Quelques visages de notre quartier
J’aimerais à présent vous parler de quelques
uns de nos amis, habitant notre quartier.
Christina a douze ans. C’est la fille de Piotr et de, nos
voisins. La maison de la mère de Piotr jouxtant celle
de son fils et de sa belle-fille, Christina habite chez sa babouchka.
Réservée, ayant aussi un regard un peu triste,
elle porte en elle la souffrance de voir ses parents se disputer,
essentiellement à cause de l’alcool trop consommé et
des critiques que sa grand-mère ne manque pas de dire
haut et fort devant elle à propos de sa belle-fille.
Chaque jour, avant d’aller à l’école
(qui commence à 13 h), Christina vient au Point-Cœur
nous aider à cuisiner ou jouer, oubliant ainsi une ambiance
familiale lourde à supporter. Souvent, elle nous confie
qu’elle n’a pas vu sa maman depuis plusieurs jours,
que personne ne sait où elle est, ou bien qu’elle
est encore rentrée saoule à la maison. Piotr vient
aussi de temps en temps chez nous, ayant un peu bu sans doute
pour oublier sa solitude et nous discutons ensemble. Lorsqu’il
s’est cassé les deux jambes en tombant du toit,
il y a un mois, sa mère s’est occupée de
lui, Vala s’absentant fréquemment elle aussi, sûrement
pour fuir sa maison. Et Christina est au milieu, entendant, souffrant
en silence. Petit à petit, elle est devenue de plus en
plus affectueuse avec nous. Elle vient souvent avec l’un
de nous dans la chapelle, à l’adoration et, en silence,
devant Jésus Hostie, elle reste là à regarder
et contempler.
En avril, pour son anniversaire, sa maman Vala est venue nous
demander que le goûter et le par-tage du gâteau se
fassent chez nous. Nous avions tout préparé ; Vala
voulant nous aider est arrivée sentant un peu l’alcool,
gênée, ses gestes étant peu sûrs. Finalement,
elles est vite repartie, nous lais-sant le soin d’accueillir
les enfants (une douzaine) venus entourer Christina et nous ne
l’avons pas re-vue de tout le goûter d’anniversaire
de sa fille.
Zamira, Zakir et Ranagoul
Cette famille ouighoure vient de Tachkent, capitale de l’Ouzbékistan.
Mariée à Rachid, Zamira (vingt-neuf ans) a deux
enfants : Zakir (neuf ans) et Ranagoul (sept ans). Ils habitent
une petite maison, comprenant deux pièces, depuis qu’ils
sont arrivés à Almaty, il y a cinq ans. Cela fait
maintenant trois ans que Zamira élève seule ses
enfants, Rachid étant parti refaire sa vie avec une autre
femme. Travail-lant toute la journée dans un restaurant
d’entreprise, de 8 h à 21 h, Zamira ne voit ses
enfants finale-ment que le week-end. En semaine, Zakir et Ranagoul
ne vont en classe que le matin et le reste du temps sont pratiquement
livrés à eux-mêmes. Fidèles du Point-Cœur,
nous voyons débarquer chez nous tous les jours nos deux
petites têtes brunes, Zakir est un garçon très énergique
et très demandeur d’attention. Il peut faire toutes
les bêtises possibles un jour, comme il peut le lendemain
se rendre dis-ponible et nous aider dans telle ou telle tâche.
Nous épaulons, comme nous pouvons, Zamira ; par exemple,
en accompagnant Zakir chez le médecin, en gardant les
enfants ou en les visitant régulière-ment. Mais à cause
de l’absence de leur mère, Zakir et Ranagoul ont
petit à petit commencé (début avril) à faire
l’école buissonnière. Nous nous en sommes
rendu compte et avons proposé à Zamira d’accompagner
les enfants à l’école le matin. Puis, un
jour, Zakir a su se faufiler dans la chambre des Amis des enfants
et a volé 1 200 tengues dans le portefeuille de Denis.
Nous avons tout de suite su que c’était lui, les
autres enfants du quartier s’étant bien chargés
de nous rapporter cet « exploit » dont Zakir s’était
vanté !
