La dernière fois, je vous avais quittés, il me
semble, en vous parlant d’un projet de déménage-ment…
Eh bien, c’est chose faite depuis deux bons mois !
En effet, après plusieurs semaines de recherches, aidées
par les gens du quartier, nous avons en-fin trouvé la maison
de nos rêves de point-Cœurettes. Elle se trouve au cœur
du quartier, tout près du marché et d’une
petite place pour jouer avec les enfants, à deux soys (rues)
de l’ancien Point-Cœur… Bref, nous sommes gâtées
! Seule la couleur rose de la maison ne correspond pas tout à
fait à ce dont nous rêvions.
Nous avons passé un week-end de folie, le nez dans le
seau à serpillières ou les cartons, les doigts malades
de frotter les murs et le dos en compote… Le dimanche soir,
nous nous couchons exté-nuées, pas très à
l’aise dans cette nouvelle maison remplie de cartons, mais
heureuses de ce temps de fraternité passé à
porter nos cartons avec quelques amis et les enfants de notre
nouveau soy qui, en signe de bienvenue, s’étaient
gentiment proposés pour nous aider.
Peut, un garçon de quatorze ans très galant, nous
faisait trop rire quand il se précipitait sur l’une
d’entre nous pour la décharger de peur qu’elle
ne s’effondre sous le poids de sa caisse.
Si le déménagement s’est fait très
rapidement, le rangement lui a pris plusieurs semaines. Au début,
la pièce du bas étant envahie, nous avons dû
fermer le Point-Cœur pendant quelques jours, ce que les enfants
n’ont pas vraiment apprécié et ils ne se sont
pas gênés pour nous le dire de façon plus
ou moins virulente.
Tchang par exemple, un gamin de six ans, a déboulé
un midi au Point-Cœur en grondant : « Bon, maintenant
ça suffit ! ! ! Cela fait deux jours que le Point-Cœur
est fermé, nous on veut jouer, d’accord ? ? ! ! »
Mou, lui, un familier de l’ancien Point-Cœur, nous
a passé un savon pour une autre raison : « Pourquoi
vous avez déménagé ? ! Maintenant, si mon
petit frère et ma petite sœur ne peuvent plus venir
jouer, c’est de votre faute ! Fallait pas partir ! Si le
loyer de la maison était trop cher, il suffisait de le
faire baisser et pour les inondations, il fallait faire des travaux
! » nous a-t-il sorti quelques jours après notre
déménagement. Depuis, je vous rassure, Mou ne nous
en veut plus et vient toujours aussi souvent au Point-Cœur.
Quant à Boun et Kamlay, son frère et sa sœur
de quatre et trois ans, ils connaissent très bien le chemin
du Point-Cœur et viennent quand l’envie les prend.
C’est d’ailleurs les enfants de cette tranche d’âge
là de l’ancienne maison qui nous restent fidè-les,
alors que les plus âgés –de dix ans, environ
– ne viennent nous voir que de temps en temps.
Mais rassurez-vous, nous ne sommes pas au chômage, car
si nos monstres d’avant nous font faux-bond, ceux de notre
soy actuel se sentent maintenant tout à fait –et
même trop – chez eux au Point-Cœur.
J’aurais voulu vous raconter nos débuts avec eux,
nos difficultés d’abord lorsqu’ils nous tes-taient
pour voir jusqu’où ils pouvaient aller, puis notre
joie de les connaître et entrer dans tous les dé-tails
de peur de vous lasser ; et je crains que les autres point-Cœurettes
ne me disent encore en me li-sant : « synthèse, Zabeth…
synthèse… » Donc, nous avons bien sympathisé
avec nos nouveaux mons-tres !
Il y a d’abord Boum, un petit malin de quatre ans, très
fier d’être en deuxième année de mater-nelle
et pas bête du tout car il a compris très vite qu’à
17 h 45 environ nous commencions le range-ment des jouets et donc
qu’à 17 h 30 il pouvait discrètement s’éclipser
en laissant tout en plan.
Ayant repéré son petit manège depuis plusieurs
jours, Anne et moi l’avons intercepté hier à
17 h 30 exactement, alors qu’il prenait la tangente et nous
l’avons forcé à ranger. Le petit pépère
n’a pas apprécié la chose et lui, un homme
presque depuis qu’il est en deuxième année
de maternelle, s’est jeté en pleurs dans les bras
de sa sœur Nen (six ans). Celle-ci, une gamine adorable,
a aidé son coquin de petit frère qui bougonnait
bien sûr, mais a rangé jusqu’au bout.
Le grand copain de Boum, c’est Naut qui est le plus âgé
des deux. Naut, malgré son âge a un peu un complexe
d’infériorité vis à vis de Boum à
cause de son caractère moins fort et surtout puisque, ayant
commencé l’école plus tard, il n’est
qu’en première année de maternelle. Ce petit
a tellement besoin de gens qui l'aiment tout autant qu'il soit
en première, deuxième ou troisième année
de mater-nelle. Ici, le niveau des classes est très important,
d’autant plus que tous les enfants ne vont pas à
l’école.
Un après-midi, j’ai suivi une dispute entre deux
filles. Finalement, l’une a dit qu’elle était
en CM1, l’autre s’est tue immédiatement et
le jeu a repris.
Em vient aussi tous les après-midi faire tranquillement
des dessins au Point-Cœur et puis il y en a tant d’autres
dont j’aimerais vous dire pourquoi je les aime.
Arrêtons-nous à Kik et Som, deux sœurs que
le Point-Cœur connaît depuis très longtemps.
Je cherche mes mots pour vous décrire ces deux phénomènes
qui sont un roman à elles seules. Kik a dix ans, Som sept.
