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Depuis près
de trois mois, l’hivernage –c’est-à-dire
la saison chaude – a commencé, mais cette année
la pluie tarde. Normalement, dès le mois de juin,
elle tombe en abondance et le pays a besoin de cette eau
pour les cultures. Pour ma part, cela ne me dérange
pas plus que cela de ne pas avoir à mettre des sacs
en plastique aux pieds pour affronter les rues sableuses
inondées pour aller au marché ! Mais l’économie
du pays risque de souffrir et les Sénégalais
s’inquiètent.
Nous profitons de cette période de l’année
et du fait que l’école soit fermée pour
emmener cha-que dimanche huit enfants – filles et
garçons à tour de rôle – à
la plage. C’est tout une expédition. L'Ami
des enfants qui reste de permanence nous prépare
un grand bol de riz avec une sauce et nous faisons griller
les poissons sur place. Nous emmenons les basan (les nattes),
le ballon de foot, deux grands bâtons et des draps
pour faire un abri contre le soleil qui tape. Les enfants
adorent ces journées et passent leur temps dans la
mer qu’ils voient, pour certains, pour la première
fois. C’est une grande joie pour nous de pouvoir sortir
un peu ces enfants de leur quartier qu’ils ne quittent
jamais et de par-tager avec eux ce temps privilégié.
En mai et Juin, nous avons pu vibrer avec nos amis, au
gré des victoires des Lions de la Teranga durant
la coupe du monde. Le pays entier et tous ses habitants
se sont mis aux couleurs vert-jaune-rouge du drapeau. Toutes
les rues étaient décorées, de grands
drapeaux étaient tendus de part et d’autre.
Tous portaient sur eux, bébés comme vieillards,
les trois couleurs en signe de soutien et de communion avec
leur équipe : maillot, foulard, chapeau, bracelet,
collier, boucles d’oreilles, sanda-les… Diane
et moi n’avons pu échapper aux perles dans
les cheveux ! La plupart de ces signes ont maintenant disparu
et la fièvre du mondial est un peu retombée.
Mais l’exploit des Lions est encore bien présent
dans tous les esprits, la victoire du Sénégal
sur la France reste toujours d’actualité et
re-vient souvent dans les discussions de « ces lions
fiers d’avoir mangé du coq ! »
Les enfants n’ont pas échappé à
la liesse qui a envahi le pays et aujourd’hui encore,
pendant les permanences dessin, ils se disputent les crayons
vert-jaune et rouge. Pendant la coupe du monde, ils venaient
en grand nombre chaque jour se faire peindre sur la joue,
par Lucas ou Diane, un petit dra-peau qu'ils arboraient
ensuite fièrement dans la rue.
C’est en juillet que nous avons commencé les
sorties à la plage, selon la tradition de nos prédé-cesseurs.
Les enfants nous les réclamaient depuis des mois
et des mois. Ce mois de juillet est passé très
vite. Diane et moi avons fêté nos anniversaires
: vingt-quatre ans chacune, à quinze jours d’intervalle.
Notre visiteur, frère David est arrivé à
la fin du mois et a passé quinze jours avec nous.
Pour ma grande joie, il a demandé à Damien
de me remplacer à la comptabilité, service
que j’essayais tant bien que mal de rendre depuis
décembre à la communauté. Comme à
chaque fois, cette quinzaine fut un grand temps de grâce
pour notre communauté qui retrouve un souffle nouveau.
« Oui, frère, elle est belle notre communauté
! ! ! » et pour chacun. Nous avons pris tous ensemble
quelques jours de repos-retraite chez les Bénédictines
de Keur Guilaye. Portés par leur prière et
par les enseignements de frère David sur la miséricorde,
nous continuons notre mission : être présent
pour les enfants, ouvrir la porte de notre maison et plus
encore celle de notre cœur auxquelles ils ne cessent
de frapper, de demander, de mendier. Tout, chez eux, est
un appel à être aimé. Que ce soit par
ces bras qui se tendent systémati-quement vers nous
dès qu’ils nous voient, leur « Yékatima,
yékatima ! » (Soulève-moi) ou «
bot ma ! » (porte-moi sur ton dos), ou par les pierres
ou les crachats qu’ils lancent contre la porte si
nous la fer-mons trop tôt à leur goût.
