filho
Point-Cœur Fazenda do Natal
Ami des enfants Christian Monnay
Date 05/02/2005
Diego et Aparecida 2005

Une vie de village... brésilien !

Peut-être connaissez-vous Le Grand Fossé, cet album d’Astérix le Gaulois où Tragicomix, le fils d’un des deux chefs qui se disputent le pouvoir dans une « guerre civile » arrive dans le village d’Astérix pour demander l’aide d’Abraracourcix, ancien compagnon d’armes de son père. Tragicomix est d’abord émerveillé de l’apparente harmonie du village, mais à peine est-il entré qu’il y découvre une bagarre générale, née d’une mauvaise plaisanterie de Cétautomatix à propos du fumet de la poissonnerie voisine !

Diego et PerrineQuand nous apercevons au loin la Fazenda, avec sa belle chapelle en hauteur et ses maisons colorées dans une végétation luxuriante, un sentiment de paix nous saisit, à peine le silence est-il perturbé par quelques bruits incongrus ou par une légère rumeur. Mais voilà qu’en nous approchant de la Fazenda, le bruit se fait plus précis et même articulé. C’est Rute appelant son fils Marcelo. Sa voix portait à plus d’un kilomètre ! Et elle annonçait les cris, les pleurs, les jeux, les rires qui nous assaillent maintenant que nous passons le portail d’entrée !

Non, la Fazenda n’est pas le village d’Astérix ! Il ne faudrait pas grimer père Gaëtan en chef ou en druide gaulois, il n’est ni Abraracourcix ni Panoramix. D’ailleurs, il ne porte pas de serpe d’or et ne cueille pas le gui !
Non la Fazenda n’est pas le village d’Astérix. Il n’y a pas de carrière ni de tailleur de menhirs, il y a seulement un atelier où Père Paul sculpte et travaille des icônes, car les icônes c’est comme les menhirs, « il est toujours bon d’en avoir une chez soi ».
Non, la Fazenda n’est pas le village gaulois. En juin, nous avons perdu notre barde Nicolas, et depuis, personne ne chante aussi mal qu’Assurancetourix ! Et quand sœur Marie-Emmanuelle se risque à quelques notes de guitare pour animer la liturgie, personne ne pense : « Non, tu ne joueras pas ! »
Non, nos fêtes ne sont pas gauloises. Pas de banquet à ciel ouvert ni de sanglier rôti ni de cervoise. Nous nous réunissons au réfectoire où nous mangeons le feijão, dansons la capœira ou la rocha, célébrons la joie de vivre et d’être ensemble.

A la Fazenda, nous voudrions ne pas être trop gaulois, nous voulons nous inculturer, c’est-à-dire partager les richesses et les blessures de notre pays hôte, épouser l’histoire de la destinée du Brésil à travers les personnes que nous rencontrons et les événements que nous vivons. Notre mission à Points-Cœur comporte cette expérience d’abandonner notre terre et d’aimer un peuple différent, une culture autre : dans mon cas, c’est la culture brésilienne. [...]


Diego et Aparecida à l’hôpital Irmà Dulce

Irmã DulceSur conseil de la physiothérapeute qui, une fois par mois, donne bénévolement des soins à Diego [jeune handicapé profond de la Fazenda], je me suis rendu à l’hôpital Irmà Dulce, à la recherche d’une physiothérapie plus régulière et dans l’espoir de rencontrer, pour lui et Aparecida [enfant légèrement autiste].

[L'hopital "Irmã Dulce" (en réalité Saint-Antoine) porte le nom de celle qui le créa en 1983. Cette soeur, morte le 13 mars 1992 et dont le procès en béatification a été ouvert, est surnommée ici « le bon ange de la Bahia », « la Mère Teresa du Brésil » : elle ne cessa au cours de sa vie d'aller à la rencontre des plus pauvres et des malades. Au fil des ans se déploya autour d'elle un véritable mouvement de secours aux démunis, qui culmina avec la construction de cet immense hôpital des pauvres, où tous les soins sont gratuits, capable d’accueillir tous les malades incurables et rejetés par les autres hôpitaux, les enfants anormaux et sans famille ou abandonnés.]

