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Lettre aux parrains

Liste des lettres aux parrains

Pays Thaïlande
Ville Bangkok
Point-Cœur Paul VI
Ami des enfants Elisabeth Madre
Date 04/07/2002

La dernière fois, je vous avais quittés, il me semble, en vous parlant d’un projet de déménage-ment… Eh bien, c’est chose faite depuis deux bons mois !

En effet, après plusieurs semaines de recherches, aidées par les gens du quartier, nous avons en-fin trouvé la maison de nos rêves de point-Cœurettes. Elle se trouve au cœur du quartier, tout près du marché et d’une petite place pour jouer avec les enfants, à deux soys (rues) de l’ancien Point-Cœur… Bref, nous sommes gâtées ! Seule la couleur rose de la maison ne correspond pas tout à fait à ce dont nous rêvions.

Nous avons passé un week-end de folie, le nez dans le seau à serpillières ou les cartons, les doigts malades de frotter les murs et le dos en compote… Le dimanche soir, nous nous couchons exté-nuées, pas très à l’aise dans cette nouvelle maison remplie de cartons, mais heureuses de ce temps de fraternité passé à porter nos cartons avec quelques amis et les enfants de notre nouveau soy qui, en signe de bienvenue, s’étaient gentiment proposés pour nous aider.

Peut, un garçon de quatorze ans très galant, nous faisait trop rire quand il se précipitait sur l’une d’entre nous pour la décharger de peur qu’elle ne s’effondre sous le poids de sa caisse.

Si le déménagement s’est fait très rapidement, le rangement lui a pris plusieurs semaines. Au début, la pièce du bas étant envahie, nous avons dû fermer le Point-Cœur pendant quelques jours, ce que les enfants n’ont pas vraiment apprécié et ils ne se sont pas gênés pour nous le dire de façon plus ou moins virulente.

Tchang par exemple, un gamin de six ans, a déboulé un midi au Point-Cœur en grondant : « Bon, maintenant ça suffit ! ! ! Cela fait deux jours que le Point-Cœur est fermé, nous on veut jouer, d’accord ? ? ! ! »

Mou, lui, un familier de l’ancien Point-Cœur, nous a passé un savon pour une autre raison : « Pourquoi vous avez déménagé ? ! Maintenant, si mon petit frère et ma petite sœur ne peuvent plus venir jouer, c’est de votre faute ! Fallait pas partir ! Si le loyer de la maison était trop cher, il suffisait de le faire baisser et pour les inondations, il fallait faire des travaux ! » nous a-t-il sorti quelques jours après notre déménagement. Depuis, je vous rassure, Mou ne nous en veut plus et vient toujours aussi souvent au Point-Cœur. Quant à Boun et Kamlay, son frère et sa sœur de quatre et trois ans, ils connaissent très bien le chemin du Point-Cœur et viennent quand l’envie les prend.

C’est d’ailleurs les enfants de cette tranche d’âge là de l’ancienne maison qui nous restent fidè-les, alors que les plus âgés –de dix ans, environ – ne viennent nous voir que de temps en temps.

Mais rassurez-vous, nous ne sommes pas au chômage, car si nos monstres d’avant nous font faux-bond, ceux de notre soy actuel se sentent maintenant tout à fait –et même trop – chez eux au Point-Cœur.

J’aurais voulu vous raconter nos débuts avec eux, nos difficultés d’abord lorsqu’ils nous tes-taient pour voir jusqu’où ils pouvaient aller, puis notre joie de les connaître et entrer dans tous les dé-tails de peur de vous lasser ; et je crains que les autres point-Cœurettes ne me disent encore en me li-sant : « synthèse, Zabeth… synthèse… » Donc, nous avons bien sympathisé avec nos nouveaux mons-tres !

Il y a d’abord Boum, un petit malin de quatre ans, très fier d’être en deuxième année de mater-nelle et pas bête du tout car il a compris très vite qu’à 17 h 45 environ nous commencions le range-ment des jouets et donc qu’à 17 h 30 il pouvait discrètement s’éclipser en laissant tout en plan.

Ayant repéré son petit manège depuis plusieurs jours, Anne et moi l’avons intercepté hier à 17 h 30 exactement, alors qu’il prenait la tangente et nous l’avons forcé à ranger. Le petit pépère n’a pas apprécié la chose et lui, un homme presque depuis qu’il est en deuxième année de maternelle, s’est jeté en pleurs dans les bras de sa sœur Nen (six ans). Celle-ci, une gamine adorable, a aidé son coquin de petit frère qui bougonnait bien sûr, mais a rangé jusqu’au bout.

Le grand copain de Boum, c’est Naut qui est le plus âgé des deux. Naut, malgré son âge a un peu un complexe d’infériorité vis à vis de Boum à cause de son caractère moins fort et surtout puisque, ayant commencé l’école plus tard, il n’est qu’en première année de maternelle. Ce petit a tellement besoin de gens qui l'aiment tout autant qu'il soit en première, deuxième ou troisième année de mater-nelle. Ici, le niveau des classes est très important, d’autant plus que tous les enfants ne vont pas à l’école.

Un après-midi, j’ai suivi une dispute entre deux filles. Finalement, l’une a dit qu’elle était en CM1, l’autre s’est tue immédiatement et le jeu a repris.

Em vient aussi tous les après-midi faire tranquillement des dessins au Point-Cœur et puis il y en a tant d’autres dont j’aimerais vous dire pourquoi je les aime.

