Un après-midi au Point-Cur
Tous
les Points-Cur sont " de simples refuges damour
et de tendresse ", des lieux daccueil. Notre
porte est donc toujours ouverte, quand nous prions, quand nous
cuisinons ou faisons la lessive, quand nous mangeons; notre porte
est ouverte pour inviter chacun à entrer.
Les
visites commencent dès le matin, au retour de la messe.
Quelques enfants viennent nous dire bonjour avant de partir à
lécole ou sarrêtent quelques minutes
pour nous écouter psalmodier laborieusement les laudes
dans la chapelle. Ils sassurent quils pourront revenir
laprès-midi avant de senfuir en courant avaler
le petit-déjeuner et enfiler leur uniforme.
Dans
la matinée, il y a toujours du passage : Rekka en
allant au marché, une grand-mère venant prendre
un thé et un peu de pain, Roseline, notre voisine, demandant
un oignon et commentant le menu du jour. Mais lanimation
commence vraiment dès la fin du chapelet ! Lalarme
est donnée par le chien du propriétaire qui aboie
à sen rompre les cordes vocales (ce qui ne serait
pas une mauvaise chose !), dès quil perçoit
lodeur ou lombre dun enfant. Suivent plusieurs
cris plaintifs ou effrayés : " Akka, akka,
naï ! " (Grande sur, grande sur,
le chien !). Le " fauve " retenu et le
portillon ouvert, en deux bonds les enfants sont à labri
dans le Point-Cur, conscients de laventure parcourue
et davoir échappé à un grand péril !
Les premiers arrivés sont les enfants non scolarisés
et ceux qui sont fiévreux et donc privés de classe,
mais pas de Point-Cur ! ! !
À
tour de rôle, lune de nous reste de permanence laprès-midi,
afin daccueillir nos amis. Jaime particulièrement,
ce jour-là, souhaiter la bienvenue à chaque enfant,
demander des nouvelles de la famille, inspecter le dernier bobo,
admirer la nouvelle coupe de cheveux ou la chemise trop grande,
car chipée au frère aîné ou encore
les bracelets étincelants de couleurs. Cest également
loccasion de découvrir de nouveau visages attirés
là par les habitués, leur faire sentir que cette
maison est un peu la leur.
Les
garçons se ruent sur le carambole (jeu de pions
à tirer avec un palet) et les enjeux en roupies imaginaires
ne cessent de monter tout au long de laprès-midi.
Les uns jubilent tandis que les autres se lamentent. Je
garde la dernière place, à la grande joie de tous,
mais un peu moins minée ! Leur charité nest
pas sans limite et je ne peux mempêcher de sourire,
quand une partie décisive sengage, en entendant les
joueurs me suggérer gentiment de moccuper des filles
qui dessinent !
En
effet, le dessin est une grande activité Point-Cur
et nos murs sont ornés des uvres dartistes
en herbe. Cela nous demande beaucoup dimagination pour découvrir
ce qui se cache dans ces traits multicolores, du vocabulaire tamil
pour dire ce que lon voit ou se faire expliquer un dessin
et enfin une grande réserve de compliments, car " cest
beau " ne peut pas répondre à lattente
des dessinateurs à chaque fois !
Dautres
jours, la musique emplit le Point-Cur pour un cours de danse
traditionnelle improvisé, les jeunes filles essayant de
nous initier à la grâce des mouvements qui leur sont
si familiers.
Toutes
ces activités nous permettent doffrir un moment de
paix et de joie à ceux qui en ont besoin. Ce nest
pas grand-chose, une amitié offerte
un enfant énervé
qui peut sapaiser pour parler quelques minutes, un enfant
triste qui reçoit un sourire et deux bras dans lesquels
se blottir, un enfant joyeux qui fait rire les autres. Ce sont
des petites gouttes damour déposées dans chaque
cur et qui les renouvellent et les guérissent.
Ségolène