Aux abord de l’hôpital se côtoient malades, visiteurs, religieux, marchands, infirmières et le peuple des sans-abri, des sans-famille. Et quand avec Kenny nous entrons dans l’hôpital, nous découvrons des files d’attente en nombre, le bruit des demandes. Les visages et les corps disent immédiatement que cet hôpital accueille les plus pauvres des pauvres. Mais, phénomène étrange, malgré les souffrances qui se vivent en ce lieu, pas de cris, pas de disputes, juste la forte rumeur d’une foule qui discute. Et surtout, des files d’attente se réduisent (et se reconstituent) rapidement : en moins de deux heures, nous avons pu inscrire Diego et Aparecida et leur obtenir chacun un rendez-vous. C’est que le personnel nombreux est véritablement au service des patients : spontanément l’un ou l’autre propose son aide, accueille une demande, accompagne jusqu’à son terme la démarche d’un patient.

DiegoUne semaine plus tard, nous conduisons donc Diego chez un généraliste : nouvelle file d’attente pour donner notre carte et passer dans l’ordre d’arrivée. Mais une première fleur nous est offerte : l’infirmière qui reçoit les fiches de rendez-vous nous fait passer en seconde place, juste après un homme aveugle. L’hôpital Irmà Dulce est bien l’hôpital des plus pauvres : Diego, considéré comme un petit animal à l’orphelinat où Père Thierry l’avait rencontré, est ici prioritaire. Et personne ne le conteste : aucune remarque contre nous qui venons de prendre la place d’une vingtaine de personnes, mais au contraire des encouragements à nous faire connaître de l’infirmière pour passer les premiers !

Là, le médecin qui accueille Diego répond positivement à toutes nos demandes et va même au-delà de toutes nos attentes. Ayant délivré les ordonnances dont nous avons besoin, il charge une infirmière de nous conduire au service de physiothérapie, de frapper à la porte d’un de ses amis et collège pour ausculter Diego tout de suite ! Et dix minutes plus tard, nous voilà assis devant le physiothérapeute qui, après avoir vu entrer Diego de sa démarche pénible, nous demande :
« Combien de fois pouvez-vous venir par semaine avec Diego ?
– Docteur, cela dépend des besoins thérapeutiques.
– Diego a dix-huit ans, il aurait besoin d’une séance par jour ».
Finalement, devant notre gêne (Kenny et moi nous savons qu’il nous est impossible de faire quotidiennement le trajet Fazenda-Salvador - 80 km aller-retour), le docteur nous propose trois séances par semaine. Nous sortons donc de son cabinet tout réjouis de la carte qu’il vient de nous délivrer et de ses propos (Diego pourra à terme déplier totalement les deux jambes et, si son développement cérébral le permet, marcher quasi normalement : paroles déjà entendues de notre physiothérapeute bénévole).
Réjouis mais conscients que cette porte qui nous a été ouverte peut nous être fermée par la réalité même de la Fazenda : un éloignement, la difficulté des transports, le manque d’Amis des enfants…


AparecidaLa semaine suivante, Aparecida ayant rendez-vous à 13h, en compagnie de Stéphanie, nous profitons de l’occasion pour mener Diego à sa séance de physiothérapie. Dans une salle très bien équipée et très propre, immédiatement Diego commence ses exercices : « il aurait besoin d’une séance par jour, pas seulement pour marcher, mais aussi pour élargir sa cage thoracique ; il a jusqu’à vingt-et-un an pour cela, car ensuite le squelette aura terminé sa croissance ». Autrement dit, trois ans pour alléger cet handicap que Diego portera toute sa vie !

