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RENCONTRE
"Toute rencontre - vraie, profonde- est un
miracle". Luigi GUISSANI
| La communauté
se porte bien après avoir vécu un mois
de chantier. Notre petit Points-Cœur res-semble
maintenant à une vraie maison : le sol de la
cuisine où s'infiltrait l'eau de la rue est
surélevé ainsi que celui de la chambre
des filles. Le toit de tôle ne laisse plus entrer
les pluies d'orage : nous dormons sur nos deux oreilles
et les pieds au sec par tous les temps. Nous sommes
devenus de véritables maçons, y compris
les filles qui ont manié la pioche, le ciment
et la truelle avec beaucoup de dextérité!!
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Nos amis de l'hôpital Muniz
Chaque semaine, Zeus et Cristian se rendent à la
prison qui se trouve à l'intérieur de l'hôpital
Muniz pour accompagner une trentaine d'hommes qui éprouvent
la double souffrance de l'enfermement et de la maladie.
La spécialité de Muniz, ce sont les maladies
infectieuses. Edith et moi-même visitons un pavillon
où une cinquantaine de femmes sont atteintes de la
tuberculose ou du sida. Certaines viennent de Buenos-Aires
ou de la province, beaucoup ont immigré de la Bolivie,
du Pérou, du Paraguay. Ces femmes ont des vies précaires,
endurant des années de travail harassant comme ouvrières,
couturières ou femmes de mé-nage dans des
conditions parfois dignes du Tiers-Monde. D'autres viennent
de l'enfer de la drogue ou de la prostitution. Lorsqu'elles
arrivent à l'hôpital, leur corps n'est plus
souvent qu'un squelette tant elles sont maigres. Elles passent
les premières semaines alitées, prises de
toux et de fortes fièvres. Les patientes at-teintes
de tuberculose s'en sortent mais au prix de longs mois d'internement.
Quant aux malades contami-nées et ayant déclaré
le virus HIV, elles passent quelques semaines à l'hôpital
quand elles souffrent d'une infection (ganglions, hépatites,
tuberculose....etc.). Avec les années, ces séjours
se font plus fréquents et plus longs ... jusqu'à
l'ultime.
Je vous avoue qu'il me faut beaucoup de courage pour renouveler
ces visites chaque semaine. Je n'en n'aurais pas la force
si Edith ne m'accompagnait et surtout si je ne commençais
par m'agenouiller quelques secondes dans la chapelle de
l'hôpital au pied de Jésus Saint-Sacrement.
Dans le bus qui nous conduit vers ce lieu de souffrance,
tandis que nous récitons le chapelet et que Marie
nous accompagne de carrefours en avenues, je sais qu'Il
est déjà là-bas, Lui.
Et chaque mercredi, le miracle s'accomplit. Dans ce même
bus qui nous ramène à la maison, ma joie est
intense, mon cœur est plein à craquer, empli
de chaque rencontre, de chaque histoire. Histoire sa-crée
si j'ose ajouter. Chaque corps même humilié,
anéanti, privé de parole ou de raison, demeure
un mys-tère si grand. En m'approchant d'Adriana ou
de Monica ou de celle dont j'ai ignoré le nom car
elle n'avait plus la force de le murmurer, je glisse vers
un Secret Unique, vers ce Cercle Inviolable qu'est le corps
hu-main.
Nous essayons de passer quelques minutes avec chacune,
sachant que nous ne pouvons toutes les vi-siter. Lorsque
nous sentons qu'une des patientes passe un moment de déprime,
nous restons plus long-temps afin qu'elle se décharge
un peu de son angoisse, conte son histoire, trouve le réconfort.
Nous ne faisons pas grand-chose à part les écouter,
les regarder, leur sourire, leur prendre la main ou leur
caresser l'épaule. Elles nous montrent la dernière
peluche confectionnée à l'atelier de couture
qu'elles offriront à ceux qu'elles aiment, une photo
du fiancé caché sous l'oreiller ou le dessin
du petit dont elles souffrent tant d'être séparées.
Et c'est cela qui me bouleverse le plus : les filles ne
se plaignent que rarement de leur souffrance physique mais
combien de larmes versées parce que personne ne s'est
présenté à l'heure de visite, parce
qu'on n'a pas eu de nouvelles. Tant de visages traversés
par l'angoisse de savoir si les siens vont manger à
leur faim, si les enfants sont peut-être malades,
si l'époux a trouvé un travail. Et puis il
y a celles qui sont vraiment seules, sans parents, sans
enfants, sans compagnon. Celles-ci ne tournent pas la tête
vers la porte quand les familles entrent à l'heure
des visites. Celles-là, plus que les autres encore,
nous murmurent leur solitude et nous posent invariablement
la même question : "tu viens mercredi prochain?".
Lisandra
Voici un an et quelques mois que cette jeune femme d'une
vingtaine d'années est internée à Muniz.