Il m’a fallu du temps pour comprendre que chez eux
la violence comme la tendresse est un appel ; et pourtant
Père Thierry sait nous le rappeler : « leur
tendresse est un appel : Aime-moi ; leur violence c’est
tout autant : Aime-moi. » et je ne comprenais pas
pourquoi parfois, pendant la sieste, certains garçons
s’acharnaient à jouer au foot contre notre
porte. Alors, j’ai posé la question à
Lamine, cet ami que j’ai déjà évoqué
dans mes précédentes lettres. Lamine est musulman,
a vingt-deux ans et connaît Points-Cœur depuis
le début, bientôt dix ans. Il a donc grandi
avec les Amis des enfants et a passé à la
maison de nombreuses heures. Bien qu’il ne soit pas
chrétien, il a parfaitement compris le charisme de
l’œuvre. Alors, face à mon interrogation,
il m’a répondu simplement : « parce que
c’est leur porte ». Et cela est vrai et ils
ne le savent que trop bien. Ils savent qu’au Point-Cœur,
ils sont aimés. Je pense ainsi à certains
enfants que je voudrais vous présenter :
Honoré : il a environ dix ans. C’est le grand
frère de Madé et d’Angèle. Enfant
handicapé à la suite (vraisemblablement) d’une
crise de paludisme alors qu’il était bébé,
il ne peut pas marcher tout seul et peut tout juste tenir
debout quelques secondes. Il ne se déplace donc qu’à
quatre pattes et pré-sente également un retard
mental. Lorsqu’il est arrivé il y a deux ans
pour habiter juste en face du Point-Cœur, il ne parlait
et ne sortait que très peu ou bien passait son temps
assis près de sa maison ; les autres enfants l’appelaient
« golo bi » (le singe). Aujourd’hui, nous
n’avons pas rendu à Honoré l’usage
de ses jambes, mais il est notre pus fidèle ami enfant.
Il est épanoui et même parfois « say-say
». Le matin à 9 h et l’après-midi
à 15 h 30 pour le chapelet, c’est bien souvent
le premier à frapper à la porte, d’un
rythme saccadé que nous reconnaissons bien. Sa joie,
à la fin du chapelet, surtout s’il a dit une
dizaine ou lorsqu’on lui permet de rester avec l’un
d’entre nous quelques minutes à l’adoration,
est saisissante. Il ne manque jamais de nous remercier et
de finir par son signe de croix avant d’embrasser
l’Enfant Jésus de la chapelle en disant : «
Jésus content na » Et pourtant, la souffrance
d’Honoré est grande. Elle est grande parce
que son hancidap l’exclut. Ainsi, chez lui il ne mange
pas au bol commun, mais à part dans un coin. Son
père est décédé et Martine,
sa maman, ne lui accorde quasiment aucune attention. Et
puis, quand il voit les jeux des autres enfants auxquels
il ne peut pren-dre part, quand il tombe pour la énième
fois, après avoir essayé de se mettre debout
en s’accrochant aux portes, il rentre parfois dans
une grande déprime ou pleure de façon déchirante,
par des cris em-preints d’une souffrance réelle
et bien plus profonde que la seule douleur physique. Mais
la persévé-rance d’Hono est un tel exemple
et, même si la souffrance liée à sa
différence demeure, il sait se rele-ver après
chaque chute et repartir en dansant. Il se sait aimé
de nous, il se sait aimé de Dieu.
Matthieu : lui, nous ne le verrons plus. Il est parti aujourd’hui
avec sa maman, Djenaba, pour la Casamance où il restera
au village avec sa grand-mère. Je ne sais pas s’il
réalise bien qu’il quitte le quartier, mais
il est en tout cas heureux car, là-bas, il va commencer
l’école. Fils unique, Matthieu est un grand
copain d’Honoré et un vrai personnage de bande
dessinée. Il doit avoir environ six ans. Il est très
noir, a de grands yeux blancs et il est très tonique
; il saute partout, passe son temps à courir en imitant
le bruit de la moto. Il aime nous dire ce qu’il fait
et quinze fois par jour nous dire au revoir « maa
ngiy dem ! Maa ngiy ni bi » (Je pars ! Je rentre)
ce qui demande toujours réplique de notre part :
« Bul dem waye ! Bul nibi waye ! » (Ne pars
pas ! Ne rentre pas !) Le matin, il frappe à la porte
–pendant la sieste aussi ! – pour nous montrer
son trésor de la journée « Am naa xalis
! Am naa tan-gal » et fièrement, en inclinant
sa tête à gauche et à droite, il nous
montre sa petite pièce ou le bonbon qu’il vient
de s’acheter. Lui aussi se sait particulièrement
aimé ici et il sait nous le témoigner. Ainsi,
ce petit trésor c’est parfois à nous
qu’il s’adresse, comme un matin alors que nous
déjeunions, il a frappé à la porte
et a sorti de sa petite poche une petite fleur pour chacun
d’entre nous. C’est un petit bon-homme vraiment
très attachant, un vrai enfant de la rue qui a su
faire de ce quartier son univers de jeu, à travers
notamment les dessins animés qu’il adore regarder
chez ses voisins ou chez la « grand-mère »
du Point-Cœur.
Et il y en a bien d’autres : Mariana, Kisuma, Ismaël,
Astou, Fatimata, Mario,… Je vous les confie tous,
pour qu’ils puissent –par la grâce de
Dieu, par notre simple présence – retrouver
au Point-Cœur cette identité que la pauvreté
leur vole trop souvent.
À bientôt,
Séverine
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