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Lettre aux parrains

Liste des lettres aux parrains

Pays Sénégal
Ville Dakar
Point-Cœur Sainte Monique
Ami des enfants Séverine Dubois
Date 23/08/2002

Depuis près de trois mois, l’hivernage –c’est-à-dire la saison chaude – a commencé, mais cette année la pluie tarde. Normalement, dès le mois de juin, elle tombe en abondance et le pays a besoin de cette eau pour les cultures. Pour ma part, cela ne me dérange pas plus que cela de ne pas avoir à mettre des sacs en plastique aux pieds pour affronter les rues sableuses inondées pour aller au marché ! Mais l’économie du pays risque de souffrir et les Sénégalais s’inquiètent.

Nous profitons de cette période de l’année et du fait que l’école soit fermée pour emmener cha-que dimanche huit enfants – filles et garçons à tour de rôle – à la plage. C’est tout une expédition. L'Ami des enfants qui reste de permanence nous prépare un grand bol de riz avec une sauce et nous faisons griller les poissons sur place. Nous emmenons les basan (les nattes), le ballon de foot, deux grands bâtons et des draps pour faire un abri contre le soleil qui tape. Les enfants adorent ces journées et passent leur temps dans la mer qu’ils voient, pour certains, pour la première fois. C’est une grande joie pour nous de pouvoir sortir un peu ces enfants de leur quartier qu’ils ne quittent jamais et de par-tager avec eux ce temps privilégié.

En mai et Juin, nous avons pu vibrer avec nos amis, au gré des victoires des Lions de la Teranga durant la coupe du monde. Le pays entier et tous ses habitants se sont mis aux couleurs vert-jaune-rouge du drapeau. Toutes les rues étaient décorées, de grands drapeaux étaient tendus de part et d’autre. Tous portaient sur eux, bébés comme vieillards, les trois couleurs en signe de soutien et de communion avec leur équipe : maillot, foulard, chapeau, bracelet, collier, boucles d’oreilles, sanda-les… Diane et moi n’avons pu échapper aux perles dans les cheveux ! La plupart de ces signes ont maintenant disparu et la fièvre du mondial est un peu retombée. Mais l’exploit des Lions est encore bien présent dans tous les esprits, la victoire du Sénégal sur la France reste toujours d’actualité et re-vient souvent dans les discussions de « ces lions fiers d’avoir mangé du coq ! »

Les enfants n’ont pas échappé à la liesse qui a envahi le pays et aujourd’hui encore, pendant les permanences dessin, ils se disputent les crayons vert-jaune et rouge. Pendant la coupe du monde, ils venaient en grand nombre chaque jour se faire peindre sur la joue, par Lucas ou Diane, un petit dra-peau qu'ils arboraient ensuite fièrement dans la rue.

C’est en juillet que nous avons commencé les sorties à la plage, selon la tradition de nos prédé-cesseurs. Les enfants nous les réclamaient depuis des mois et des mois. Ce mois de juillet est passé très vite. Diane et moi avons fêté nos anniversaires : vingt-quatre ans chacune, à quinze jours d’intervalle. Notre visiteur, frère David est arrivé à la fin du mois et a passé quinze jours avec nous. Pour ma grande joie, il a demandé à Damien de me remplacer à la comptabilité, service que j’essayais tant bien que mal de rendre depuis décembre à la communauté. Comme à chaque fois, cette quinzaine fut un grand temps de grâce pour notre communauté qui retrouve un souffle nouveau. « Oui, frère, elle est belle notre communauté ! ! ! » et pour chacun. Nous avons pris tous ensemble quelques jours de repos-retraite chez les Bénédictines de Keur Guilaye. Portés par leur prière et par les enseignements de frère David sur la miséricorde, nous continuons notre mission : être présent pour les enfants, ouvrir la porte de notre maison et plus encore celle de notre cœur auxquelles ils ne cessent de frapper, de demander, de mendier. Tout, chez eux, est un appel à être aimé. Que ce soit par ces bras qui se tendent systémati-quement vers nous dès qu’ils nous voient, leur « Yékatima, yékatima ! » (Soulève-moi) ou « bot ma ! » (porte-moi sur ton dos), ou par les pierres ou les crachats qu’ils lancent contre la porte si nous la fer-mons trop tôt à leur goût. Il m’a fallu du temps pour comprendre que chez eux la violence comme la tendresse est un appel ; et pourtant Père Thierry sait nous le rappeler : « leur tendresse est un appel : Aime-moi ; leur violence c’est tout autant : Aime-moi. » et je ne comprenais pas pourquoi parfois, pendant la sieste, certains garçons s’acharnaient à jouer au foot contre notre porte. Alors, j’ai posé la question à Lamine, cet ami que j’ai déjà évoqué dans mes précédentes lettres. Lamine est musulman, a vingt-deux ans et connaît Points-Cœur depuis le début, bientôt dix ans. Il a donc grandi avec les Amis des enfants et a passé à la maison de nombreuses heures. Bien qu’il ne soit pas chrétien, il a parfaitement compris le charisme de l’œuvre. Alors, face à mon interrogation, il m’a répondu simplement : « parce que c’est leur porte ». Et cela est vrai et ils ne le savent que trop bien. Ils savent qu’au Point-Cœur, ils sont aimés. Je pense ainsi à certains enfants que je voudrais vous présenter :

