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Vous connaissez
sans doute la réalité du monde qui nous entoure,
des tensions des pays voisins et qui est bien présente
ici. Un séjour d’un mois dans un village (Jdeidé)
de la Beka nord, où vit une population majoritairement
musulmane et minoritairement greco-catholique, m’a
fait expérimenter les tensions qui existent, une
tension qui s’appelle peur ! La peur de l’autre.
Ici, à Bourj Hammoud, dans notre quartier
arménien, d’autres tensions existent et toujours
cette même peur. C’est que la guerre sans doute
n’est pas bien loin dans les esprits, elle a laissé
ses traces, ses blessures, sa peur. Et la peur entraîne
souvent la haine…
À cette peur, cette haine, il y a
la réponse d’enfants : une maman de Jdeidé
nous racontait, en présence de sa fille Mariam, ceci
:
« Mariane, surtout tu ne parles pas
et ne joues pas avec les enfants musulmans !
- Mais maman, répond Myriam, si nous voulons faire
la paix, il faut que j’aime tout le monde et que
je joue avec les enfants musulmans. C’est seulement
comme ça que nous pourrons avoir la paix ! Il faut
aimer tout le monde.
- La maman acquiesce et nous dit : C’est elle qui
a raison. »
| Au Point-Cœur, des dizaines
d’enfants viennent, de nationalités bien
différentes (libanais chré-tiens ou musulmans,
arméniens catholiques ou orthodoxes, syriens
musulmans, syriens musulmans, kurdes, métisses
libanais, philippins). Et de ces dizaines d’enfants
naissent des amitiés particulières qui
nous bouleversent. Récemment, ce sont beaucoup
de petits enfants kurdes qui se sont fait passer le
message et viennent à tour de rôle au Point-Cœur.
Ils ont entre deux et quatorze ans. C’est parti
d’une partie spontanée de foot dans la
rue avec trois ou quatre enfants qui ont répondu
au shoot d’Astrid et d’Aysseline.Ils travaillent
tous, vendant des tickets de loterie dans tous les quartiers
chics et moins chics et reviennent à Bourj Hammoud
où habitent une partie de leurs familles, l’autre
partie étant en Syrie, à Alep.Tous ces
enfants connaissent le mépris, les insultes,
les coups… notre quartier fait son petit chemin
pour les accueillir, car forcément des petits
travailleurs qui retrouvent leur enfance un petit instant,
ça fait beaucoup de bruit ! Surtout quand on
sort le dabké, la flûte et que l’on
danse ! D’ailleurs, s’ils savent être
des anges, ils savent aussi mettre des couleurs à
tout endroit possible du Point-Cœur. |
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Ce fut bouleversant pour chacun de nous de recevoir des
cadeaux de leur part. Ils nous rappor-tent des fruits, parfois
les plus luxueux. Ils nous rapportent des friandises, parfois
toute leur poche. Mais surtout, ils nous rapportent leurs
sourires et leur joie, leur vie : ils nous ont ouvert grands
leur cœur. Leur confiance est totale, au point que
j’ai même pris peur : combien il est si facile
de scandali-ser ces enfants ! Ils sont si vulnérables,
si assoiffés de tout ce que nous pourrions leur donner.
Ils veu-lent tout faire comme nous, prier comme nous, aller
à la messe comme nous… Nous ne savons pas encore
bien leur religion.
Hier, Zeinab (huit ans) a fait tomber l’icône
de la Vierge Marie. Elle en était toute bouleversée.
Un autre jour, j’ai soigné Ali (cinq ans),
puis Zeinab de petites blessures. J’ai lavé
le visage d’Ali et j’ai nettoyé la main
de Zeinab. Leurs yeux se sont grands ouverts, tous deux
Ali et moi, Zeinab et moi, étions émus de
cette intimité. Et la réponse de Zeinab fut
tout naturellement de m’enlever de mes che-veux une
toute petite (minuscule) saleté. Ali, lui, serait
bien resté plus longtemps…
À Kahalé, il y a depuis trois ans un centre
pour enfants des rues, où tous sont ramassés
et placés par la police. C’est un centre soutenu
par des protestants et financé en partie par l’Etat.
Ici, toutes les nationalités sont présentes.
Le directeur nous fait une confiance toute particulière
: « Plus vous passe-rez du temps à consoler
les enfants, plus vous me consolerez aussi ! Je sais que
vous avez une place toute particulière dans le cœur
des enfants. »
Un jour, Astrid m’appelle en me confiant que Baghel
(dix ans) a l’intention de fuir. Nous allons tout
de suite voir le directeur qui nous répond : «
Mais il n’a nulle part où aller !3 Nous lui
proposons de l’emmener à la plage. Il accepte
immédiatement et à la question de l’heure
du retour, il répond que tant que Baghel est avec
nous, il est tranquille. Quant à Baghel, quand on
lui pose la question de la sortie, ses yeux se sont illuminés
et il a couru en parler à tous les autres qui se
sont réjouis pour lui ! Ce petit garçon très
renfermé, qui nous répète sans cesse
« Est-ce que je suis beau, est-ce que ma cou-leur
de peau est belle ? » m’attendait le lendemain
? bien en avance, dans le hall d’accueil. Tous, jeu-nes
et moniteurS ? me disent : il attend ! Il était alors
un peu perdu de partir avec moi seul et me de-manda tout
au long du chemin si nous allions bien à la plage
Après une heure de route, un peu an-goissé,
il voulu descendre sans attendre d'arriver aux plages gratuites.
Ce qui nous a valu de mendier une des plages les plus chics
Le monsieur a bien fini par accepter et nous nous sommes
retrouvés pen-dant deux heures et demi dans l'eau
et les vagues. Baghel nageait alors tout seul dans l’eau,
tout seul dans son monde, me jetant des coups d’œil
et parfois de légers sourires. Dès qu’une
personne, un cou-ple ou une famille rentrait dans l’eau,
il était littéralement attiré par eux,
nageant autour d'eux. Heureu-sement, se sentant en sûreté
dans ce lieu, les gens n'ont pas réagi. Sans cesse,
il me répétait :
« Doit-on partir ? Doit-on retourner au centre
? Et moi de lui répondre :
- Comme tu veux !
- Mais le directeur a dit quelle heure ?
- Celle que tu veux ! »
Alors, aussitôt, il retournait dans l’eau.
Puis, au bout d’un certain temps, il a décidé
de rentrer. Nous avons alors mangé ensemble le bon
goûter préparé par Astrid. Il mangeait
tout silencieusement. Une fois rentré, les enfants
nous ont tous accueillis joyeusement, les plus grands heureux
de cette sor-tie ! Baghel alors a manifesté sa joie,
le sourire aux lèvres, comme si enfin il pouvait
se réjouir en paix de ce qui s’était
passé.
Paul
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