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Lettre aux parrains

Liste des lettres aux parrains

Pays El Salvador
Ville San Salvador
Point-Cœur Faustino Perez
Ami des enfants Pascale de Beaucorps
Date 09/07/2002

Nouvelles de la colonia
ou
« Pleurez avec ceux qui pleurent, réjouissez-vous avec ceux qui sont dans la joie »

Depuis plusieurs mois, nous essayons d’accompagner Juan, notre ami huele-pega, dans son désir de sortir de la drogue. Dans les premiers temps, nous allions beaucoup le chercher par la main et il était lourd à traîner. Un pas en avant, trois pas en arrière. Ensuite, il y a eu un temps très chouette où il se disait : « Bon, il faut que j’y mette du mien, si je comprends bien ! » parce qu’on avait arrêté de lui courir après. On avait alors la surprise de le voir arri-ver au Point-Cœur douché, coiffé, changé, sans colle sur la bouche ou sur les doigts… excep-tionnel ! Il était à l’heure pour aller chez les sœurs, ou chez sa maman : on voulait s’assurer de sa collaboration avant d’aller faire une deuxième tentative d’inscription au centre CREA. Cette deuxième tentative devait avoir lieu lundi dernier. Cela faisait plus d’un mois qu’on en rediscutait avec Juan, qu’il disait vouloir changer de vie, travailler (il était aide-maçon), jouer au foot, ne plus dormir sous la pluie et arrêter de se faire battre comme un chien suivant le bon plaisir des gars de la mara. Il venait tous les soirs au Point-Cœur prendre un café, his-toire de se réchauffer avant d’aller affronter le froid d’une nuit pluvieuse. Et comme on avait décidé de le laisser faire le premier pas, c’est lui qui a fini par demander : « Quand est-ce qu’on retourne là-bas ? »

Seulement, lundi, quand il nous a vu approcher, il a refusé de venir, finalement il préfé-rait se débrouiller tout seul pour sortir de son vice, comme son beau-père. Que s’est-il passé ? Discours convaincant de sa mère qui admire effectivement son deuxième mari pour cette raison ? Peur de quitter son pot de colle qui est son plus fidèle et réconfortant compagnon depuis sept ans ? Peur des premiers effets de la sobriété ? Quand il ne se drogue pas de toute la journée, il vomit tout ce qu’il mange et tremble très fort.

Nous ne pensons pas retourner au centre CREA, sauf si lui le demande de nouveau et nous ne savons pas comment aider Juan. Je suis atterrée en voyant son corps et son cerveau se dégrader ces derniers mois. Il y a des jours où il semble ne pas nous reconnaître. On a par-fois l’impression qu’il ne comprend plus ce qu’on dit, il répond toujours à côté, il est dans son monde. C’est difficile de voir un ami s’enfoncer chaque jour un peu plus dans un chemin sans issue, parce qu’il n’a plus la force de faire surgir un brin de volonté, parce qu’il ne peut plus réfléchir et que son destin n’a plus l’air de lui appartenir. Que peut faire un petit Point-Cœur devant la souffrance béante de son grand ami ? Quelqu’Un nous souffle à l’oreille d’être très présents, très aimants, de nous tenir là, debout avec lui.

« Le massacre des innocents n’est pas d’un temps, il est de tous les temps ! Le christ est en agonie jusqu’à la fin du monde… À côté de la croix de Jésus se tenait Marie. À côté de tous les innocents aujourd’hui mourants, qui de nous se tiendra ? » (Père Thierry)

Bonne nouvelle d’une autre grande amie du Point-Cœur : Dalia est retournée à l’école : sa grand-mère a fini par se laisser convaincre. Avec un petit coup de pouce pour lui expliquer que B et A font "ba", c’était reparti pour un tour. Maintenant, elle lit presque bien, elle écrit à peu de chose près ce qu’elle entend ; bref ! elle ne perd pas son année, à notre plus grande joie. De plus, elle se prépare cette semaine (normalement) à nous accompagner à la prison des femmes pour aller voir sa maman !

