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Lettre aux parrains

Liste des lettres aux parrains

Pays Argentine
Ville Buenos Aires
Point-Cœur Charles de Foucauld
Ami des enfants Jacinthe Blancart
Date 23/10/2002
urore et Astrid

RENCONTRE

"Toute rencontre - vraie, profonde- est un miracle". Luigi GUISSANI

La communauté se porte bien après avoir vécu un mois de chantier. Notre petit Points-Cœur res-semble maintenant à une vraie maison : le sol de la cuisine où s'infiltrait l'eau de la rue est surélevé ainsi que celui de la chambre des filles. Le toit de tôle ne laisse plus entrer les pluies d'orage : nous dormons sur nos deux oreilles et les pieds au sec par tous les temps. Nous sommes devenus de véritables maçons, y compris les filles qui ont manié la pioche, le ciment et la truelle avec beaucoup de dextérité!!

 

Nos amis de l'hôpital Muniz

Chaque semaine, Zeus et Cristian se rendent à la prison qui se trouve à l'intérieur de l'hôpital Muniz pour accompagner une trentaine d'hommes qui éprouvent la double souffrance de l'enfermement et de la maladie.

La spécialité de Muniz, ce sont les maladies infectieuses. Edith et moi-même visitons un pavillon où une cinquantaine de femmes sont atteintes de la tuberculose ou du sida. Certaines viennent de Buenos-Aires ou de la province, beaucoup ont immigré de la Bolivie, du Pérou, du Paraguay. Ces femmes ont des vies précaires, endurant des années de travail harassant comme ouvrières, couturières ou femmes de mé-nage dans des conditions parfois dignes du Tiers-Monde. D'autres viennent de l'enfer de la drogue ou de la prostitution. Lorsqu'elles arrivent à l'hôpital, leur corps n'est plus souvent qu'un squelette tant elles sont maigres. Elles passent les premières semaines alitées, prises de toux et de fortes fièvres. Les patientes at-teintes de tuberculose s'en sortent mais au prix de longs mois d'internement. Quant aux malades contami-nées et ayant déclaré le virus HIV, elles passent quelques semaines à l'hôpital quand elles souffrent d'une infection (ganglions, hépatites, tuberculose....etc.). Avec les années, ces séjours se font plus fréquents et plus longs ... jusqu'à l'ultime.

Je vous avoue qu'il me faut beaucoup de courage pour renouveler ces visites chaque semaine. Je n'en n'aurais pas la force si Edith ne m'accompagnait et surtout si je ne commençais par m'agenouiller quelques secondes dans la chapelle de l'hôpital au pied de Jésus Saint-Sacrement. Dans le bus qui nous conduit vers ce lieu de souffrance, tandis que nous récitons le chapelet et que Marie nous accompagne de carrefours en avenues, je sais qu'Il est déjà là-bas, Lui.

Et chaque mercredi, le miracle s'accomplit. Dans ce même bus qui nous ramène à la maison, ma joie est intense, mon cœur est plein à craquer, empli de chaque rencontre, de chaque histoire. Histoire sa-crée si j'ose ajouter. Chaque corps même humilié, anéanti, privé de parole ou de raison, demeure un mys-tère si grand. En m'approchant d'Adriana ou de Monica ou de celle dont j'ai ignoré le nom car elle n'avait plus la force de le murmurer, je glisse vers un Secret Unique, vers ce Cercle Inviolable qu'est le corps hu-main.

Nous essayons de passer quelques minutes avec chacune, sachant que nous ne pouvons toutes les vi-siter. Lorsque nous sentons qu'une des patientes passe un moment de déprime, nous restons plus long-temps afin qu'elle se décharge un peu de son angoisse, conte son histoire, trouve le réconfort. Nous ne faisons pas grand-chose à part les écouter, les regarder, leur sourire, leur prendre la main ou leur caresser l'épaule. Elles nous montrent la dernière peluche confectionnée à l'atelier de couture qu'elles offriront à ceux qu'elles aiment, une photo du fiancé caché sous l'oreiller ou le dessin du petit dont elles souffrent tant d'être séparées. Et c'est cela qui me bouleverse le plus : les filles ne se plaignent que rarement de leur souffrance physique mais combien de larmes versées parce que personne ne s'est présenté à l'heure de visite, parce qu'on n'a pas eu de nouvelles. Tant de visages traversés par l'angoisse de savoir si les siens vont manger à leur faim, si les enfants sont peut-être malades, si l'époux a trouvé un travail. Et puis il y a celles qui sont vraiment seules, sans parents, sans enfants, sans compagnon. Celles-ci ne tournent pas la tête vers la porte quand les familles entrent à l'heure des visites. Celles-là, plus que les autres encore, nous murmurent leur solitude et nous posent invariablement la même question : "tu viens mercredi prochain?".

