Voilà huit jours
que je suis rentrée en France. Dire que ma mission Points-Cœur
est finie ne se-rait pas juste, je sens combien le charisme de
compassion et de consolation est universel. J’ai cons-cience
de l’énorme décalage entre Haïti et la
France, entre Cap Haïtien et Paris. Ce changement est radical,
je passe d’un seul coup d’un pays extrêmement
pauvre à un pays extrêmement riche. Le décor
est différent et les mentalités aussi, les Haïtiens
parlent de Dieu tout le temps, ils savent qu’ils sont dépendants
de lui dans leur vie de tous les jours. Au contraire ici, Dieu
est plus caché, on essaie de l’oublier, de vivre sans
lui. Mais on réalise qu’il manque quelque chose, je
vois autour de moi –une chose est sûre – tout
le monde Le cherche, tout le monde souffre d’être dans
une société où l’Homme a tous les biens
matériels qu’il désire mais il lui manque
Dieu.
C’est dur pour moi de ne pas comparer, j’aurais tendance à trouver
que tout était si merveilleux là-bas, c'est si facile
de critiquer. Ce qu'il ne faut pas oublier, c’est que Points-Cœur
est une école de vie, une école d’amour. Mes
quatorze mois en Haïti m'ont énormément appris,
j’ai découvert que j’étais vraiment dépendante
de Dieu et des autres et que j’avais envie de le rester.
Maintenant, j’aimerais un peu vous parler de mes adieux à mes
amis haïtiens car ce furent des moments inoubliables qui résument
un peu ma mission.
Des adieux tout simples à l’image de ma mission
On rêve toujours de faire des choses extraordinaires avec
des gens hors du commun dans un pays exceptionnel. Je dis « on » car
je me sens bien inclus dans ces gens-là.
Dans l’avion qui m'emmenait en Haïti, j’entrevoyais
déjà ma mission, je m'imaginais en train de consoler
une femme en pleurs, lui serrant la main avec beaucoup de compassion,
essuyant ses larmes avec amour. Je pensais que ce genre de situation
arrivait presque chaque jour. Pour moi les mots « consolation » et « compassion » se
résumaient à cela. Maintenant, quand je me remémore
les mo-ments passés là-bas, je ne vois pas de femmes
qui pleurent et que je console, et pourtant est-ce pour cela
que ma mission n’a pas de valeur ? Bien sûr que non,
le peuple haïtien n’est pas un peuple qui se plaint,
nos amis du quartier nous ouvrent rarement leur cœur, ils
parlent peu de ce qu’ils ressentent, est-ce pour autant
que ce ne sont pas nos amis ? Bien sûr que non, l’amitié que
nous avons avec eux passe par une simple présence d’amour,
toute humble, moins extraordinaire que dans les rêves.
Tout cela, on ne s’y attend pas avant de partir, on s’imagine
qu’on va parler des heures. Cela paraît un peu frustrant
au début, car on peut avoir l’illusion que nos rapports
sont superficiels.
Au fil des mois, j’ai réalisé que nos amitiés
sont parfois fondées sur des petits gestes d’amour,
des petits services rendus.
Je pense à Tilolote, quand elle nous avait rapporté des
grenadias (fruits de la passion) de sa maison de campagne ; je
pense à Anmiel qui nous avait rempli, pendant notre absence,
notre réserve d’eau ; je fais allusion à Jean
Ronel qui a composé une petite chanson pour mon départ… la
liste est longue et je pourrais remplir la page d’exemples.
Un visage m'a marquée plus que tous, c’est celui
de Man Titoto. Je ne suis pas prête d’oublier quand
celle-ci est venue toute une matinée nous aider à laver
le linge, j’ai été très touchée
par ce geste. Nous n’avons pourtant jamais eu de discussions
très profon-des avec elle, mais ce coup de main était
vraiment révélateur de l’amitié qui
nous unissait. Nous l’avons mis en contact avec la Caritas
(Secours Catholique) pour qu’elle bénéficie
d’une aide finan-cière afin de mettre ses deux enfants,
Maryse et Diépanou à l’école. Elle
a été tellement reconnaissante qu’elle est
venue à plusieurs reprises nous montrer les dessins et
les notes de ses enfants.
Qu’est-ce qu’elle était fière ! Quand
elle passe nous voir, elle parle très peu, nos conversations
sont souvent entrecoupées de longs silences. Ceux-là me
gênaient auparavant. Je pensais qu’il fallait parler à tout
prix pour montrer qu’on aimait une personne. Man Titoto
m'a fait découvrir le contraire. Curieusement, à ses
côtés on ne ressent plus le besoin d’occuper
l’espace mais tout simplement d’être là,
de l’écouter quand elle parle de ses enfants, d’Hérode
(deux ans) qui a toujours la diarrhée, de la petite Florence
qui vient de naître. C’est vital pour elle de nous
parler d’eux, elle ne vit que par eux, c’est fou.