« La joie de vivre, c’est d’aimer sans compter » ( Père Thierry)
ou
ce qu’on apprend d’une permanence

J’aurais aimé vous raconter dans les détails certaines permanences –ce temps où l’on ouvre la maison plus spécifiquement aux enfants l’après-midi – pour que vous vous rendiez compte combien leurs attentes et leurs exigences sont grandes quand ils viennent au Point-Cœur. Ils demandent une attention exclusive, un accueil souriant de tout instant, ils récla-ment dix mille fois un verre d’eau, font les quatre cents coups avec une imagination hors du commun et attendent de vous une patience surhumaine… et tout ça comme quelque chose de normal, qui va de soi. Le contraste est flagrant : on sait que chez eux, la plupart ne réclament pas d’amour, supporte en silence et avec résignation les ordres, l’indifférence, l’injustice, le travail, les coups, des injures, et tout ça comme quelque chose de normal, qui va de soi. Quand je perds patience, quand j’ai l’impression qu’ils demandent trop, qu’ils exagèrent, j’ai envie de leur dire : « Hé ! ho ! c’est déjà mieux que chez toi, non ? Ne viens pas te plaindre. » Ou alors : « retourne dans ta maison si ici je ne te conviens pas. » Parce que la vérité, c’est qu’ils se plaignent : lorsque je m’énerve, que je gronde en criant, que je suis désagréable avec eux, ils s’en vont déçus, vexés ; « Ben, on viendra plus ! T’est trop en colère… » et moi, je me dis, soulagée, « bon, très bien, après tout, tant pis pour eux. »

Mais non, ils ont raison. Ils ont le droit, le devoir d’exiger un amour radical et absolu de notre part. c’est merveilleux, c’est un peu un mystère. Mais oui ! Ils sentent qu’ici, au Point-Cœur, on donne l’Amour qui comble le cœur, qui fait grandir, qui fait respirer, celui qui est gratuit, qui n’attend pas de reconnaissance. C’est comme si Dieu déposait dans le cœur de chaque enfant un désir, un besoin, une soif légitime d’être aimé, gratuitement, à plein temps, d’être aimé extrêmement, jusqu’au bout. Quelle joie alors qu’ils aient senti qu’ils pouvaient réclamer ici ce qui leur est dû, qu’ils viennent réclamer que l’on comble ce puits, cette abîme de tendresse dont ils ont besoin pour exister.

Nous n’avons pas à nous contenter d’offrir « un peu plus d’amour que chez eux ». Nous avons à essayer de donner tout l’amour dont ils ont besoin. C’est l’unique sens de notre pré-sence ici. Il ne faudrait surtout pas passer à côté et se contenter de donner trois fois de suite un verre d’eau avec le sourire, et au quatrième faire sentir à l’enfant qu’on va peut-être commencer à perdre patience, au cinquième lui montrer qu’on est occupé et qu’il doit le mé-riter ce verre d’eau, être poli et tout gentil et au sixième lui faire regretter d’avoir demandé ! Quelle tristesse s’il repart tout gêné et bien décidé à ne plus frapper à la porte de notre cœur si peu disponible. Je prenais l’exemple d’un verre d’eau, mais plus souvent ce qu’ils récla-ment, c’est un regard de pardon après leurs bêtises ou leurs violences, un regard de confiance après une trahison.

Cet amour gratuit et radical, on sent bien que c’est celui qu’on doit offrir, puisqu’on s’est engagé à donner comme Jésus donnerait s’il pouvait être là en chair et en os, en sourires et en bras ; on s’est engagé à laisser Jésus vivre et aimer dans notre quartier à travers nous. Il s’agit de ne pas Lui mettre des bâtons dans les roues ! Et s’il fallait une preuve que c’est bien à cette mesure, à ce point qu’il faudrait aimer… il y a la joie, une joie qui a quelque chose de parfait et de pur, la joie de celui qui donne ou apprend à donner sans compter, à se donner tout entier. Cette joie, ce n’est pas quelque chose qui se décrit et qui s’explique ; elle a beaucoup plus de valeur qu’une preuve mathématique ou qu’un raisonnement philosophique pour chercher le sens qu’on veut donner à sa vie. Ce n’est même pas une joie de bonne-conscience-parce-qu’on-a-fait ce-que-la-morale-nous-dit-de-faire. Non, c’est une joie beaucoup plus pleine, je pense qu’elle n’est pas humaine, qu’elle vient d’ailleurs ; elle est un signe que notre vie correspond exactement à ce pour quoi notre cœur a été fait. C’est une joie qu’il faut se dépêcher d’expérimenter, parce qu’elle vous change la vie.

Pascale


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