Il est 11h, nous avons deux heures devant nous. Quelqu’un nous appelle : c’est Sonia qui porte le tee-shirt des bénévoles « Ange gardien ». Rencontrée une heure plus tôt, elle nous avait reconnus comme étant de la Fazenda (Père Paul célèbre parfois la messe dans sa paroisse) et nous avait proposé de donner un goûter à Aparecida et à Diego. Ravie de rencontrer deux enfants de la Fazenda, elle s’intéresse et nous écoute : la physiothérapie pour Diego, le psychologue et ou le spécialiste du langage pour Aparecida. Sa réponse : « il y a ici un service spécial pour les personnes déficientes, je vais vous présenter à la sœur de sang d’Irmà Dulce, Dulcinha (dame de plus de soixante-dix ans qui parcourt tout l’hôpital et propose à chacun son aide, tend la main, donne un sourire…). Il faut lui parler, elle peut vous aider à y entrer, et moi je reste avec vous et vous accompagnerai si elle me le demande. »

Tout se passant exactement comme elle nous l’avait dit, Sonia nous conduit à ce service spécialisé. Et quelques minutes plus tard, c’est une psychologue, une spécialiste de la thérapie comportementale et une assistante sociale qui nous accueillent dans une salle conçue pour les enfants (couleurs, tapis, jeux, jouets…). Diego y est tout joyeux et Aparecida très à l’aise : elle commence à jouer (« non, laissez-la faire, c’est pour elle »). Après l’avoir observée quelques minutes, elles nous interrogent ; nous leur expliquons tout en précisant notre difficulté à venir à Salvador et la nécessité de trouver un service à Simões Filho.

« Aparecida a besoin d’activités spécialisées, d’être orientée. Mais nombre d’obstacles devraient être rapidement levés, elle devrait grandir aussi normalement ». Les trois médecins s’engagent à nous trouver quelqu’un, une école à Simões Filho (plus proche de la Fazenda) et à procurer à Diego un fauteuil adapté à sa physionomie, pour l’aider à se redresser et, par cette nouvelle posture, à s’ouvrir davantage au monde qui l’entoure.

Trois semaines plus tard, un fauteuil nous a été en effet réservé, et Sonia me donne les coordonnées d’une école spécialisée : l’école de la Résurrection, à Simões Filho. Nouveau rendez-vous, nouvelle rencontre : la directrice, Lœinira, est immédiatement prête à accueillir Aparecida et Diego. Il y a une salle de physiothérapie, un atelier d’artisanat, une salle de braille, un atelier de musique… mais je ne suis pas convaincu, je n’ai pas retrouvé le sens du service de l’hôpital, Irmà Dulce ; cette amitié qu’on devine entre le personnel et les patients, la relation m’y paraît moins profonde, moins engagée, la grisaille de l’immeuble me fait penser que tout n’a pas été fait pour bien accueillir les enfants…

Je vous quitte sur cette pensée : à Salvador se trouve un des plus grands hôpitaux du Brésil, vivant exclusivement de dons, d’aides gouvernementales, de sacrifices, de personnes pauvres prenant encore sur leur nécessaire. Un hôpital délivrant des soins totalement gratuits, accueillant dans des immeubles confortables et bien équipés les plus pauvres des pauvres, grâce à un personnel médical en partie bénévole (30%) et grâce à l’aide de personnes comme Sonia. Au centre de cet édifice, une chapelle où Jean-Paul II est venu se recueillir ; en arrière cour, le couvent des Sœurs Missionnaires de l’Immaculée Conception, les sourires rayonnants de ceux qui y servent, témoignent d’une Présence.

Je confie à vos pensées et à vos prières les nombreuses blessures du Brésil et de son peuple, l’hôpital Irmà Dulce, le procès en béatification de sa fondatrice. Ainsi que la suite que nous donnerons à toutes les démarches entreprises pour Diego et Aparecida.

Christian

 

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