Cet acte de Zakir m’est apparu comme un cri, un « appel »,
une manière de se faire remarquer, mais mettant Zamira,
un peu dépassée par l’évolution de
son fils, dans une situation délicate vis-à-vis
de nous et vis-à-vis du quartier qui ne tarda pas à les
montrer du doigt… L’amitié ne s’en est
pas trouvée abîmée, car Zakir, petit garçon
rebelle, agressif parfois mais si attachant, a su conserver dans
nos cœurs sa place entière. Il crie, par son attitude,
son besoin d’être aimé, considéré,
quémandant auprès de nous l’affection que
tout enfant recherche ; il lui arrive même parfois d’appeler
Patrick « papa »…
Nous visitons régulièrement des familles, très
touchantes de simplicité et l’accueil est toujours
chaleureux. Nous avons connu la famille de Maxime, grâce à Loudmila,
paroissienne qui œuvre pour l’association Caritas
en apportant des sacs de nourriture à des familles vivant
pauvrement. L’ayant accompagnée plusieurs fois,
Armelle et moi avons fait la connaissance de Baba Vala et de
ses deux fils : Roman (trente ans) et Maxime (treize ans). Tous
deux sont handicapés. L’aîné a gardé les
séquel-les d’un coma provoqué par les médecins
(c’était il y a une dizaine d’années).
Maxime, lui, est autiste à cause d’une otite qu’il
a eue vers l’âge de cinq ou six ans et que les médecins
n’ont pas su traiter. Il ne peut se déplacer et
reste soit assis par terre, soit allongé dans son lit,
dans une salle vide d’objets et de meubles pour éviter
qu’il ne se blesse ou qu’il casse quelque chose.
Une forte odeur émane de ce lieu, mélange d’urine
et de renfermé.
Connaissant les internats pour enfants handicapés pour
les avoir visités, Baba Vala refuse d’y mettre Maxime
et est constamment auprès de lui, touchante de dévotion.
À
chacune de nos visites, elle ne manque pas de nous accueillir
comme il se doit ici, c’est-à-dire en nous offrant
(forçant ?) à boire du thé, à déguster
des gâteaux et bonbons et même parfois du « borstch » (soupe
de légumes et de viande). Ainsi, nous passons régulièrement
du temps avec cette famille.
Une autre Baba Vala est très touchante. C’est la
mère d’Oxana (trente-cinq ans), grande amie depuis
longtemps du Point-Cœur. Oxana a été adoptée
; quand elle l’a appris, vers l’âge de quinze
ans, elle a commencé à se droguer. Depuis, la dépendance
est toujours aussi forte. Oxana a une petite fille de quatre
ans : Génia. Pleine de vie et de joie, cette petite fille
est le rayon de soleil de la famille. Les rapports entre Oxana
et ses parents sont en effet assez tendus, la spirale dans laquelle
Oxana est em-barquée est bien dure à vivre.
Génia ne va pas encore en classe (c’est à l’âge
de sept ans que les enfants commencent à aller à l’école)
et reste donc à la maison avec sa grand-mère. Par
nos visites, Baba Vala, si gentille, peut nous confier les soucis
que lui donne Oxana ; Génia, toujours ravie d’accueillir « les
Français », sait qu’elle va pouvoir jouer
un bon moment et nous montrer les progrès qu’elle
a fait dans la lecture des lettres que sa grand-mère lui
apprend déjà. Et moi, je demeure bien touchée
par cet accueil, par ces existen-ces, portées dans la
prière et l’amitié. Oxana est rarement là quand
nous les visitons mais si nous la rencontrons, c’est toujours
dans un état second, sous l’emprise de la drogue.
Pour son anniversaire, il y a deux jours, nous l’avions
invitée à venir chez nous prendre le thé.
Mais ce sont son père et Génia qui sont venus,
Oxana avait fait demi-tour, se sentant trop malade…
Dernièrement, nous avons appris que Baba Vala est à l’hôpital
car elle a un cancer de la gorge. Une nouvelle difficulté à surmonter
pour cette famille.
Je confie à vos prières tous ces visages d’amis
que nous accompagnons et avec qui nous faisons route ; tous ces
amis que nous voulons aider à porter les fardeaux et difficultés
de la vie.
Notre amie Saoulet continue à venir de temps en temps
au Point-Cœur pour se ressourcer. La dernière fois,
elle n’avait pas bu mais son visage exprimait une grande
lassitude et une certaine tris-tesse.
Le printemps s’est enfin installé sur Almaty, la
nature a repris le dessus ! Nous avons des journées très
ensoleillées, ce qui provoque en soirée des rassemblements
fréquents (et aminés), dans la rue, de voisins
et d’enfants.
À
la fin du mois de mai arrivent déjà les grandes
vacances d’été, le Point-Cœur va donc
se rem-plir de plus en plus d’enfants ces prochaines semaines.
Je vous quitte en vous offrant le si beau sourire de Zamira
(Cf. photo), petite fille ouighoure (huit ans) de l’internat
de Kaskilène, que nous avons accueillie un week-end en
avril !
Marion