Journée aux urgences
Je commence directement par l’évocation
d’une journée, il y a quatre semaines, passée
aux ur-gences de l’hôpital Gonzales Valencia. Tout
a commencé par la chute d’Anita, notre jeune amie
de vingt ans. Anita nous accompagne tous les jours à la
plaza pour faire le marché. N’ayant pas toutes les
facultés de mémoire, elle est surprotégée
par ses parents et souffre de ne pas avoir la liberté de
ses sœurs pour sortir, des amitiés. Son innocence
et sa naïveté suscitent en effet des comportements
mas-culins peu honnêtes, ainsi quasiment les seules sorties
qui lui sont autorisées sont les visites au Point-Cœur,
aller à la messe ou au marché avec nous. Un matin,
Anita pressée de se joindre à Alejandra et Martha
pour aller au marché, oublie son petit déjeuner,
mais lors des courses se foule la cheville. Ses parents la conduisent
chez une voisine pour la guérir, mais le pied d’Anita
est bien bleu et gonflé. Comme beaucoup de gens dans le
quartier, Anita a perdu son affiliation au système de sécurité
sociale pour négligence de renouvellement de la carte d’identité
et de certaines formalités à accomplir. Aussi, les
parents la laissent dans son état, faut d’argent.
Nous la conduisons aux urgences de l’hôpital ou
les radios révèlent une double fracture de la cheville
: tibia et fémur. Nous parvenons à effectuer les
démarches nécessaires pour couvrir, par la sécurité
sociale, ses frais d’hospitalisation, mais il faudra attendre
plus longtemps pour tenter de récu-pérer son affiliation
qui lui permettrait l’opération nécessaire.
Sortie de l’hôpital, Anita est de nouveau chez ses
parents qui la conduisent malheureusement chez un homme guérisseur
en qui ils ont plus confiance qu’au médecin qui a
interdit précisément de masser cette zone…
Pauvre Anita ! Et pourtant, elle ne perd rien de son sourire charmant,
ses propos affluants, de sa bonne humeur.
Pour en revenir à ce samedi passé aux urgences,
cela m’a semblé une lente descente aux enfers. Jamais
je n’étais entrée aux urgences d’un
hôpital en France. Tous les cas sont mélangés
: de la simple fracture au cas le plus critique, dans une immense
pièce aux odeurs de douleur et de sang, pleine de gémissements
et de corps brisés. À peine entrée avec Anita
sur sa chaise roulante, je faisais comme je pouvais pour la distraire,
afin qu’elle ne voit pas et n’écoute pas ce
qui nous entourait. Un jeune homme nu était allongé
dans le couloir, la tête à moitié ouverte,
perdant son sang qui lui coulait jus-qu’à l’aine…
inconscient, jusqu’à ce que, enfin, on lui attribue
des soins, le réveillant ; il s’est mis à
pousser des hurlements si profonds, d’une douleur si intense,
sa voix paraissait venir des entrailles des ténèbres.
Je me disais qu’il ne pouvait pas exister de souffrance
plus grande. Ensuite, un homme fut amené précipitamment
sur un brancard pour une tentative de réanimation…
vaine. Heureusement, au bout d’un certain temps, Gaston
a pu me relayer ; cette journée, je l’ai passée
à prier, récitant le chape-let, incapable de vivre
l’instant autrement qu’en suppliant d’alléger
les souffrances des hommes. Dans le couloir, une jeune femme m’apprend
que le jeune si mal est un vago (un jeune qui vit dans la rue
et fume) qui s’est disputé à mort avec un
ennemi au couteau. Les deux se sont retrouvés plus tard
aux urgences côte à côte, sanglés sur
leur lit, la haine encore bien vivante. Elle me dit que ces jeunes
n’ont que ce qu’ils méritent, son frère,
chauffeur de taxi, ayant été poignardé au
cou la nuit même par des vagos pour quelques 30 000 pesos.
Je la comprends, même si je ne partage en rien son mot «
mérite ».
Je vous ai parlé, dans ma dernière lettre, de Micaël,
notre ex-petit voisin. Il est passé à la maison
il y a deux semaines, avec sa mère. Nous étions
ravis de le retrouver quelques heures, nous laissant peigner à
sa fantaisie ou écoutant ses histoires. Voilà qu’il
nous raconte qu’il ne peut plus rendre visite à son
père en prison depuis que ce dernier lui a dit qu’il
voulait tuer sa femme. La mère de Micaël nous confirme
cette intention quelques instants plus tard, croyant son mari
possédé par le démon. Heu-reusement, elle
a trouvé un travail à Piedcuesta qui lui permet
de vivre ainsi que son fils qui termine sa scolarité dans
notre barrio, vivant chez une tante. Leur vie séparée
leur est très difficile.
Enfin, quelques mots sur ma petite communauté qui change
de visage : Gaston, notre « détailliste » argentin,
seconde maman de tous (ne te gratte pas la tête, ne boit
pas de café quand le soleil cogne, ne mangeons pas trop
gras pour le cholestérol, attention au sucre, la vaisselle
mal rincée peut provoquer un cancer, prends bien tes médicaments)
en ce sens, nous a quittés dimanche pour retourner en Argentine
dans l’alea le plus total (vue la situation économique
du pays) quant à retrouver son emploi. Il nous manque beaucoup,
mais heureusement arrive Amélie (de nationalité
française) jeudi, et Alexandre qui lui nous rejoint en
octobre. Je suis curieuse de retrouver des compatriotes. Nous
avons à préparer la maison pour les installer, déclarant
la guerre aux cafards, punaises, lézards, rats qui s’y
incrustent un peu trop ces temps-ci. Une cohabitation qui s’effectue
parfois dans les cris (les miens surtout) à chaque rencontre
surprise avec ces squatters ! ! !
Chers amis, je vous quitte ici en vous gardant toujours dans
mes prières et pensées. Merci de tout cœur
de votre union à notre Point-Cœur de Colombie.
Bien affectueusement, en Jésus et Marie,
Sophie