Nouvelles de la colonia
ou
« Pleurez avec ceux qui pleurent, réjouissez-vous
avec ceux qui sont dans la joie »
Depuis plusieurs mois, nous essayons d’accompagner Juan,
notre ami huele-pega, dans son désir de sortir de la drogue.
Dans les premiers temps, nous allions beaucoup le chercher par
la main et il était lourd à traîner. Un pas
en avant, trois pas en arrière. Ensuite, il y a eu un temps
très chouette où il se disait : « Bon, il
faut que j’y mette du mien, si je comprends bien ! »
parce qu’on avait arrêté de lui courir après.
On avait alors la surprise de le voir arri-ver au Point-Cœur
douché, coiffé, changé, sans colle sur la
bouche ou sur les doigts… excep-tionnel ! Il était
à l’heure pour aller chez les sœurs, ou chez
sa maman : on voulait s’assurer de sa collaboration avant
d’aller faire une deuxième tentative d’inscription
au centre CREA. Cette deuxième tentative devait avoir lieu
lundi dernier. Cela faisait plus d’un mois qu’on en
rediscutait avec Juan, qu’il disait vouloir changer de vie,
travailler (il était aide-maçon), jouer au foot,
ne plus dormir sous la pluie et arrêter de se faire battre
comme un chien suivant le bon plaisir des gars de la mara. Il
venait tous les soirs au Point-Cœur prendre un café,
his-toire de se réchauffer avant d’aller affronter
le froid d’une nuit pluvieuse. Et comme on avait décidé
de le laisser faire le premier pas, c’est lui qui a fini
par demander : « Quand est-ce qu’on retourne là-bas
? »
Seulement, lundi, quand il nous a vu approcher, il a refusé
de venir, finalement il préfé-rait se débrouiller
tout seul pour sortir de son vice, comme son beau-père.
Que s’est-il passé ? Discours convaincant de sa mère
qui admire effectivement son deuxième mari pour cette raison
? Peur de quitter son pot de colle qui est son plus fidèle
et réconfortant compagnon depuis sept ans ? Peur des premiers
effets de la sobriété ? Quand il ne se drogue pas
de toute la journée, il vomit tout ce qu’il mange
et tremble très fort.
Nous ne pensons pas retourner au centre CREA, sauf si lui le
demande de nouveau et nous ne savons pas comment aider Juan. Je
suis atterrée en voyant son corps et son cerveau se dégrader
ces derniers mois. Il y a des jours où il semble ne pas
nous reconnaître. On a par-fois l’impression qu’il
ne comprend plus ce qu’on dit, il répond toujours
à côté, il est dans son monde. C’est
difficile de voir un ami s’enfoncer chaque jour un peu plus
dans un chemin sans issue, parce qu’il n’a plus la
force de faire surgir un brin de volonté, parce qu’il
ne peut plus réfléchir et que son destin n’a
plus l’air de lui appartenir. Que peut faire un petit Point-Cœur
devant la souffrance béante de son grand ami ? Quelqu’Un
nous souffle à l’oreille d’être très
présents, très aimants, de nous tenir là,
debout avec lui.
« Le massacre des innocents n’est pas d’un
temps, il est de tous les temps ! Le christ est en agonie jusqu’à
la fin du monde… À côté de la croix
de Jésus se tenait Marie. À côté de
tous les innocents aujourd’hui mourants, qui de nous se
tiendra ? » (Père Thierry)
Bonne nouvelle d’une autre grande amie du Point-Cœur
: Dalia est retournée à l’école : sa
grand-mère a fini par se laisser convaincre. Avec un petit
coup de pouce pour lui expliquer que B et A font "ba",
c’était reparti pour un tour. Maintenant, elle lit
presque bien, elle écrit à peu de chose près
ce qu’elle entend ; bref ! elle ne perd pas son année,
à notre plus grande joie. De plus, elle se prépare
cette semaine (normalement) à nous accompagner à
la prison des femmes pour aller voir sa maman !
« La joie de vivre, c’est d’aimer sans
compter » ( Père Thierry)
ou
ce qu’on apprend d’une permanence
J’aurais aimé vous raconter dans les détails
certaines permanences –ce temps où l’on ouvre
la maison plus spécifiquement aux enfants l’après-midi
– pour que vous vous rendiez compte combien leurs attentes
et leurs exigences sont grandes quand ils viennent au Point-Cœur.