Lorsqu’elles passaient à l’ancien Point-Cœur,
cela nous faisait l’effet d’une tornade. Avec Faa,
leur petite sœur dont Kik a la charge –ce qui est très
courant dans les familles du bidonville – et qu’elles
traitent un peu comme un jouet, elles faisaient brusquement irruption
le soir, alors que nous étions souvent bien fatiguées,
nous sautaient sur le dos, réclamant qu’on les porte,
qu’on les ac-croche à la poutre du plafond, qu’on
court à leur suite, criant et riant, nous asticotant de
mille maniè-res… bref, leur venue ne passait pas
inaperçue !
C’est pourquoi nous craignions un peu pour notre dos,
nos oreilles et notre réputation d’Amies des enfants
quand nous nous sommes installées à deux pas de
chez elles.
Encore une fois, nous oubliions que tous les enfants sans exception
sont des trésors et Kik et Som que nous voyons maintenant
tous les jours, malgré leur côté peste qu’elles
ont gardé, sont surpre-nantes de tendresse.
Je viens à l’instant d’annoncer à
Kik que nous l’invitions à dîner ce soir avec
Som : si vous aviez vu son sourire et avec quelle joie elle s’est
serrée très fort contre moi !
L’amour, c’est vraiment désarmant !
La famille de Phîi Muck
Je voudrais maintenant revenir sur une famille dont je ne vous
parle que par bribes et qui est très proche du Point-Cœur,
c’est la famille de Koy, Mou, Boun et Kamlay.
Ces quatre enfants habitent tout près de l’ancien
Point-Cœur dans une maison assez pauvre et lugubre, avec
leur grand-mère, leur tante, leurs cousins et quelques
autres hommes et femmes de la famille. Tous vivent de la confection
de couronnes de fleurs qu’ils vendent ensuite au marché.
Leur situation était déjà bien difficile,
mais elle s’est aggravée il y a trois mois avec l’emprisonnement
de Phîi Muck, la mère de Koy, Mou, Boun, Kamlay,
prise par la police avec des cachets de drogue sur elle. La tante
–pilier de la famille – s’est donc retrouvée
avec la charge de ses quatre neveux en plus de celle de ses deux
enfants : Nay et Net ; et de Ben, un autre neveu dont la mère
est à la campagne.
Cette femme a toute mon admiration ; derrière son comportement
un peu brutal se cache un vrai cœur de mère, ferme,
courageux et aimant.
La grand-mère également est un véritable
exemple d’abnégation et de don de soi. Alors qu’elle
n’est plus toute jeune, chaque soir elle part se réapprovisionner
au marché aux fleurs dans un quartier assez loin de Klong
Toey, revient vers 1 h du matin, dort quelques heures avant de
recommencer une journée de travail.
J’espère plus tard, dans les combats de la vie,
me souvenir du courage et de la ténacité de ces
deux femmes qui ne vivent que pour faire vivre leur famille.
Un soir pourtant, elles ont craqué… Il n’y
avait plus d’argent à la maison ; l’eau, l’électricité
allaient être coupées et pire, le loyer n’avait
pas encore été payé. De plus, la rentrée
des classes approchait –elle est en mai, en Thaïlande
– Aucun des enfants de phîi Muck n’avait d’uniforme
pour aller à l’école, aucun n’irait
donc cette année et c’est cela qui semblait le plus
attrister la tante, elle qui attache tant d’importance à
l’instruction. Nous leur proposons alors d’en parler
à Sister Joan, une sœur australienne qui vit dans
le quartier voisin et aide financièrement les familles.
Un rendez-vous est tout de suite fixé. Sister Joan les
accompagne le jour même pour acheter les uniformes des quatre
enfants de phîi Muck et celui de Ben, leur donne de la nourriture
et de l’argent.
La tante retrouve le sourire et annonce fièrement à
sa sœur, lors d’une visite à la prison que ses
quatre enfants vont à l’école. Nous allons
nous aussi, de temps en temps, rendre visite à Phîi
Muck qui, au début, pleurait beaucoup, demandait sans cesse
des nouvelles de ses enfants qui lui manquent horriblement. Maintenant,
elle semble aller mieux : elle a une chance d’être
innocentée et attend avec impatience le jour où
elle pourra retrouver ses enfants.
Je la confie à vos prières, de même que
toute sa famille, ses quatre enfants qui ont réussi sans
problème à conquérir le cœur de toutes
les point-Cœurettes : Koy, l’adolescent révolté
qui a long-temps séché l’école pour
s’occuper de Kamlay, la petite sœur, et qui s’est
ouvert un soir, tout heureux de nous expliquer comment manger
un sukiaki, un plat thaï excellent que nous ne connaissions
pas.
Mou, qui passe son temps à nous aider à faire
la cuisine, la lessive, les courses… et qui est au-tant
un réconfort pour nous que nous le sommes pour lui.
Boun et Kamlay, deux complices toujours fourrés ensemble
qui, par leur sketches, leurs grima-ces et leurs bêtises
nous font mourir de rire. Boun, l’ancien solitaire, passant
auparavant ses après-midi au Point-Cœur sans adresser
la parole à qui que ce soit et qui, maintenant tient la
vedette au détriment de son frère Mou.
Kamlay, une vraie chipie qui a trois ans, a déjà
ses combines afin de trouver l’argent pour s’acheter
ses sucreries, ce que nous raconte sa grand-mère toute
fière et qui, en même temps, nous appelle «
maman » depuis que sa mère est partie, et pleure
le matin quand retentit la sonnerie de l’école et
qu’il faut nous quitter.
Elisabeth