Honoré : il a environ dix ans. C’est le grand frère de Madé et d’Angèle. Enfant handicapé à la suite (vraisemblablement) d’une crise de paludisme alors qu’il était bébé, il ne peut pas marcher tout seul et peut tout juste tenir debout quelques secondes. Il ne se déplace donc qu’à quatre pattes et pré-sente également un retard mental. Lorsqu’il est arrivé il y a deux ans pour habiter juste en face du Point-Cœur, il ne parlait et ne sortait que très peu ou bien passait son temps assis près de sa maison ; les autres enfants l’appelaient « golo bi » (le singe). Aujourd’hui, nous n’avons pas rendu à Honoré l’usage de ses jambes, mais il est notre pus fidèle ami enfant. Il est épanoui et même parfois « say-say ». Le matin à 9 h et l’après-midi à 15 h 30 pour le chapelet, c’est bien souvent le premier à frapper à la porte, d’un rythme saccadé que nous reconnaissons bien. Sa joie, à la fin du chapelet, surtout s’il a dit une dizaine ou lorsqu’on lui permet de rester avec l’un d’entre nous quelques minutes à l’adoration, est saisissante. Il ne manque jamais de nous remercier et de finir par son signe de croix avant d’embrasser l’Enfant Jésus de la chapelle en disant : « Jésus content na » Et pourtant, la souffrance d’Honoré est grande. Elle est grande parce que son hancidap l’exclut. Ainsi, chez lui il ne mange pas au bol commun, mais à part dans un coin. Son père est décédé et Martine, sa maman, ne lui accorde quasiment aucune attention. Et puis, quand il voit les jeux des autres enfants auxquels il ne peut pren-dre part, quand il tombe pour la énième fois, après avoir essayé de se mettre debout en s’accrochant aux portes, il rentre parfois dans une grande déprime ou pleure de façon déchirante, par des cris em-preints d’une souffrance réelle et bien plus profonde que la seule douleur physique. Mais la persévé-rance d’Hono est un tel exemple et, même si la souffrance liée à sa différence demeure, il sait se rele-ver après chaque chute et repartir en dansant. Il se sait aimé de nous, il se sait aimé de Dieu.

Matthieu : lui, nous ne le verrons plus. Il est parti aujourd’hui avec sa maman, Djenaba, pour la Casamance où il restera au village avec sa grand-mère. Je ne sais pas s’il réalise bien qu’il quitte le quartier, mais il est en tout cas heureux car, là-bas, il va commencer l’école. Fils unique, Matthieu est un grand copain d’Honoré et un vrai personnage de bande dessinée. Il doit avoir environ six ans. Il est très noir, a de grands yeux blancs et il est très tonique ; il saute partout, passe son temps à courir en imitant le bruit de la moto. Il aime nous dire ce qu’il fait et quinze fois par jour nous dire au revoir « maa ngiy dem ! Maa ngiy ni bi » (Je pars ! Je rentre) ce qui demande toujours réplique de notre part : « Bul dem waye ! Bul nibi waye ! » (Ne pars pas ! Ne rentre pas !) Le matin, il frappe à la porte –pendant la sieste aussi ! – pour nous montrer son trésor de la journée « Am naa xalis ! Am naa tan-gal » et fièrement, en inclinant sa tête à gauche et à droite, il nous montre sa petite pièce ou le bonbon qu’il vient de s’acheter. Lui aussi se sait particulièrement aimé ici et il sait nous le témoigner. Ainsi, ce petit trésor c’est parfois à nous qu’il s’adresse, comme un matin alors que nous déjeunions, il a frappé à la porte et a sorti de sa petite poche une petite fleur pour chacun d’entre nous. C’est un petit bon-homme vraiment très attachant, un vrai enfant de la rue qui a su faire de ce quartier son univers de jeu, à travers notamment les dessins animés qu’il adore regarder chez ses voisins ou chez la « grand-mère » du Point-Cœur.

Et il y en a bien d’autres : Mariana, Kisuma, Ismaël, Astou, Fatimata, Mario,… Je vous les confie tous, pour qu’ils puissent –par la grâce de Dieu, par notre simple présence – retrouver au Point-Cœur cette identité que la pauvreté leur vole trop souvent.

À bientôt,
Séverine

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