Arrêtons-nous à Kik et Som, deux sœurs que le Point-Cœur connaît depuis très longtemps. Je cherche mes mots pour vous décrire ces deux phénomènes qui sont un roman à elles seules. Kik a dix ans, Som sept. Lorsqu’elles passaient à l’ancien Point-Cœur, cela nous faisait l’effet d’une tornade. Avec Faa, leur petite sœur dont Kik a la charge –ce qui est très courant dans les familles du bidonville – et qu’elles traitent un peu comme un jouet, elles faisaient brusquement irruption le soir, alors que nous étions souvent bien fatiguées, nous sautaient sur le dos, réclamant qu’on les porte, qu’on les ac-croche à la poutre du plafond, qu’on court à leur suite, criant et riant, nous asticotant de mille maniè-res… bref, leur venue ne passait pas inaperçue !

C’est pourquoi nous craignions un peu pour notre dos, nos oreilles et notre réputation d’Amies des enfants quand nous nous sommes installées à deux pas de chez elles.

Encore une fois, nous oubliions que tous les enfants sans exception sont des trésors et Kik et Som que nous voyons maintenant tous les jours, malgré leur côté peste qu’elles ont gardé, sont surpre-nantes de tendresse.

Je viens à l’instant d’annoncer à Kik que nous l’invitions à dîner ce soir avec Som : si vous aviez vu son sourire et avec quelle joie elle s’est serrée très fort contre moi !

L’amour, c’est vraiment désarmant !

La famille de Phîi Muck

Je voudrais maintenant revenir sur une famille dont je ne vous parle que par bribes et qui est très proche du Point-Cœur, c’est la famille de Koy, Mou, Boun et Kamlay.

Ces quatre enfants habitent tout près de l’ancien Point-Cœur dans une maison assez pauvre et lugubre, avec leur grand-mère, leur tante, leurs cousins et quelques autres hommes et femmes de la famille. Tous vivent de la confection de couronnes de fleurs qu’ils vendent ensuite au marché. Leur situation était déjà bien difficile, mais elle s’est aggravée il y a trois mois avec l’emprisonnement de Phîi Muck, la mère de Koy, Mou, Boun, Kamlay, prise par la police avec des cachets de drogue sur elle. La tante –pilier de la famille – s’est donc retrouvée avec la charge de ses quatre neveux en plus de celle de ses deux enfants : Nay et Net ; et de Ben, un autre neveu dont la mère est à la campagne.

Cette femme a toute mon admiration ; derrière son comportement un peu brutal se cache un vrai cœur de mère, ferme, courageux et aimant.

La grand-mère également est un véritable exemple d’abnégation et de don de soi. Alors qu’elle n’est plus toute jeune, chaque soir elle part se réapprovisionner au marché aux fleurs dans un quartier assez loin de Klong Toey, revient vers 1 h du matin, dort quelques heures avant de recommencer une journée de travail.

J’espère plus tard, dans les combats de la vie, me souvenir du courage et de la ténacité de ces deux femmes qui ne vivent que pour faire vivre leur famille.

Un soir pourtant, elles ont craqué… Il n’y avait plus d’argent à la maison ; l’eau, l’électricité allaient être coupées et pire, le loyer n’avait pas encore été payé. De plus, la rentrée des classes approchait –elle est en mai, en Thaïlande – Aucun des enfants de phîi Muck n’avait d’uniforme pour aller à l’école, aucun n’irait donc cette année et c’est cela qui semblait le plus attrister la tante, elle qui attache tant d’importance à l’instruction. Nous leur proposons alors d’en parler à Sister Joan, une sœur australienne qui vit dans le quartier voisin et aide financièrement les familles. Un rendez-vous est tout de suite fixé. Sister Joan les accompagne le jour même pour acheter les uniformes des quatre enfants de phîi Muck et celui de Ben, leur donne de la nourriture et de l’argent.

La tante retrouve le sourire et annonce fièrement à sa sœur, lors d’une visite à la prison que ses quatre enfants vont à l’école. Nous allons nous aussi, de temps en temps, rendre visite à Phîi Muck qui, au début, pleurait beaucoup, demandait sans cesse des nouvelles de ses enfants qui lui manquent horriblement. Maintenant, elle semble aller mieux : elle a une chance d’être innocentée et attend avec impatience le jour où elle pourra retrouver ses enfants.

Je la confie à vos prières, de même que toute sa famille, ses quatre enfants qui ont réussi sans problème à conquérir le cœur de toutes les point-Cœurettes : Koy, l’adolescent révolté qui a long-temps séché l’école pour s’occuper de Kamlay, la petite sœur, et qui s’est ouvert un soir, tout heureux de nous expliquer comment manger un sukiaki, un plat thaï excellent que nous ne connaissions pas.

Mou, qui passe son temps à nous aider à faire la cuisine, la lessive, les courses… et qui est au-tant un réconfort pour nous que nous le sommes pour lui.

Boun et Kamlay, deux complices toujours fourrés ensemble qui, par leur sketches, leurs grima-ces et leurs bêtises nous font mourir de rire. Boun, l’ancien solitaire, passant auparavant ses après-midi au Point-Cœur sans adresser la parole à qui que ce soit et qui, maintenant tient la vedette au détriment de son frère Mou.

Kamlay, une vraie chipie qui a trois ans, a déjà ses combines afin de trouver l’argent pour s’acheter ses sucreries, ce que nous raconte sa grand-mère toute fière et qui, en même temps, nous appelle « maman » depuis que sa mère est partie, et pleure le matin quand retentit la sonnerie de l’école et qu’il faut nous quitter.

Elisabeth

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