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Lettre aux parrains

Liste des lettres aux parrains

Pays France
Ville Villejuif
Point-Cœur Point-Cœur Madeleine Delbrêl
Ami des enfants Jean-Marie Porte
Date 14 mars 2004
Jean-Marie au Point-Cœur du Brésil (2002)
Jean-Marie au Point-Cœur du Brésil (2002)
Chers parents, parrains et amis,

Les partiels viennent de se terminer, Paul et moi avons donc profité d’une semaine de vacances, et nous voilà repartis dans le second semestre sur les chapeaux de roue. Je m’essaie à vous envoyer quelques nouvelles, chose que je rêve de faire beaucoup plus souvent, tout émerveillé de cette vie qui nous est donnée et que vous parrains nous permettez de mener.
Je vous dois quelques détails sur la situation du Point-Cœur Madeleine Delbrêl, où je suis maintenant pour sans doute trois ans. Depuis ma dernière lettre sont arrivées deux petites nouvelles ! Jacinthe revient de dix-huit mois de mission en Argentine, et passe un an avec nous, en discernement. Elle travaille dans l’association Aux Captifs la Libération, et partage notre mode de vie un peu particulier de Point-Cœur « étudiants et travailleurs ». Saoulet, la première consacrée kazakhe de notre petite famille, la Fraternité Damien de Molokaï, est arrivée le 4 mars. Nous avons fêté sa venue du Point-Cœur de Naples par un petit dîner bien français, entre les explications d’Aude en russe et les tentatives de Saoulet de s’expliquer en napolitain ! Aude quant à elle travaille toujours au bureau parisien de l’association, après ses quatre ans au Kazakhstan, et Paul et moi étudions à cœur joie à l’IPC (Institut de philosophie comparée). Et puis une des grandes affaires qui nous occupe pour l’instant est la préparation de la prochaine rencontre de la Fraternité, qui aura lieu à Madras en juillet prochain. La dernière avait eu lieu il y a trois ans en Argentine. C’est l’occasion de vivre une vraie réunion familiale, de se connaître, de fixer quelques orientations au devenir de notre Fraternité, de prier, apprendre et rire ensemble. L’occasion aussi de plonger un peu dans l’extrême richesse spirituelle de l’Inde, où sont installés maintenant deux Points-Cœur et un village, le Jardin de la Miséricorde (Nemmili en langue tamoule), sur le modèle de la Fazenda dont je vous parlais tant dans mes lettres du Brésil. Afin de financer notre voyage, Paul et moi nous sommes mis à travailler, donnant tous deux des petits cours durant la semaine.
Nous autres séminaristes avons bien conscience de notre chance. Non seulement nous étudions dans une excellente université, mais en plus sommes soutenus par une vie communautaire selon notre charisme, c’est-à-dire structurée par la messe quotidienne, l’adoration eucharistique, la prière, le pardon, l’école de communauté et la disponibilité aux plus pauvres. Je vais tâcher de vous en décrire un peu plus.