Ils demandent une attention exclusive, un accueil souriant de
tout instant, ils récla-ment dix mille fois un verre d’eau,
font les quatre cents coups avec une imagination hors du commun
et attendent de vous une patience surhumaine… et tout ça
comme quelque chose de normal, qui va de soi. Le contraste est
flagrant : on sait que chez eux, la plupart ne réclament
pas d’amour, supporte en silence et avec résignation
les ordres, l’indifférence, l’injustice, le
travail, les coups, des injures, et tout ça comme quelque
chose de normal, qui va de soi. Quand je perds patience, quand
j’ai l’impression qu’ils demandent trop, qu’ils
exagèrent, j’ai envie de leur dire : « Hé
! ho ! c’est déjà mieux que chez toi, non
? Ne viens pas te plaindre. » Ou alors : « retourne
dans ta maison si ici je ne te conviens pas. » Parce que
la vérité, c’est qu’ils se plaignent
: lorsque je m’énerve, que je gronde en criant, que
je suis désagréable avec eux, ils s’en vont
déçus, vexés ; « Ben, on viendra plus
! T’est trop en colère… » et moi, je
me dis, soulagée, « bon, très bien, après
tout, tant pis pour eux. »
Mais non, ils ont raison. Ils ont le droit, le devoir d’exiger
un amour radical et absolu de notre part. c’est merveilleux,
c’est un peu un mystère. Mais oui ! Ils sentent qu’ici,
au Point-Cœur, on donne l’Amour qui comble le cœur,
qui fait grandir, qui fait respirer, celui qui est gratuit, qui
n’attend pas de reconnaissance. C’est comme si Dieu
déposait dans le cœur de chaque enfant un désir,
un besoin, une soif légitime d’être aimé,
gratuitement, à plein temps, d’être aimé
extrêmement, jusqu’au bout. Quelle joie alors qu’ils
aient senti qu’ils pouvaient réclamer ici ce qui
leur est dû, qu’ils viennent réclamer que l’on
comble ce puits, cette abîme de tendresse dont ils ont besoin
pour exister.
Nous n’avons pas à nous contenter d’offrir
« un peu plus d’amour que chez eux ». Nous avons
à essayer de donner tout l’amour dont ils ont besoin.
C’est l’unique sens de notre pré-sence ici.
Il ne faudrait surtout pas passer à côté et
se contenter de donner trois fois de suite un verre d’eau
avec le sourire, et au quatrième faire sentir à
l’enfant qu’on va peut-être commencer à
perdre patience, au cinquième lui montrer qu’on est
occupé et qu’il doit le mé-riter ce verre
d’eau, être poli et tout gentil et au sixième
lui faire regretter d’avoir demandé ! Quelle tristesse
s’il repart tout gêné et bien décidé
à ne plus frapper à la porte de notre cœur
si peu disponible. Je prenais l’exemple d’un verre
d’eau, mais plus souvent ce qu’ils récla-ment,
c’est un regard de pardon après leurs bêtises
ou leurs violences, un regard de confiance après une trahison.
Cet amour gratuit et radical, on sent bien que c’est celui
qu’on doit offrir, puisqu’on s’est engagé
à donner comme Jésus donnerait s’il pouvait
être là en chair et en os, en sourires et en bras
; on s’est engagé à laisser Jésus vivre
et aimer dans notre quartier à travers nous. Il s’agit
de ne pas Lui mettre des bâtons dans les roues ! Et s’il
fallait une preuve que c’est bien à cette mesure,
à ce point qu’il faudrait aimer… il y a la
joie, une joie qui a quelque chose de parfait et de pur, la joie
de celui qui donne ou apprend à donner sans compter, à
se donner tout entier. Cette joie, ce n’est pas quelque
chose qui se décrit et qui s’explique ; elle a beaucoup
plus de valeur qu’une preuve mathématique ou qu’un
raisonnement philosophique pour chercher le sens qu’on veut
donner à sa vie. Ce n’est même pas une joie
de bonne-conscience-parce-qu’on-a-fait ce-que-la-morale-nous-dit-de-faire.
Non, c’est une joie beaucoup plus pleine, je pense qu’elle
n’est pas humaine, qu’elle vient d’ailleurs
; elle est un signe que notre vie correspond exactement à
ce pour quoi notre cœur a été fait. C’est
une joie qu’il faut se dépêcher d’expérimenter,
parce qu’elle vous change la vie.
Pascale