Je vous ai déjà parlé d’elle dans
une de mes lettres, des heures qu’elle passait à laver
le linge de son mari et ses enfants, sans jamais se plaindre
de la fatigue. C’est elle aussi que j’ai rencontrée
l’autre jour, elle allait chercher de l’eau chez
Michel pour baigner Hérode, elle n’avait pas encore
accouché et en était à son neuvième
mois. Je lui ai demandé comment elle allait, elle m'a
répondu que ce n’était pas la grande forme,
son ventre lui faisait mal. Quel courage et quelle force de vie
!
Cette Man Titoto, comme beaucoup d’autres femmes haïtiennes,
sont vraiment des modèles de dévouement et d’espérance.
Quand j’avais la flemme de faire la lessive ou d’aller
chercher de l’eau, je pensais toujours à elle, cela
me donnait du courage.
Pendant ma despedida (temps des adieux), il y a bien des moments
où je me suis sentie petite, ne trouvant rien à dire
et me sentant parfaitement inutile. C'est toujours assez douloureux,
car on aime-rait que les adieux se passent autrement, qu’on
se pleure dans les bras, qu’on se dise des mots tendres.
J’ai senti que ma place souvent était auprès
des enfants, jouer avec eux comme d’habitude, les faire
rire en imitant le coq ou le chien… Rien d’extraordinaire, être
disponible, les aimer tout simplement. Le Seigneur m'a bien gâtée
car dans chaque famille où je suis allée, les enfants étaient
très deman-deurs. La veille de mon départ, Tilolote
avait organisé avec Jefkana et compagnie un petit spectacle
de danse rien que pour moi, elles avaient à peine préparé,
du coup c’était très spontané et plein
de charme. Ce qui m'a le plus touché, c’est la petite
prière qu’ils ont faite à mon intention à l’issue
du spectacle –ils étaient une dizaine – Tilolotte
a proposé d’elle-même : « Claix, maintenant
on va prier pour toi, tu te mets à genoux… allez,
tous les enfants qui sont là, mettez tous vos mains sur
sa tête, on va réciter un « Mari se pou ou
kontan » (Je vous salue Marie). Ils ont vraiment prié avec
tout leur cœur, je ne suis pas prête d’oublier
ce moment de grâce.
J’ai peur que cette lettre soit trop longue, mais j’ai
tellement de choses à dire, j’aimerais vous parler
de mes adieux aux enfants de l’asile. Je vous ai déjà parlé des
mamies mais jamais encore des enfants handicapés que nous
allions visiter chaque jeudi matin et même parfois le dimanche
après la messe.
Cette visite des enfants est un vrai mystère de présence
pure et gratuite ! Avant d’y aller, j’ai toujours
comme une appréhension, une peur de ne pas être à la
hauteur ; de ne pas pouvoir supporter la souffrance des enfants.
J’ai peur inconsciemment de me retrouver comme Marie au
pied de la croix, elle recueillant toutes les souffrances de
Jésus avec impuissance, et moi, assise aux côtés
de ces enfants qui crient leur mal-être. On aimerait « faire » quelque
chose pour les aider, « faire, faire, faire… » On
en revient toujours au même problème, on aimerait
que Thomaï, paralysé, se mette à marcher,
qu’André tout triste se mette à rire et à parler… Ce
n’est pas facile de ne pouvoir rien changer, d’accepter
la réalité et la souffrance. Les enfants du quartier
sourient de toutes leurs dents, quand on joue avec eux, c’est
tellement plus facile de communiquer avec eux. En ce qui concerne
les enfants de l’Asile, notre présence à leur
côté est très discrète, on se sent
très petit et gauche à côté d’eux,
pas de blagues faciles, de jeux tout faits… Rien qu’une
présence discrète, une petite présence d’amour.
C’est tellement dur à décrire, les mots me
manquent pour parler d’eux. Ma dernière visite n’a
rien eu d’extraordinaire, elle était normale, eux
n’avaient pas du tout conscience que je m'en allais (la
plupart étant autistes). Moi, j’ai peut-être
vécu les choses avec plus d’intensité, essayant
d’aller auprès de ceux que le Seigneur me montrait.
J’ai eu la chance d’être accompagnée
par Louise-Marie, une de mes ma-mies préférées,
et par Gaby, un homme très handicapé et adorant
les enfants.
A peine avais-je ouvert la porte de la maison Bethléem
(maison des enfants) que Thomaï a tourné la tête
vers moi et m'a accueillie avec son plus grand sourire. Thomaï ne
parle pas, il se contente de sourire, son visage irradie d’une
joie permanente. Il est handicapé des jambes et des bras
et ne peut se tenir debout. Il aimerait tellement venir nous
rejoindre en courant, il se déplace un peu comme un serpent.
Son grand bonheur c’est qu’on essaie de le faire
marcher. Il aime aller voir les autres et leur rendre des petits
services, il fait attention à chacun d’eux et communique
avec eux par le sourire. Ce Thomaï est touchant, il est
la preuve que l’espérance et la joie triomphe dans
ce lieu de souffrance. Il a un énorme besoin d’être
aimé et bien souvent ne veut jamais nous laisser partir.
Il est la preuve criante que les enfants ont soif de tendresse
et d’amour, c’est une consolation de le voir si heureux à chaque
visite. Il joue souvent avec Philomé, beaucoup moins handicapé.