Les autres membres de la communauté

Jacinthe en Argentine
Jacinthe en Argentine

Paul quand il était au Brésil
Paul quand il était au Brésil

Aude au Kazakhstan avec Aya
Aude au Kazakhstan avec Aya
Saoulet
Saoulet

Commençons par la faculté, puisque c’est là le centre de notre mission de séminaristes. Nous y faisons de la philosophie, en trois grands domaines (avant que ne vienne s’y rajouter la métaphysique en troisième année) : la logique, la philosophie de la nature, la philosophie morale et politique. En logique, on tâche de se former la cervelle à raisonner de façon cohérente. En philosophie de la nature, il s’agit de contempler la réalité en vue de s’en étonner et de tenter de la décrire : qu’est-ce que le mouvement, qu’est-ce que l’homme, a-t-il une âme ? Que nous dit de lui la science, et que peut en dire la philosophie ? Enfin, en philosophie morale, on s’intéresse aux différents aspects de la vie sociale : comment définir le bonheur, comment l’atteindre ? Y a-t-il une loi naturelle ? Sur ces grands cours viennent se greffer diverses matières comme l’histoire de la philosophie grecque, de la philosophie moderne ; la biologie, l’épistémologie (c’est-à-dire l’étude des sciences), les langues (un peu de latin, en option du grec, de l’espagnol). Pour nous qui sommes nettement plus âgés que la moyenne, et avons vécu une première expérience à Point-Cœur, il y a un avantage incomparable à pouvoir faire le lien entre tout ce que nous voyons en cours et la vie quotidienne. Du coup notre présence prend un sens particulier auprès des autres étudiants, dans l’intérêt que nous montrons en cours, notre disponibilité à discuter et à aider ceux qui en ont besoin.
La vie communautaire est également un avantage sensible dans cette vie étudiante que nous menons. En effet, en plus de la compagnie sûre, fidèle, qu’elle nous procure, elle nous force continuellement à rester les pieds sur terre. C’est seulement par elle que nous pouvons continuer à croître, à travers elle que nos pauvres personnalités peuvent devenir personnes à part entière, débarrassées de leurs plus grosses scories et continuellement provoquées à l’humilité par celles qui restent.
L’école de communauté est, quant à elle, le moyen hebdomadaire de relier notre expérience quotidienne à la vie de grâces que le Père fait bouillonner en nous, souvent à notre insu. Nous lisons des textes de Père Thierry, du Pape Jean-Paul II, de Monseigneur Giussani (le premier à avoir instauré cette école en vue de la croissance dans la foi de son mouvement, Communion et Libération). Puis nous échangeons durant une heure autour de ce que nous avons lu, en tâchant de rester strictement ancrés dans l’expérience. Nous organisons également une école de communauté le troisième mardi de chaque mois chez une famille de nos amis, au Trocadéro, à laquelle participent ceux qui le souhaitent. C’est à chaque fois l’occasion de réfléchir concrètement sur l’incarnation de notre foi dans tous les petits gestes de la vie, à la lumière du charisme très particulier de compassion que l’Esprit a voulu confier à Points-Cœur.

Quant à la vie de notre quartier, il y aurait tant à en dire ! Je continue de m’émerveiller de toutes les couleurs des visages, de la présence à la messe de représentants de tant de peuples. Si nous sommes très peu présents, nous avons la grâce de voir venir à nous des pauvres parmi les pauvres, les petits de nos HLM. Il y a peu, nous avons croisé Fausi, le fils aîné de la famille tunisienne qui habite en vis-à-vis. Il a bien voulu dîner avec nous, et nous avons eu un petit aperçu de sa vie. Il y a la maman, une forte femme qui conduit son camion dans un tour des marchés parisiens pour récupérer les laissés-pour-compte ; les sœurs, qui ont bien étudié, bien réussi et vivent maintenant de leur côté ; et puis eux deux, les garçons, qui vivotent sans structures et sans repères, comme tant de ces jeunes que nous croisons. Il est étonnant de voir que, tout comme dans nos quartiers brésiliens ou argentins, ce sont les hommes qui sont désarçonnés, tandis que les filles mènent leur barque. Nous connaissons quelques familles musulmanes comme la leur. Leur sens de l’hospitalité nous touche ; l’hôte y est accueilli comme un roi, même s’il ne s’est pas annoncé.