Elle est atteinte de tuberculose et ne voit toujours pas
le bout de sa maladie car son organisme rejette les médicaments.
À part son visage gonflé par la cortisone,
Lisandra semble extérieurement en parfaite santé.
Lorsque nous nous rencontrons, elle nous accueille avec
un sourire large et affectueux et nous demande comment nous
allons, prend des nouvelles de nos amis de la villa, des
enfants. De mercredi en mercredi, je l'ai toujours vue joyeuse,
attentive à chacune, généreuse : sa
présence illumine le long couloir un peu sinistre.
Elle occupe ses journées à coudre et à
fabriquer des cadeaux qu'elle offrira à l'une ou
à l'autre, à rendre de menus services et à
remonter le moral des malades les plus seules. Jamais elle
ne montre ni dé-couragement, ni impatience, ni amertume.
Vraiment, Lisandra me stupéfie.
Une après-midi, je me suis assise à ses
côtés et nous avons commencé à
bavarder. Je me disais inté-rieurement qu'elle devait
avoir besoin de se confier, qu'il devait exister une fissure
derrière ce sourire tou-jours radieux. Quelle belle
et surprenante leçon j'ai reçue...
Alors que je lui demandais comment elle arrivait à
supporter de si longs mois d'internement, Lisan-dra a brûlé
toutes les étapes en allant droit au but. «
C'est Dieu qui me donne la force, c'est son Amour qui me
fait vivre. Je ne lui demande même pas ma guérison.
Ce n'est pas cela le plus important. Ce qui compte, c'est
que je vive chaque jour sous Son Regard, en sa Présence.
Qu'Il accomplisse en moi sa Vo-lonté. J'ai compris
qu'Il m'a amenée ici pour vivre au milieu de mes
sœurs souffrantes. » Et elle a ajouté
ces paroles, scandaleuses pour ceux qui n'ont pas rencontré
le Christ : « Je rends grâce à Dieu pour
ma maladie, il me fait là un si grand cadeau. Oui,
je suis heureuse ici. Oui, je Le remercie d'être à
l'hôpital et de renouveler chaque matin en moi le
don de la vie ! J'ai découvert que la force est dans
la faiblesse. Quel long chemin m'a t-Il fait parcourir depuis
que je suis ici ! »
Carlos
La salle 21 de l'hôpital Muniz, je ne la visite pas.
Je savais juste qu'y étaient internés, en
phase ter-minale, des hommes atteints du SIDA. J'y accompagnais
Dona Virginia, une amie du quartier également volontaire.
En entrant dans la grande salle où sont alignés
une trentaine de lits et beaucoup de corps dé-charnés,
je me suis sentie attirée comme un aimant tout au
fond, là où le dernier lit s'appuie contre
le mur. Un jeune homme y gisait presque nu, vêtu d'un
tee-shirt trop petit et d'une couche. Immobile et abandon-né
comme un enfant, on aurait pu le croire mort si le mouvement
régulier de sa respiration ne soulevait doucement
sa poitrine. Sa peau très pâle se confondait
avec les draps de l'hôpital. Son corps était
si maigre que j'aurais pu enserrer ses cuisses entre mes
doigts. Sous un grand front presque chauve, les yeux étaient
clos depuis plusieurs jours. Assise à ses côtés
se trouvait une femme, sa mère. A l'aide d'une seringue,
elle donnait à manger à son fils en remplissant
d'un geste lent et précis une sonde reliée
à son nez.
Nous avons échangé quelques paroles : trois
petits enfants et quatre mois qu'il était là,
dans cet état. Je faisais des allers et retours le
long du lit et puis, soudain, je me suis sentie bête,
trop agitée, trop bruyante, faussement affairée.
Je me suis assise à même le sol, tout près
de son visage. Les paupières de Carlos ont frémi
et ses yeux ont littéralement "attrapé"
les miens. Lorsque je bougeais, ils me suivaient, brûlants.
Il n' y a pas de mots pour décrire la beauté
et la puissance de son regard. Je songeais avec vertige
à tous les regards croisés dans le métro,
dans les bars, dans les rues, dans nos propres familles.
Les regards pressés, les regards indifférents,
les regards vides, les regards ennuyés, les regards
fuyants, les regards occupés, les regards morts.
En quelques instants, tout cela fut annulé, transfiguré,
racheté par le regard de Carlos, cet homme mourant
et inutile que les orgueilleux et les insensés appellent
« légume ». De ses yeux coulait la Vie
à l'état pur et ce jeudi-là, Carlos
me l'a donnée en abondance. Portaient-ils de l'angoisse?
Je ne sais. Son corps, son âme et son esprit, tendus
à l'extrême, fusionnaient dans ses yeux en
un seul désir : regarder et être regardé.
Carlos est parti au Ciel quelques jours plus tard, à
l'âge de vingt-neuf ans.
Jacinthe
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