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Lettre aux parrains

Liste des lettres aux parrains

Pays Syrie
Ville Alep
Point-Cœur Bienheureuse Maryam
Ami des enfants Karine Gengembre
Date 04/09/2002

C’est dans la chaleur encore bien forte de l’été que je vous écris cette cinquième lettre. Après le temps des melons et des abricots, voici venu celui des figues et du raisin, lesquels ont été bénis au 15 août dans la tradition arménienne.

Ici, comme partout, c’est aussi le temps de la rentrée des classes, pour les enfants, les adolescents, pour les mamans aussi et pour les enseignants.

Les vacances scolaires ont débuté fin mai et il n’est pas rare, pour les petits garçons dès l’âge de dix douze ans, d’aller travailler, soit pour occuper ce long temps de vacances, soit parce que le petit salaire qu’ils rapportent est vraiment nécessaire à la famille. Qui part donc faire de la mécanique avec son père, ou avec son oncle, ou aider un forgeron, un pharmacien… et nous de croiser de temps en temps dans la rue un de nos petits gars en tenue de travail, partant de bon matin et pas peu fier !

Les petits filles, quant à elles, restent à la maison pour y aider leur maman ; le travail n’y est pas des moindres non plus. L’été est en effet le temps du grand nettoyage : on vide par exemple l’intérieur des matelas pour en laver la laine à grande eau, on lave couvertures et couvre-lits (Anne-Caroline et moi-même avons réalisé cette dernière chose dans notre Point-Cœur, profitant de quelques après-midi calmes). Il faut dire qu’Alep est aussi la ville de la poussière –probablement en partie à cause du désert qui l’entoure – et les femmes luttent toute l’année pour garder leur maison bien propre. D’ailleurs, habituellement le vendredi, jour de ménage pour tous, il vaut mieux marcher au milieu de la route que sur le trottoir, de peur de recevoir l’eau sale qui coule abondamment des balcons et de manière imprévisible !

L’été est aussi le moment de préparer toutes sortes de conserves pour l’hiver, allant des mets les plus compliqués comme les yabnas ou les makdous aux préparations les plus élémentaires comme le concentré de tomates (que l’on fait sécher au soleil) ou le jus de fruits.

Outre cela, le temps est venu pour moi d’accomplir envers vous une tâche délicate : celle de vous présenter certains de nos amis, de tenter de vous peindre le portrait de quelques-uns de ceux dont j’ai fait la rencontre au cours des huit mois que je viens de passer ici.

C’est une tâche délicate que de parler d’eux parce que l’on a peur de les trahir, on a l’impression que l’on va toucher à quelque chose d’extrêmement fragile et précieux, ce mystère, l’être de chacune de ces personnes dont il nous est donné de faire la rencontre.

Bahija est notre voisine d’en face. Elle a quatre-vingts ans, enfin à peu près –ici les gens ne savent pas exactement leur âge et leur date de naissance, c’est toujours approximatif – elle aime bien venir à la maison, de son petit pas lent. Elle dit qu’elle s’y repose –pourtant, les après-midi avec les enfants, notre maison est loin d’être un havre de silence ! – souvent elle prie son chapelet dans le salon. Elle boit un café ou alors quelques gorgées d’eau fraîche. Quand on l’accueille à la porte, elle nous dit : « je peux m’asseoir un peu ? ». Alors, elle s’assoit et l’une d’entre nous tâche de s’asseoir avec elle. Quelquefois, nous n’en avons pas très envie, il faut bien l’avouer, parce qu’elle raconte toujours un peu la même chose, de sa petite voix plaintive. Bahija n’a jamais été mariée. Elle a travaillé toute sa vie dans une usine à cigarettes. Maintenant, elle fait la cuisine pour la femme de (feu) son frère, hémiplégique –dont les fils et la fille s’occupent d’ailleurs avec un dévouement magnifique), Bahija est fatiguée. Quand on la croise dans la rue, son sac semble peser une tonne et les bordures des trottoirs des montagnes à franchir. Elle est toute petite, toute frêle, très émotive. Un jour où Isabelle et moi allions la visiter chez elle, nous l’avons trouvée toute paniquée : elle tremblait trop et était incapable d’éplucher ses pommes de terre. Nous nous sommes fait un bonheur de l’aider et elle nous en remercie encore aujourd’hui. Quand on parle avec Bahija, l’on échange toujours des propos d’une grande banalité, mais il y a toujours un moment où son visage s’éclaire d’un sourire, comme un enchantement dans sa plainte, parce qu’elle a été touchée par un mot, un geste. Elle nous donne beaucoup d’amour et de douceur. Un jour, Bahija s’en ira et elle nous manquera.