Lisandra

Voici un an et quelques mois que cette jeune femme d'une vingtaine d'années est internée à Muniz. Elle est atteinte de tuberculose et ne voit toujours pas le bout de sa maladie car son organisme rejette les médicaments. À part son visage gonflé par la cortisone, Lisandra semble extérieurement en parfaite santé. Lorsque nous nous rencontrons, elle nous accueille avec un sourire large et affectueux et nous demande comment nous allons, prend des nouvelles de nos amis de la villa, des enfants. De mercredi en mercredi, je l'ai toujours vue joyeuse, attentive à chacune, généreuse : sa présence illumine le long couloir un peu sinistre. Elle occupe ses journées à coudre et à fabriquer des cadeaux qu'elle offrira à l'une ou à l'autre, à rendre de menus services et à remonter le moral des malades les plus seules. Jamais elle ne montre ni dé-couragement, ni impatience, ni amertume. Vraiment, Lisandra me stupéfie.

Une après-midi, je me suis assise à ses côtés et nous avons commencé à bavarder. Je me disais inté-rieurement qu'elle devait avoir besoin de se confier, qu'il devait exister une fissure derrière ce sourire tou-jours radieux. Quelle belle et surprenante leçon j'ai reçue...

Alors que je lui demandais comment elle arrivait à supporter de si longs mois d'internement, Lisan-dra a brûlé toutes les étapes en allant droit au but. « C'est Dieu qui me donne la force, c'est son Amour qui me fait vivre. Je ne lui demande même pas ma guérison. Ce n'est pas cela le plus important. Ce qui compte, c'est que je vive chaque jour sous Son Regard, en sa Présence. Qu'Il accomplisse en moi sa Vo-lonté. J'ai compris qu'Il m'a amenée ici pour vivre au milieu de mes sœurs souffrantes. » Et elle a ajouté ces paroles, scandaleuses pour ceux qui n'ont pas rencontré le Christ : « Je rends grâce à Dieu pour ma maladie, il me fait là un si grand cadeau. Oui, je suis heureuse ici. Oui, je Le remercie d'être à l'hôpital et de renouveler chaque matin en moi le don de la vie ! J'ai découvert que la force est dans la faiblesse. Quel long chemin m'a t-Il fait parcourir depuis que je suis ici ! »

Carlos

La salle 21 de l'hôpital Muniz, je ne la visite pas. Je savais juste qu'y étaient internés, en phase ter-minale, des hommes atteints du SIDA. J'y accompagnais Dona Virginia, une amie du quartier également volontaire. En entrant dans la grande salle où sont alignés une trentaine de lits et beaucoup de corps dé-charnés, je me suis sentie attirée comme un aimant tout au fond, là où le dernier lit s'appuie contre le mur. Un jeune homme y gisait presque nu, vêtu d'un tee-shirt trop petit et d'une couche. Immobile et abandon-né comme un enfant, on aurait pu le croire mort si le mouvement régulier de sa respiration ne soulevait doucement sa poitrine. Sa peau très pâle se confondait avec les draps de l'hôpital. Son corps était si maigre que j'aurais pu enserrer ses cuisses entre mes doigts. Sous un grand front presque chauve, les yeux étaient clos depuis plusieurs jours. Assise à ses côtés se trouvait une femme, sa mère. A l'aide d'une seringue, elle donnait à manger à son fils en remplissant d'un geste lent et précis une sonde reliée à son nez.

Nous avons échangé quelques paroles : trois petits enfants et quatre mois qu'il était là, dans cet état. Je faisais des allers et retours le long du lit et puis, soudain, je me suis sentie bête, trop agitée, trop bruyante, faussement affairée. Je me suis assise à même le sol, tout près de son visage. Les paupières de Carlos ont frémi et ses yeux ont littéralement "attrapé" les miens. Lorsque je bougeais, ils me suivaient, brûlants. Il n' y a pas de mots pour décrire la beauté et la puissance de son regard. Je songeais avec vertige à tous les regards croisés dans le métro, dans les bars, dans les rues, dans nos propres familles. Les regards pressés, les regards indifférents, les regards vides, les regards ennuyés, les regards fuyants, les regards occupés, les regards morts.

En quelques instants, tout cela fut annulé, transfiguré, racheté par le regard de Carlos, cet homme mourant et inutile que les orgueilleux et les insensés appellent « légume ». De ses yeux coulait la Vie à l'état pur et ce jeudi-là, Carlos me l'a donnée en abondance. Portaient-ils de l'angoisse? Je ne sais. Son corps, son âme et son esprit, tendus à l'extrême, fusionnaient dans ses yeux en un seul désir : regarder et être regardé.

Carlos est parti au Ciel quelques jours plus tard, à l'âge de vingt-neuf ans.

Jacinthe

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