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Lettre aux parrains

Liste des lettres aux parrains

Pays Colombie
Ville Bucaramanga
Point-Cœur Santa Maria Micaela
Ami des enfants Sophie Decouz
Date 17/09/2002

Journée aux urgences

Je commence directement par l’évocation d’une journée, il y a quatre semaines, passée aux ur-gences de l’hôpital Gonzales Valencia. Tout a commencé par la chute d’Anita, notre jeune amie de vingt ans. Anita nous accompagne tous les jours à la plaza pour faire le marché. N’ayant pas toutes les facultés de mémoire, elle est surprotégée par ses parents et souffre de ne pas avoir la liberté de ses sœurs pour sortir, des amitiés. Son innocence et sa naïveté suscitent en effet des comportements mas-culins peu honnêtes, ainsi quasiment les seules sorties qui lui sont autorisées sont les visites au Point-Cœur, aller à la messe ou au marché avec nous. Un matin, Anita pressée de se joindre à Alejandra et Martha pour aller au marché, oublie son petit déjeuner, mais lors des courses se foule la cheville. Ses parents la conduisent chez une voisine pour la guérir, mais le pied d’Anita est bien bleu et gonflé. Comme beaucoup de gens dans le quartier, Anita a perdu son affiliation au système de sécurité sociale pour négligence de renouvellement de la carte d’identité et de certaines formalités à accomplir. Aussi, les parents la laissent dans son état, faut d’argent.

Nous la conduisons aux urgences de l’hôpital ou les radios révèlent une double fracture de la cheville : tibia et fémur. Nous parvenons à effectuer les démarches nécessaires pour couvrir, par la sécurité sociale, ses frais d’hospitalisation, mais il faudra attendre plus longtemps pour tenter de récu-pérer son affiliation qui lui permettrait l’opération nécessaire. Sortie de l’hôpital, Anita est de nouveau chez ses parents qui la conduisent malheureusement chez un homme guérisseur en qui ils ont plus confiance qu’au médecin qui a interdit précisément de masser cette zone… Pauvre Anita ! Et pourtant, elle ne perd rien de son sourire charmant, ses propos affluants, de sa bonne humeur.

Pour en revenir à ce samedi passé aux urgences, cela m’a semblé une lente descente aux enfers. Jamais je n’étais entrée aux urgences d’un hôpital en France. Tous les cas sont mélangés : de la simple fracture au cas le plus critique, dans une immense pièce aux odeurs de douleur et de sang, pleine de gémissements et de corps brisés. À peine entrée avec Anita sur sa chaise roulante, je faisais comme je pouvais pour la distraire, afin qu’elle ne voit pas et n’écoute pas ce qui nous entourait. Un jeune homme nu était allongé dans le couloir, la tête à moitié ouverte, perdant son sang qui lui coulait jus-qu’à l’aine… inconscient, jusqu’à ce que, enfin, on lui attribue des soins, le réveillant ; il s’est mis à pousser des hurlements si profonds, d’une douleur si intense, sa voix paraissait venir des entrailles des ténèbres. Je me disais qu’il ne pouvait pas exister de souffrance plus grande. Ensuite, un homme fut amené précipitamment sur un brancard pour une tentative de réanimation… vaine. Heureusement, au bout d’un certain temps, Gaston a pu me relayer ; cette journée, je l’ai passée à prier, récitant le chape-let, incapable de vivre l’instant autrement qu’en suppliant d’alléger les souffrances des hommes. Dans le couloir, une jeune femme m’apprend que le jeune si mal est un vago (un jeune qui vit dans la rue et fume) qui s’est disputé à mort avec un ennemi au couteau. Les deux se sont retrouvés plus tard aux urgences côte à côte, sanglés sur leur lit, la haine encore bien vivante. Elle me dit que ces jeunes n’ont que ce qu’ils méritent, son frère, chauffeur de taxi, ayant été poignardé au cou la nuit même par des vagos pour quelques 30 000 pesos. Je la comprends, même si je ne partage en rien son mot « mérite ».

Je vous ai parlé, dans ma dernière lettre, de Micaël, notre ex-petit voisin. Il est passé à la maison il y a deux semaines, avec sa mère. Nous étions ravis de le retrouver quelques heures, nous laissant peigner à sa fantaisie ou écoutant ses histoires. Voilà qu’il nous raconte qu’il ne peut plus rendre visite à son père en prison depuis que ce dernier lui a dit qu’il voulait tuer sa femme. La mère de Micaël nous confirme cette intention quelques instants plus tard, croyant son mari possédé par le démon. Heu-reusement, elle a trouvé un travail à Piedcuesta qui lui permet de vivre ainsi que son fils qui termine sa scolarité dans notre barrio, vivant chez une tante. Leur vie séparée leur est très difficile.

Enfin, quelques mots sur ma petite communauté qui change de visage : Gaston, notre « détailliste » argentin, seconde maman de tous (ne te gratte pas la tête, ne boit pas de café quand le soleil cogne, ne mangeons pas trop gras pour le cholestérol, attention au sucre, la vaisselle mal rincée peut provoquer un cancer, prends bien tes médicaments) en ce sens, nous a quittés dimanche pour retourner en Argentine dans l’alea le plus total (vue la situation économique du pays) quant à retrouver son emploi. Il nous manque beaucoup, mais heureusement arrive Amélie (de nationalité française) jeudi, et Alexandre qui lui nous rejoint en octobre. Je suis curieuse de retrouver des compatriotes. Nous avons à préparer la maison pour les installer, déclarant la guerre aux cafards, punaises, lézards, rats qui s’y incrustent un peu trop ces temps-ci. Une cohabitation qui s’effectue parfois dans les cris (les miens surtout) à chaque rencontre surprise avec ces squatters ! ! !

Chers amis, je vous quitte ici en vous gardant toujours dans mes prières et pensées. Merci de tout cœur de votre union à notre Point-Cœur de Colombie.

Bien affectueusement, en Jésus et Marie,
Sophie

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