Les orphelinats kazakhes : une
immense solitude
Cet hiver a été marqué, pour nous, par
une longue quarantaine décrétée à Dom
Invalidov, qui nous a donc empêchés de nous y rendre
(cela a duré deux mois et demi) pour visiter les enfants
déjà bien isolés… Enfin, vers la fin
du mois de mars, les portes de cet internat nous ont été à nouveau
ou-vertes ; quelle joie de retrouver dans la salle des petits,
Ola, petite fille de quatre ou cinq ans qui mar-che en se balançant
sur ses deux petites jambes toutes maigres et qui vous agrippe
une fois dans vos bras sans vouloir vous lâcher, réclamant
toute votre attention et vos regards ; quelle joie également
de s’asseoir au bord du lit de Svétoya, notre petite
amie qui ne peut se lever, bouger et jouer, atteinte d’hydrocéphalie. À peine
le seuil de la salle franchi, Svétoya nous appelle et
nous invite par son sou-rire à passer du temps avec elle,
nous retenant la main au moment de partir. Lors d’une des
premières visites de ce printemps, dans une autre salle, étant
arrivés à l’heure du déjeuner, nous
avons pu aider les nourrices à faire manger les enfants
: moment privilégié d’échanges de
regards et de temps passé ensemble. Attirée par
une des cages en bois (sorte de grand parc où sont généralement
mis les enfants qui ne peuvent se déplacer ou qui ont
tendance à s’enfuir), je m’approche et découvre,
allongée, une petite fille kazakhe : Madina. Je remarque
bien vite qu’elle est aveugle. Frappée par cette
enfant « mise de côté », j’approche
ma main vers son visage et lui caresse la joue. À ce premier
contact, Madina saisit aussitôt une main dans les siennes,
remonte mon bras à tâtons et essaie de se dresser,
attendant que je la porte ; ce que je ne tarde pas à faire,
répondant avec joie à cet appel silencieux mais
si expli-cite !
J’ai été heureuse également de revoir
Zarina. Cette jeune fille kazakhe de seize ans paraît en
avoir douze. Elle est orpheline et aide les nourrices aux soins
des petits garçons autistes d’une des salles de
cet internat, elle me touche beaucoup. Zarina vit là depuis
longtemps, elle ne connaît en fait que cette ambiance.
Douce et dévouée, elle est elle aussi très
demandeuse d’affection. De ses journées, elle ne
fait que regarder la télévision en surveillant
les garçons et en aidant à les nourrir ou les changer.
Dès que nous entrons, elle se jette dans nos bras. Souvent,
alors que je suis assise sur un banc, elle aime poser sa tête
sur mes genoux et passer un moment là, profitant pour
une fois que quelqu’un s’occupe d’elle…
Que c’est marquant de voir les visages de ces enfants
souvent sombres, s’éveiller et resplendir au contact
que nous suscitons : un geste, une parole, un regard. Dernièrement,
j’ai été assez boulever-sée par la
rencontre que j’ai faite avec un petit garçon kazakh,
jusqu’alors inconnu. Arrivant dans la salle, je cherche
les enfants et les trouve dehors sur le balcon, les uns à coté des
autres. Je m’assois alors au milieu d’eux et commence à discuter
et à jouer avec ceux que je connais déjà.
Je remarque alors à côté de moi ce petit
garçon immobile, au regard perdu dans le vague. Je l’embrasse,
lui prend la main, lui parle doucement,. Lui ne répond
pas, mais soudain ses yeux se lèvent vers moi et un beau
sourire illumine son visage. Quelques instants après,
je vois tout d’un coup mon petit bonhomme se mettre à pleurer
en silence. Ania (douze ans), qui aide les nourrices aux soins
des enfants, m’explique : « Tu lui fais penser à sa
maman. » Un peu d’affection donnée rappelle
aux enfants toute la douleur de ne pas en avoir davantage, par
des parents qui les entoureraient, les aimeraient…
Dès que nous avons pu revenir à Dom Invalidov,
nous avons remarqué qu’il manquait quelques jeunes
filles handicapées, qui aident les plus jeunes. En effet,
ayant atteint l’âge de dix-huit ans, certai-nes d’entre
elles ont été envoyées dans des hospices
pour personnes âgées poursuivre leur vie, reclu-ses… Et
c’est pour cela que nous sentons une agressivité de
la part de celles qui restent, attendant mais surtout redoutant
ce départ vers un de ces endroits si tristes.
C’est ce qui était arrivé à Martha,
Vala et Marina, qui habitent depuis trois ans maintenant dans
une maison de retraite à Kapchagaï.
À
la fin du mois d’avril, nous avons accueilli au Point-Cœur,
pendant trois jours, Martha et Marina. Martha ne peut se servir
de ses jambes et ne se déplace qu’en fauteuil roulant.
Marina, elle, est de petite taille. Se sont surtout succédés,
durant ces jours, des jeux, des repas animés, des promenades
et –clou du séjour – une sortie en montagne
pour l’anniversaire de Martha (vingt-deux ans), où nous
avons pique-niqué (Cf. photo). Il nous a même été possible
d’admirer le paysage du haut des télésièges
de la station de ski voisine ! Vous imaginez la joie de nos deux
amies qui profitaient ainsi des monta-gnes pour la première
fois.
Marion