Elias est un petit garçon d’une dizaine d’années. Comme ici beaucoup de petits garçons s’appellent Elias, celui-là nous l’appelons Elias-aux-yeux-bleus, à cause de ses grands yeux bleus. Elias aime bien venir nous voir le soir, lorsque la plupart des autres enfants sont repartis. Il repousse toujours le bisou que nous lui proposons, mais lorsque enfin, après batailles et discussions, nos lèvres atteignent ses joues rebondies, il nous gratifie d’un sourire satisfait.

Elias est souvent sale, sauf le dimanche, parce qu’il traîne souvent dans la rue. Son papa travaille, sa maman n’est pas souvent à la maison, on la connaît peu mais elle semble être trop perturbée pour s’occuper de son petit garçon. Alors, Elias est souvent seul. Il est intelligent –il nous bat à tous les coups au Memory – mais il n’aime pas l’école. Il dit que la maîtresse ne comprend rien. Il demande à prier presque chaque fois qu’il vient et souvent il prie pour nous et nos familles. Il aime notre chapelle. Et nous, nous aimons beaucoup Elias.

Zari est un adolescent de quatorze ans. Il est sourd-muet et fréquente le Point-Cœur depuis ses débuts il y a quatre ans. Zari n’a pas eu la chance d’aller à l’école, d’apprendre le langage des signes. Ainsi, la seule personne avec qui il peut vraiment communiquer est sa mère, Georgette. Au début, Zari venait à la maison pour faire des coloriages. Puis il a grandi. Il est très grand et très fort pour son âge. Il s’est mis à avoir la phobie des tasses à café, les cassant lors de crises, tant chez lui que chez nous. Ainsi, nous avons décidé de ne plus l’accueillir sans sa maman, car il faisait peur aux autres enfants. Nous nous contentions d’échanger quelques mots avec lui à la fenêtre de la porte quand il venait, et d’aller lui rendre visite chez lui. Mais depuis quelques semaines, Zari met au point des stratégies pour pénétrer chez nous de force et casser les tasses à café et même les verres s’il n’y a plus de tasses, avec une violence toujours grandissante. Il est évident que Zari a un problème d’ordre psychiatrique, mais la famille n’ayant pas beaucoup de moyens, il va voir à peine tous les six mois un médecin qui ne les fait pas payer. Ses parents sont désemparés ; il bat quotidiennement sa mère et même son père qui est âgé. On ne saurait dire quelle souffrance nous paraît la plus criante, entre celle de Zari, celle de ses parents –Georgette nous dit : « mon cœur est mort avec Zari », celle de ses frères et sœurs. Tout en étant tous de bonne volonté, y compris Zari qui vient nous demander pardon après ses « bêtises », ces gens vivent un enfer.

Beaucoup de voisins, qui connaissent Zari de loin, disent qu’il est fou et qu’il faut l’interner à l’hôpital psychiatrique, mais les parents de Zari savent fort bien que les malades ne sont pas traités humainement dans ces lieux et dans ce pays : pratique des électrochocs, il paraît même que l’on n’habille pas les malades qui, drogués, errent nus.

La situation de Zari et sa famille nous préoccupe’ beaucoup. Nous espérons bientôt pouvoir l’accompagner chez le psychiatre, en souhaitant qu’un traitement pourra suffire à améliorer son comportement.

Je confie toutes ces personnes à votre cœur pour qu’elles y trouvent aussi une petite place.

Merci infiniment pour votre soutien. À bientôt,
Karine

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