Philomé rend de grands services au-près de ses
compagnons, il aide à leur donner à manger avec
beaucoup d’amour. Cette entraide est très belle à voir
: Louise-Marie, la petite mamie recroquevillée dans son
fauteuil roulant, fait des signes aux enfants, elle connaît
le prénom de chacun, elle ne peut pas faire grand chose,
sa seule force est son sourire qui communique l’amour.
Je me rends compte que cette Louise-Marie a beau être très
limitée car très handicapée, elle sait mieux
aimer que moi et que la plupart de tous les hommes.
Je me retourne soudain, j’aperçois le petit Espérance
qui pleure, je m'approche de lui. Espérance est aveugle
et muet, il peut se tenir assis mais ne peut pas marcher. Tantôt
content, tantôt triste, des réactions sont imprévisibles.
Je m'assieds près de lui et le regarde, il se calme, je
commence à le connaître et je sais ce qui lui fait
plaisir ; un petit air de berceuse peut lui faire oublier en
un instant ses larmes. J'ai choisi la « Volga »,
c’est un chant russe très doux, je l’aime
beaucoup. Espérance renverse sa tête sur mon épaule,
il est aux anges, il éclate de rire pour montrer qu’il
est heureux. Il est content et moi aussi, le regarder sourire
est un vrai bonheur. Sa joie est pure, elle a quelque chose de
Dieu. Rien d’autre à faire, qu’être
là, le bercer sans se lasser, en fredonnant « A
travers la plaine immense, la Vol-ga coule sans fin… »
Il y a quelques instants, Espérance pleurait à chaudes
larmes, il criait sa souffrance, sa solitude. Sa soif d’être
aimé est immense, celle de Thomaï aussi, de Guerlain,
de Wilder, de Mamane… Tous auraient besoin d’être
consolés toute la journée. C’est frappant
de constater combien un petit geste d’amour tout simple
peut redonner la joie : un sourire donné à Guerlain
et son visage est transformé ; il irradie de lumière
et de joie, sa bouche grande ouverte n’est plus qu’un
immense sourire. On aurait vite fait de penser que notre présence
fait tout mais Jésus nous rappelle sans cesse que sans
Lui, on n’est rien. Certains enfants sont si difficiles à approcher
qu’humainement je sais que je ne peux rien faire. Je sais
dans ces moments-là que j’ai besoin de Dieu, je
Le supplie de se manifester, je mendie Sa pré-sence et
Son amour. Si les enfants sont très seuls face à la
souffrance, moi-même je ressens souvent cette même
solitude, je n’ai à la bouche qu’une seule
prière :
«
Mon Dieu, donne-moi tes yeux pour que je puisse regarder Dominique
avec Ton regard, donne-moi de voir en lui un de tes enfants malgré son
apparence repoussante. »
Il faut bien se l’avouer, certains enfants donnent parfois
plus envie de fuir que de les serrer dans nos bras. Le petit
Dominique en fait partie. Ce petit garçon bave et vomit
sans cesse, il ne peut se tenir assis, il est toujours en train
de lécher le sol. On pourrait faire comme s’il n’existait
pas, il ne fait pas de bruit, il y a tellement d’enfants
dont le regard est assoiffé de tendresse, pourquoi aller
vers lui ? Parce que justement c’est l’un des plus
faibles, des plus petits, je sens que ce jour-là le Seigneur
me pousse vers lui, humainement, je sens que je ne peux pas,
Thomaï me regarde, il m'appelle, ce serait tellement plus
facile de me réfugier dans ses bras ! Et Dominique alors
? Je sens comme un appel de plus en plus fort à aller
vers lui ; Carolina, la nouvelle Amie des enfants argentine me
précède, elle lui relève la tête.
Heureusement qu’elle est là, elle me montre par
son attention et sa délicatesse envers lui que c’est
auprès de lui que Jésus nous appelle. Son corps
meurtri est de plus en plus maigre, j’ai peur de le casser
quand je le prends dans mes bras. Ses grands yeux me regardent,
ils n’expriment rien de très précis, je me
sens vraiment désemparé face à ce petit
garçon. Une chose est sûre, le Christ est là,
dans ce petit corps fragile, tout maigre. Le Christ souffre sur
la croix en communion avec lui. A vue humaine, la souffrance
est insupportable, intolérable, pourquoi ? Jésus
en croix donne du sens à cette souffrance, Jésus
est mort, il a souffert par amour pour nous. Il y a une phrase
que je trouve très belle, elle est de Mère Teresa
:
«
Le Christ n’a pas ôté la souffrance, il est
venu souffrir avec nous. »
Celui qui souffre n’est jamais seul, c’est ce que
Points-Cœur essaie de témoigner, être une pré-sence
d’amour auprès de ceux qui souffrent. Jésus
souffre avec Dominique, je souffre avec lui. Ma mission est d’accueillir
cette souffrance et de l’offrir à Dieu, si je la
garde en moi, je ne serai pas capa-ble d’assumer, ce serait
trop lourd.
Claire-Alix