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Lettre aux parrains

Liste des lettres aux parrains

Pays Kazakhstan
Ville Almaty
Point-Cœur Catherine de Hueck
Ami des enfants Olivier Lebre
Date 02/07/2002

Après neuf mois de présence au Kazakhstan, la France me paraît bien loin. Je m’imprègne et m’habitue à la vie de notre quartier, même si parfois il n’est pas aussi facile d’intégrer cette culture et ces mentalités tellement différentes des nôtres. Grâce à cette expérience, j’apprends à devenir moi-même, à aimer la vie et à relativiser nos inquiétudes ou nos angoisses qui paraissent si dérisoires com-parées à celles de nos amis.

Notre quartier, rue Kaliningradskaïa
Les enfants de diverses nationalités sont nombreux à se côtoyer et s’amuser entre eux : les Ka-zakhs aux yeux bridés, les Ouighours de Chine au teint foncé, les Russes aux cheveux blonds et aux yeux bleus, les Tadjiks d’Asie Centrale et les Turcs de la Mer Caspienne. Nous sommes les seuls ca-tholiques de notre rue et nous vivons plutôt au rythme des fêtes musulmanes et orthodoxes durant l’année. À la création du Point-Cœur, les parents étaient très méfiants et refusaient à leurs enfants de se rendre chez « les Français » –comme ils nous appellent– mais ils ont vite réalisé que nous n’étions pas venus les convertir, mais les aimer. Et puis, ils ont vu leurs enfants retourner chez eux joyeux et sou-riants, alors la confiance s’est établie entre nous.

Notre quartier est composé de maison construites dans les années 1950, sous Khrouchtchev. Les familles vivent le plus souvent dans deux pièces. Le peu de place les oblige à posséder le strict mini-mum : quelques petits meubles et parfois un ou deux lits. Ils dorment le plus souvent sur des tapis. Depuis l’arrivée des beaux jours, ils sortent régulièrement dans la rue, surtout le soir pour profiter de la fraîcheur. Après ces deux derniers mois plutôt nuageux et pluvieux, les températures atteignent entre 35° et 40°C actuellement, mais le temps est sec.

Nous sommes peu nombreux à disposer de l’eau courante –eau froide uniquement– des toilettes dans la maison et du téléphone. Lorsque la fontaine du quartier ne fonctionne plus, quelques voisins viennent remplir leur seau à la maison. Le Point-Cœur est à la fois très simple et agréable. Afin d’être plus proche des gens et de leurs conditions de vie, nous essayons d’effectuer les mêmes tâches de leur vie quotidienne : nous faisons la lessive à la main dans des bassines, nous chauffons de l’eau l’hiver pour nous laver, nous préparons nos conserves et nos confitures –les femmes du quartier savent parfai-tement nous conseiller– nous effectuons des réparations à la maison… Tout un programme !

Parmi les personnes fidèles du Point-Cœur, Dima et Zamira sont celles avec qui nous parta-geons les plus belles amitiés. Dima est un garçon de vingt-trois ans dont l’âge mental est celui d’un enfant. Il est pratiquement muet et ne s’exprime qu’avec des gestes ou des sons effectués avec sa bou-che. Considéré comme invalide, il ne travaille pas. Ses journées sont ennuyeuses et assez tristes. Il trouve alors réconfort au Point-Cœur. Profitant de sa naïveté et de ses faiblesses, les adolescents se moquent souvent de lui et le provoquent sans cesse. Sa famille également n’est pas très attentionnée à son égard. Souvent un peu rejeté et malmené, Dima est un garçon fragilisé et angoissé qui a une image blessée de lui-même. Alors, pour avoir le sentiment d’exister et de se sentir aimé, il raconte des histoi-res complètement farfelues et invraisemblables qui lui paraissent gratifiantes. Comment l’aider à être lui-même et à mettre un terme à ces mensonges qui, souvent, le ridiculisent aux yeux des autres ? La solution n’est pas simple à discerner, mais l’aimer pour ce qu’il est et non pour ce qu’il fait ou est capable de faire, est notre façon d’y répondre. Par notre amour, nous voulons l’aider à vivre dans la réalité, afin qu’il s’accepte avec ses qualités, ses défauts, ses blessures et ses ténèbres pour ne pas vivre dans une certaine frustration.

« On ne peut pas changer tout seul, on a besoin de regards aimants qui nous aident à nous redresser. » (Tim Guénard)

Dima m’a fait réaliser l’importance et la richesse de l’amitié. Une amitié belle et sincère favorise l’ouverture vers les autres, donne une sécurité et permet l’audace et le risque.