A vrai dire, je m’aperçois que je suis bien mal engagé dans ma lettre. Car si je me mets à tout vous raconter par le menu, c’est encore une lettre aux parrains qui ne partira jamais. Autant donc vous conter la journée d’aujourd’hui, ce sera aussi bien.
Ce matin peu après le petit-déjeuner, Yohann débarque. Sa mère a un problème de machine à laver et nous demande d’essorer son linge. Yohann tournicote un moment dans la cuisine pendant que je prépare une salade pour midi. La vie n’est pas facile, il y a des problèmes dans la famille, et sa position de fils aîné fait mûrir précocement ses douze ans. Il faut soutenir maman.
Puis après l’adoration, nous sommes passés prendre Monique devant chez elle, pour l’accompagner à la messe. Elle habite dans la maison de retraite qui fait face à notre immeuble, et sa solitude l’écrase. Elle peut nous parler pendant des heures quand nous allons la voir, et apprécie toujours notre petit signe de la main quand nous nous hâtons vers le métro tôt le matin ou en revenons au soir. Aujourd’hui, elle était plus abattue que de coutume, et la messe des familles l’a émue. De fait, notre église préfabriquée si nue, si triste, était exceptionnellement animée. Le Père Boniface, venu du Bénin il y a trois ans, n’y était pas pour rien, avec son style très direct ponctué de ces semonces mi-amusées, mi-sérieuses qui font réfléchir une assemblée. Étaient là nos amis égyptiens, une famille irakienne de leurs amis, quatre enfants haïtiens qui nous font régulièrement craquer quand ils viennent nous trouver à l’offertoire pour nous murmurer à l’oreille « on peut venir au Point-Cœur cet après-midi ? » (leurs noms seuls sont un poème : Rêve-Louinsyntsia, Séphora, Jean-Renaud et Arnaud), quatre blondinets chenapans du pays des « ch’tits », le couple vietnamien qui bien souvent anime les célébrations, enfin, j’arrête là l’aperçu.
Après la messe, retour au Point-Cœur pour déjeuner avec la « petite Sarah », une amie atteinte d’un léger handicap et qui travaille au CAT situé juste au pied de chez nous. Avec elle, c’est tout l’univers des adolescentes qui entre en coup de vent : la « Star’Ac », la tyrannie de la balance, les cheveux en bataille de Patrick Fiori, mais le tout avec la confondante fraîcheur d’une enfant dans des traits d’adulte. Trois heures, coup de sonnette, Youssef arrive, suivi de peu par Mamadou. L’un algérien, l’autre malien, âgés d’une dizaine d’années, ils font partie de la petite bande de garçons qui débarque une fois ou l’autre inopinément dans nos canapés pour de longues parties de « Game Boy ». Aujourd’hui le « Uno » (fameux jeu de cartes !) les retient un moment, puis les crêpes, mais il est difficile de capter leur attention.
Saoulet et moi partons dans l’après-midi pour quelques visites, et nous finissons par tomber dans une famille malienne amie de longue date du Point-Cœur. Le papa, imam, réussit le tour de force de faire vivre deux familles à quelques rues de distance, en tout quatorze enfants. C’est pour moi à chaque fois un grand bonheur de les voir, et cette fois-ci n’a pas échappé à la règle. Souffle dans ces appartements étriqués de HLM habités par des familles tout juste débarquées du bled un grain de folie, un souffle puissant d’humanité qui ne peut laisser indifférent. Djokou, Aïssitou et deux ou trois garçons dont je n’ai jamais réussi à retenir les noms font régner un inimaginable maëlstrom dans la pièce principale, armés de la sauvagerie crue et de l’indifférence superbe de leurs six à huit années d’existence.
Goundo elle, dont les gestes brutaux et le bégaiement prononcé dissimulent mal une timidité extrême, est fascinée par Saoulet. Quand elle apprend que cette dernière a une famille musulmane, et m’entend dire que Saoulet s’est convertie, elle roule des yeux effarés, les sourcils en accent circonflexe. Convertie ? Quoi ? C’est très attendrissant de voir Goundo mitrailler aussitôt Saoulet de questions qui lui viennent droit du cœur, et voilà les deux parties à la cuisine pour une longue conversation en je ne sais quelle langue. Goundo revient me voir de temps à autre pour me faire traduire un mot comme, tiens, « rêve » ? Intrigué, je tâche de reconstituer la discussion. Je la vous laisse savourer. A vrai dire, tout est parti de ce que Goundo, toute fière de montrer son savoir, lisait en arabe à Saoulet quelques mots d’une prière tirée d’un catéchisme islamique.
Saoulet : « Bismillah ab, ah oui, je me rappelle… »
Goundo, littéralement horrifiée : « Comment ça tu te rappelles ? Tu étais musulmane avant ? »
Saoulet : « Oui, ma maman est musulmane, et elle nous apprenait les prières, quand on était petit »
Goundo, en un flot saccadé de paroles, comme si aucun mot ne voulait céder la place : « Et alors tu manges du porc ? Et alors tu t’es convertie ? »
Saoulet : « Pas vraiment en fait, parce que quand j’étais petite, j’ai appris en classe que Dieu n’existait pas, tu sais c’était du temps de l’union soviétique, du marxisme-léninisme »
Goundo : « Ah oui, mon lycée s’appelle Karl Marx ! »
Saoulet : « Donc un jour j’ai rencontré Jésus… »
Goundo, l’interrompant violemment : « Comment ça, tu as rencontré Jésus ? Tu l’as rencontré comment ? Tu l’as vu en vrai ? Dans un rêve ? »
Khâni, 18 ans, débarquant là-dedans : « Mais arrête Goundo, oh là là, elle pose toujours des questions qui ne la regardent pas… »
Pendant ce temps, nous voyions Bamako sur une vidéo exhumée par Khâni d’un meuble fatigué. Le fleuve Niger, les arbres poussiéreux, les maisons en terre, le marché coloré. Je m’exclame, Aïssitou émet dédaigneusement « Hum, y s’affiche, lui ! », et quand je lui demande si elle m’emmène au bled avec elle la prochaine fois, elle me dit avec une petite moue renfrognée : « Hum, je sais même pas où c’est ». Pendant ce temps, Djokou affirme, péremptoire, que mes gâteaux sont dégueulasses, surtout celui à la banane. Non mais, c’est haut comme trois pommes et ça en remontrerait déjà à un bateleur de foire ! Je plains les maîtresses dans mon fors intérieur. Bref, la visite tire à sa fin, Saoulet et moi tirons notre révérence et passons au retour chez nos voisins italiens.
Ginna et Angelo sont aux Lozaits depuis 1958, les voilà ravis de bavarder en italien avec Saoulet. A vrai dire ils ne sortent plus guère, et ne sont plus retourné au pays depuis de longues années. Ce sont nos seuls voisins à être venus à notre galette des Rois !
Une fois à la maison, nous prions les vêpres en compagnie de Louyne, fille d’une amie martiniquaise de la paroisse, puis discutons de notre journée autour d’un repas léger. Puis c’est la prière de la nuit. Enfin il est 22 heures, Paul travaille un TP d’éthique, quant à moi je vous écris.

