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C’est dans
la chaleur encore bien forte de l’été
que je vous écris cette cinquième lettre.
Après le temps des melons et des abricots, voici
venu celui des figues et du raisin, lesquels ont été
bénis au 15 août dans la tradition arménienne.
Ici, comme partout, c’est aussi le
temps de la rentrée des classes, pour les enfants,
les adolescents, pour les mamans aussi et pour les enseignants.
Les vacances scolaires ont débuté
fin mai et il n’est pas rare, pour les petits garçons
dès l’âge de dix douze ans, d’aller
travailler, soit pour occuper ce long temps de vacances,
soit parce que le petit salaire qu’ils rapportent
est vraiment nécessaire à la famille. Qui
part donc faire de la mécanique avec son père,
ou avec son oncle, ou aider un forgeron, un pharmacien…
et nous de croiser de temps en temps dans la rue un de nos
petits gars en tenue de travail, partant de bon matin et
pas peu fier !
Les petits filles, quant à elles,
restent à la maison pour y aider leur maman ; le
travail n’y est pas des moindres non plus. L’été
est en effet le temps du grand nettoyage : on vide par exemple
l’intérieur des matelas pour en laver la laine
à grande eau, on lave couvertures et couvre-lits
(Anne-Caroline et moi-même avons réalisé
cette dernière chose dans notre Point-Cœur,
profitant de quelques après-midi calmes). Il faut
dire qu’Alep est aussi la ville de la poussière
–probablement en partie à cause du désert
qui l’entoure – et les femmes luttent toute
l’année pour garder leur maison bien propre.
D’ailleurs, habituellement le vendredi, jour de ménage
pour tous, il vaut mieux marcher au milieu de la route que
sur le trottoir, de peur de recevoir l’eau sale qui
coule abondamment des balcons et de manière imprévisible
!
L’été est aussi le moment
de préparer toutes sortes de conserves pour l’hiver,
allant des mets les plus compliqués comme les yabnas
ou les makdous aux préparations les plus élémentaires
comme le concentré de tomates (que l’on fait
sécher au soleil) ou le jus de fruits.
Outre cela, le temps est venu pour moi d’accomplir
envers vous une tâche délicate : celle de vous
présenter certains de nos amis, de tenter de vous
peindre le portrait de quelques-uns de ceux dont j’ai
fait la rencontre au cours des huit mois que je viens de
passer ici.
C’est une tâche délicate
que de parler d’eux parce que l’on a peur de
les trahir, on a l’impression que l’on va toucher
à quelque chose d’extrêmement fragile
et précieux, ce mystère, l’être
de chacune de ces personnes dont il nous est donné
de faire la rencontre.
Bahija est notre voisine d’en face. Elle a quatre-vingts
ans, enfin à peu près –ici les gens
ne savent pas exactement leur âge et leur date de
naissance, c’est toujours approximatif – elle
aime bien venir à la maison, de son petit pas lent.
Elle dit qu’elle s’y repose –pourtant,
les après-midi avec les enfants, notre maison est
loin d’être un havre de silence ! – souvent
elle prie son chapelet dans le salon. Elle boit un café
ou alors quelques gorgées d’eau fraîche.
Quand on l’accueille à la porte, elle nous
dit : « je peux m’asseoir un peu ? ».
Alors, elle s’assoit et l’une d’entre
nous tâche de s’asseoir avec elle. Quelquefois,
nous n’en avons pas très envie, il faut bien
l’avouer, parce qu’elle raconte toujours un
peu la même chose, de sa petite voix plaintive. Bahija
n’a jamais été mariée. Elle a
travaillé toute sa vie dans une usine à cigarettes.
Maintenant, elle fait la cuisine pour la femme de (feu)
son frère, hémiplégique –dont
les fils et la fille s’occupent d’ailleurs avec
un dévouement magnifique), Bahija est fatiguée.