« L’amitié qui passe par la communion et la confiance est le fondement de toute croissance humaine. » (Jean Vanier)

Zamira, l’une de nos voisines, est une femme ouighoure et musulmane. Elle vit avec ses deux enfants, Zakir et Ranagoule, dans une petite maison avec des moyens et ressources limités. Son mari l’a abandonnée. Au début de leur séparation, Zamira était déprimée. N’ayant plus aucun goût de vivre, elle s’est fermée sur elle-même en évitant toute relation avec les gens du quartier. Pendant cette période, nous avons parfois accueilli ses enfants durant les après-midi ou le matin avant l’école. Grâce aux contacts fréquents que nous avons avec eux, nous avons pu également mieux connaître Zamira qui se rendait souvent au Point-Cœur pour demander des médicaments, chercher de l’eau –car elle n’a pas l’eau courante– emprunter les ciseaux ou un plat ou le scotch. Notre amitié est ainsi devenue plus profonde. Il y a quelques mois, Zamira confiait à notre visiteur ces quelques paroles qui nous ont profondément touchées : « Depuis que vous êtes là, ma vie a changé, je me sens heureuse, j’aime la vie. Après le départ de mon mari, je n’avais plus goût à rien, mais maintenant je sens que je peux être heureuse dans n’importe quelle situation. J’aimerais connaître ce qui vous fait vivre, ce qui vous rend si heureux. »

Aujourd’hui, Zamira est intégrée à nouveau dans le quartier, principalement auprès des femmes ouighoures et a trouvé un travail qui lui permet de subvenir aux besoins de ses enfants, mais aussi de rencontrer d’autres personnes.

Rencontre avec des familles tadjikes
Menacés par la famine et par la rudesse des conditions de vie dans leur pays, le Tadjikistan, nombreux sont les Tadjikes à vouloir quitter leur terre d’origine. Ils se réfugient, pour certains d’entre eux, au Kazakhstan, en attendant des jours meilleurs. Durant toute l’année, Zaïr et ses enfants, Goulanda et Zarit, âgés de quatre et cinq ans, vont de porte en porte pour demander un morceau de pain ou de vieux habits. À chaque visite, nous les invitons à partager un moment ensemble autour d’un thé et leur offrons de la nourriture et des vêtements pour les enfants. Pendant l’hiver, leurs passages leur permettaient également de se réchauffer pour ensuite affronter à nouveau le froid et la neige. À chacune de ces rencontres, nous souhaitions les considérer autrement que des mendiants et ainsi poser sur eux un autre regard au-delà de nos préjugés ou de nos peurs.

Dernièrement, nous nous sommes rendus chez eux, afin de mieux se connaître. Nous avions une adresse imprécise et ne savions pas comment ils allaient réagir à notre venue.

Nos amis habitent en pleine campagne proche d’Almaty dans une petite maison en tôle où résident plusieurs familles réfugiées. Pour y parvenir, les routes étant quasiment inexistantes, nous avons dû traverser des près, un petit vallon, une rivière dont le seul moyen pour la traverser était un arbre couché. À notre arrivée, les hommes –ayant souvent des problèmes avec les policiers– se sont cachés, car de loin nos habits de couleur bleu marine ce jour-là pouvaient ressembler à ces derniers.

Leurs femmes semblaient ne pas comprendre nos questions et la raison de notre arrivée. Quelques instants après, notre ami Zaïr nous a reconnus et, après être sorti de sa cachette, nous a présentés sa famille avec beaucoup de joie. Leur hospitalité nous a bouleversés ; nous nous sommes assis en tailleur sur le sol et ils nous ont offert le peu de nourriture qu’il leur restait. Nous étions leur invités et ils cherchaient avec une grande générosité et une grande reconnaissance à nous faire plaisir et nous mettre en confiance. Malgré la vie pauvre et éprouvante qui les entoure, leur bonté et leur joie de vivre nous laissaient apercevoir un climat de paix et d’amour au sein de leur famille. « L’unité des peuples est la base d’une nouvelle humanité » me disait l’un d’entre eux ; il rajoutait : « le plus important est d’avoir la santé et de prendre la vie du bon côté. » L’estime du peuple tadjik envers les Français est grande, car leur pays touché par une famine importante reçoit régulièrement des convois humanitaires provenant de France. En fin d’après-midi, ils ont souhaité partager leur repas du soir en notre compagnie. Tous les hommes étaient présents, assis en cercle autour d’un plat, une spécialité de leur région : le plof à base de riz, d’épices et de viande. Chacun se servait dans le même plat avec les doigts, comme ils ont l’habitude de faire, sauf pour nous où ils avaient prévu des cuillères pour nous éviter des maladresses. Après le repas, nous avons pris le chemin du retour en leur promettant de revenir les visiter.

« Suivre les pauvres, demeurer parmi eux aux frontières de l’humanité afin d’affirmer, de façon gratuite et absolue, la valeur de l’homme quel que soit son passé, son avenir. » (M. C. Collard)

Intentions de prières
Nous vous confions dans vos prières les intentions du Point-Cœur :
Pour les jeunes du quartier (dix-huit à vingt-six ans) qui n’ont plus goût à la vie et qui tentent régulièrement de se suicider. Pour qu’ils trouvent la force d’arrêter de boire, un sens à leur existence et des personnes qui les soutiennent ;

Et pour les enfants des orphelinats et internats d’Almaty, afin que le gouvernement prenne conscience des carences alimentaires et matérielles dont ils souffrent et se responsabilise pour améliorer leurs conditions de vie.

Olivier


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