Enfin me reste à évoquer pour vous deux aspects de notre vie qui m’ont touché récemment. Il y a d’abord cette rencontre quotidienne avec Alain et Gérard, deux amis sans domicile fixe qui se retrouvent chaque jour sous l’abri de bus qui borde la station de métro. Ils boivent là lentement leur journée, avant de regagner l’abri chaotique de la Croix-Rouge. Nous les avions invités à déjeuner le jour de l’an, ç’avait été toute une aventure. Il neigeait, le trajet avait été très pénible pour Gérard, titubant pieds nus dans des mocassins trop petits, et dont les jambes visiblement n’étaient plus habituées à de telles balades. Plus facile pour Alain, avec sa chaise roulante. La montée de l’escalier avait été pour les deux un effort à proprement parler héroïque. Et nous nous étions retrouvés là, avec un ami marocain de Jacinthe et une amie de l’IPC. Étaient venus aussi quelques enfants, qui jouaient dans le canapé dans le dos d’Alain. Le fin mot de la journée nous avait été donné, à notre grande surprise, par l’ami de Jacinthe. « Avez-vous remarqué », nous disait-il, « comme Alain restait silencieux, la tête légèrement penchée, pendant que nous bavardions à la fin du repas ? Il écoutait les enfants. Eh oui, au métro, il ne doit jamais en voir… » Cette image nous est restée… Et avant-hier, comme Paul et moi passions environ une demi-heure après Saoulet, nous voyons comme d’habitude Gérard faire signe à Alain que nous arrivons. Puis il nous dit, bouche-bée : « Hoooo, on a vu votre amie, là, la kazakhe… hooo, c’est incroyable, elle nous a dit bonjour en français, ho là là, elle apprend, oh là là » Il en était tout retourné, Gérard.
Et puis me frappe toujours plus à quel point ce monde des enfants que nous côtoyons est un monde autonome, avec ses propres lois et ses propres règles, et qui nous échappe souvent complètement. Oh, pas une réduction du monde des adultes, mais une humanité particulière sous bien des aspects. Cela m’a sauté aux yeux à voir les enfants d’un couple de nos voisins, confrontés à de douloureuses disputes entre un père alcoolique et une mère qui n’en peut mais. Dans chacune de leurs décisions, ils cherchent avant toute chose à protéger l’unité de leurs parents, avec une infinie délicatesse. Nous invitons la famille et le père ne veut pas venir, qu’à cela ne tienne, sa fille de sept ans décide de rester avec lui pour qu’il ne se sente pas seul. Le fils aîné, lui, accentue le trait comme il peut : « Tu te rends compte, maman, on est invité au Point-Cœur, et papa aussi ! ». L’important saute aux yeux des enfants, et ils y portent tous leurs efforts, avec une déroutante candeur et une application bouleversante.

Sur ce, bien triste de ne vous en dire que si peu, et malgré tout heureux de maintenir ce lien vivant avec vous, je vous assure de ma constante prière. Je vous confie les enfants et les familles de notre quartier, tout spécialement ceux confrontés aux douloureux déchirements de l’immigration. Demandons ensemble à Marie, elle qui a été étrangère en Égypte, qu’elle nous aide à accueillir dans notre pays cette chance extraordinaire d’un bouillonnement tout neuf, d’une enfance qui nous bouscule.

En union de prière,

Jean-Marie

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