Il est 14 h 30, le chapelet achevé, Esther et moi décidons
d’aller rendre une petite visite aux « John »
: bel après-midi en perspective ! Nous devons emprunter
mille et un sentiers tous plus glis-sants et escarpés les
uns que les autres pour atteindre leur petite cabane de branches
posée sur un flanc de montagne. Nous traversons la rivière
où des dizaines de femmes lavent leur linge en dissertant
gaiement, puis nous grimpons, grimpons, grimpons.
Alors apparaissent des visages qui nous sont familiers, Jean
et sa ribambelle de marmots tous plus beaux les uns que les autres,
qui crient de joie en nous apercevant et rient de nous voir manquer
de tomber à chaque pas. Et pendant que nous avançons
laborieusement sur ces chemins glissants, deux fillettes d’environ
six ans, nu-pieds, nous doublent, trottinant et courant avec chacune
un bakit d’eau sur la tête. Chaque jour, des dizaines
d’enfants descendent et remontent ces mornes afin d’alimenter
leur famille en eau.
Nous montons toujours, mais déjà nous ne sommes
plus seules, une quinzaine d’enfants nous escortent, s’accrochant
à nos mains, tirant nos vêtements, manquant parfois
de nous faire tomber, ce qui ne facilite pas notre ascension !
Arrivées en haut, devant une petite baraque bleue et
blanche, nous prenons le temps de jouer avec tous ces petits :
moment d’une immense joie !
Mais descendons plutôt ce petit chemin sur notre gauche
: nous voici arrivées.. . enfin presque ! La maison du
« John » est ce flanc de coteau, difficile d’accès,
nous voilà obligées d’appeler notre cher John
qui immédiatement accourt, nous prend par la main et nous
fait descendre jusque chez lui. Je vous laisse imaginer le nombre
d’éclats de rire que nous provoquons dans la bouche
des enfants qui nous regardent d’en haut.
Dans la maison des John, une pièce unique, en terre battue,
séparée par un drap dans le milieu. Chez eux, comme
chez beaucoup d’autres, on se lève, on se couche
tous ensemble. On ne saurait par-ler de chambre à coucher
: on y dort, mange, vit, un lit reste installé en permanence,
des nattes et des haillons sont étendus sur le sol pendant
la nuit et ramassés pendant la journée.
La famille John est une famille très amie du Point-Cœur
depuis le début, c’est une famille qui souffre aussi
énormément. Bien rares sont les jours où
les enfants mangent à leur faim, bien rares sont les jours
où la marmite est sur le feu… Nous avons eu la douleur
et la grâce d’accompagner cette fa-mille dans la perte
de trois de leurs enfants : moments d’une terrible souffrance
qui nous invite une fois encore à crier vers le Père,
à supplier pour eux qui parfois n’en n’ont
même plus la force.
Lors de notre dernière visite, nous sommes entrées
dans cette petite pièce sombre et avons trou-vé
Man John (la femme) allongée sur un lit de souffrance,
un énorme abcès lui dévorant la poitrine,
depuis plus de trois semaines. Elle restait là, dans sa
petite cahute, à gémir, souffrir, se tordant parfois
de douleurs. Ses enfants la regardaient, souffrant avec elle,
pleurant, ne comprenant pas pourquoi celle qui leur a donné
la vie souffrait tant et personne pour calmer ses douleurs. Cette
épreuve nous a parti-culièrement bouleversées
; comme parfois la misère saute aux yeux, nous crache à
la figure et nous transperce le cœur ! Comment des gens,
des Fils de Dieu peuvent-ils vivrent dans de telles conditions
? Ne sachant que faire et n’ayant pas d’argent, Man
John attendait, souffrait… douleur inimaginable, celle de
la Mère qui pleure ses enfants, celle de la femme qui souffre
dans son corps meurtri par la maladie. Et, au pied de la croix,
Marie aimait tendrement…
Mais, assise au bas de son lit, son enfant sur les genoux, je
ne pouvais qu’une fois de plus sup-plier, crier et demander
: pourquoi ? C’est si dur d’accepter la souffrance.
Mais qui peut voir un homme souffrir sans être atteint dans
son cœur, au plus profond de son être ?
Savoir dire : toute cette misère, je Te l’offre…
offrir pour tous ceux qui n’en peuvent plus.
Et Man John souffrait ! Et elle était si forte ! Et c’était
pour moi si dur, presque insupportable ! « Seigneur, donne-moi
un cœur d’amour ! »
Après avoir passé un petit temps à prier
aux pieds de Man John, nous avons décidé de l’amener
à la maison. Barbara, qui est infirmière, l’a
pansée et veillée avec tout son amour. Je l’ai
nourrie de mes propres mains, elle n’avait même plus
la force de porter une cuillère à sa bouche…
Une de nos amies, médecin, a accepté de suivre
Man John ; aujourd’hui, elle va mieux.
Cette dure épreuve que nous avons partagée avec
elle n’a fait que renforcer notre amitié, je confie
particulièrement cette famille à vos prières,
car nous avons appris, il y a quelques jours, qu’ils sont
complètement manipulés par le Vaudou.
Le peu d’argent que John gagne, il le donne au prêtre
Vaudou, au lien de nourrir ses enfants. Ces nouvelles ont été
pour nous comme une gifle en pleine figure : les John ont confié
un de leurs enfants à un « frère »,
nous ne savons penser, avec le Vaudou on peut s’attendre
à tout… peut-être ne le reverra-t-on jamais
: je le confie à vos prières.
Nos visites à l’hôpital continuent : lieu
magnifique où souffrances et joies sont terriblement mê-lées.
Le système hospitalier est « en panne ». Dans
les hôpitaux ici, il n’y a rien. Il y a pourtant de
bons médecins, mais qui ne peuvent rien faire. Certains
jours, il est impossible de trouver une simple compresse dans
l’hôpital. Les gens doivent tout acheter, alors…
pas d’argent, pas de soins. Certains vendent tout ce qu’ils
ont… Imaginez la souffrance d’une maman disant au
docteur : « laisse mourir mon enfant, j’ai vendu tout
ce que je possède pour lui, il ne me reste que la maison
et j’en ai encore sept qui m’attendent ».
Jamais je n’aurais imaginé cela ! Je n’aurais
jamais cru que l’Homme puisse vivre dans de telles conditions.
Et pourtant, le peuple haïtien garde confiance, joie, espérance.
Conscients qu’ils dépendent totalement d’un
Autre et qu’ils n’ont rien qu’ils n’aient
reçu », ils rendent grâce pour ce qui est beau.
Quelle leçon de joie et de paix pour nous qui avons la
plainte si facile ! J’ai tant à apprendre d’eux
!
Mathilde