Quand on la croise dans la rue, son sac semble peser une
tonne et les bordures des trottoirs des montagnes à
franchir. Elle est toute petite, toute frêle, très
émotive. Un jour où Isabelle et moi allions
la visiter chez elle, nous l’avons trouvée
toute paniquée : elle tremblait trop et était
incapable d’éplucher ses pommes de terre. Nous
nous sommes fait un bonheur de l’aider et elle nous
en remercie encore aujourd’hui. Quand on parle avec
Bahija, l’on échange toujours des propos d’une
grande banalité, mais il y a toujours un moment où
son visage s’éclaire d’un sourire, comme
un enchantement dans sa plainte, parce qu’elle a été
touchée par un mot, un geste. Elle nous donne beaucoup
d’amour et de douceur. Un jour, Bahija s’en
ira et elle nous manquera.
Elias est un petit garçon d’une dizaine d’années.
Comme ici beaucoup de petits garçons s’appellent
Elias, celui-là nous l’appelons Elias-aux-yeux-bleus,
à cause de ses grands yeux bleus. Elias aime bien
venir nous voir le soir, lorsque la plupart des autres enfants
sont repartis. Il repousse toujours le bisou que nous lui
proposons, mais lorsque enfin, après batailles et
discussions, nos lèvres atteignent ses joues rebondies,
il nous gratifie d’un sourire satisfait.
Elias est souvent sale, sauf le dimanche, parce qu’il
traîne souvent dans la rue. Son papa travaille, sa
maman n’est pas souvent à la maison, on la
connaît peu mais elle semble être trop perturbée
pour s’occuper de son petit garçon. Alors,
Elias est souvent seul. Il est intelligent –il nous
bat à tous les coups au Memory – mais il n’aime
pas l’école. Il dit que la maîtresse
ne comprend rien. Il demande à prier presque chaque
fois qu’il vient et souvent il prie pour nous et nos
familles. Il aime notre chapelle. Et nous, nous aimons beaucoup
Elias.
Zari est un adolescent de quatorze ans. Il est sourd-muet
et fréquente le Point-Cœur depuis ses débuts
il y a quatre ans. Zari n’a pas eu la chance d’aller
à l’école, d’apprendre le langage
des signes. Ainsi, la seule personne avec qui il peut vraiment
communiquer est sa mère, Georgette. Au début,
Zari venait à la maison pour faire des coloriages.
Puis il a grandi. Il est très grand et très
fort pour son âge. Il s’est mis à avoir
la phobie des tasses à café, les cassant lors
de crises, tant chez lui que chez nous. Ainsi, nous avons
décidé de ne plus l’accueillir sans
sa maman, car il faisait peur aux autres enfants. Nous nous
contentions d’échanger quelques mots avec lui
à la fenêtre de la porte quand il venait, et
d’aller lui rendre visite chez lui. Mais depuis quelques
semaines, Zari met au point des stratégies pour pénétrer
chez nous de force et casser les tasses à café
et même les verres s’il n’y a plus de
tasses, avec une violence toujours grandissante. Il est
évident que Zari a un problème d’ordre
psychiatrique, mais la famille n’ayant pas beaucoup
de moyens, il va voir à peine tous les six mois un
médecin qui ne les fait pas payer. Ses parents sont
désemparés ; il bat quotidiennement sa mère
et même son père qui est âgé.
On ne saurait dire quelle souffrance nous paraît la
plus criante, entre celle de Zari, celle de ses parents
–Georgette nous dit : « mon cœur est mort
avec Zari », celle de ses frères et sœurs.
Tout en étant tous de bonne volonté, y compris
Zari qui vient nous demander pardon après ses «
bêtises », ces gens vivent un enfer.
Beaucoup de voisins, qui connaissent Zari de loin, disent
qu’il est fou et qu’il faut l’interner
à l’hôpital psychiatrique, mais les parents
de Zari savent fort bien que les malades ne sont pas traités
humainement dans ces lieux et dans ce pays : pratique des
électrochocs, il paraît même que l’on
n’habille pas les malades qui, drogués, errent
nus.
La situation de Zari et sa famille nous préoccupe’
beaucoup. Nous espérons bientôt pouvoir l’accompagner
chez le psychiatre, en souhaitant qu’un traitement
pourra suffire à améliorer son comportement.
Je confie toutes ces personnes à votre cœur
pour qu’elles y trouvent aussi une petite place.
Merci infiniment pour votre soutien. À bientôt,
Karine
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