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Hier, j’étais de
permanence au Point-Cœur. Ca veut dire que pendant
que les autres étaient partis visi-ter des
amis à droite et à gauche dans le barrio,
j’accueillais les enfants à la maison,
En général, il y a entre vingt et trente
« niños » chaque après-midi.
Hier, c’était plus calme et j’ai
pu m’occuper tranquillement des quelques fidèles.
Pendant que Claudio et Pancho dessinent
sur la table, Valeria, Alejandro, Rosita et Zoralla
font des pâtés de sable devant le Point-Cœur,
Georgio joue du tambour, José et Alison jouent
au Memory, Jefferson mange une mangue… |
Le tableau vous semble calme ?
Mais toutes les deux minutes, Pancho vient me montrer
son dessin et repart entre les pâtés de sable
qu’il écrase, Alejandro s’apprête
déjà à les réparer, mais Valeira
se met à plaindre son château imaginaire et
me saute dessus en criant « carga me ! » «
porte-moi » ayant trouvé une bonne excuse pour
être consolée. Georgio en profite pour monter
sur mon genoux encore libre et Jefferson vient essuyer ses
mains pleines de mangue sur Zonarella qui se croyait tranquille
dans son coin… C’est sûr, sa sœur
Rosita va venir réparer l’injustice à
sa façon… Arrive Claudio pour me montrer l’état
d’avancement de son dessin… Oui, c’est
très bien, maintenant dessine-moi un mouton s’il
te plaît… Non Rosita, ce n’est pas la
peine de taper Jefferson. Viens, on va jouer ensemble le
temps de faire descendre Valeria maintenant agrippée
à mon cou et je te « dame une vuelta »
(je te fais l’avion ). Et José et Alison ?
Bon, ils jouent toujours tranquillement. Oui je vais venir
faire une partie avec vous… Oui, Alejandro, je te
donne de l’eau, attends juste que j’ai soigné
le nez de ta sœur, que j’ai donné une
feuille à Jessica qui vient d’arriver…
Dessine-moi ta maison, Pancho. Non, je ne sais pas où
est la gomme. Ah si, là , sous la table, Geor-gio,
parle moins vite, je ne comprends pas. Tiens, voilà
l’eau Alejandro ; voilà Alison, je fais une
partie avec vous.
La partie terminée, Alejandro et Zonalla viennent
m’offrir de la « tarte aux pommes » préparée
avec de la terre de la rue, l’eau que je pensais être
bue et beaucoup d’amour… Humm ! « Es rico
», c’est très bon. Préparez-moi
une soupe s’il vous plaît… Oui, toi aussi
Valéria, mais descends d’abord de mon dos.
Jeff, n’apporte pas de terre à l’intérieur.
Alison range le memory, s’il te plaît…
Valéria descends de mon dos, c’est au tour
de Georgio. Quel beau mouton Claudio ! Dessines-moi une
rose maintenant. Aïe, j’ai ou-blié le
gâteau dans le four ! Attends, je mangerai ta soupe
après. Oui, tout de suite…
Voici dix minutes de permanence qui durent trois heures…
De quoi être bien fatigué à la fin de
l’après-midi mais que c’est bon d’être
avec tous ces enfants ! Quand il y en a plus, on organise
un épervier, un chat, un 1.2.3. soleil, un foot qui
ne durent jamais longtemps ! Il faut avoir de l’imagination,
être prêt à lancer un nouveau jeu, à
rentrer dans celui des enfants, apprendre leurs règles,
se fondre dans leur imagi-naire, redevenir un enfant, être
un enfant… ÊEtre un « Ami des enfants
», quoi !
Consoler, réparer, réjouir, séparer,
admirer, expliquer, calmer… et les aimer surtout.
Les aimer parce qu’ils sont violents entre eux ;
Les aimer parce qu’ils sont énervants à
la fin ;
Les aimer parce qu’ils te tapent si tu ne les portes
pas ;
Les aimer parce qu’ils te font lever dix fois pendant
le repas ;
Les aimer parce qu’ils t’étranglent à
force de s’accrocher à toi ;
Les aimer parce qu’ils frappent à la porte
à 6 h du matin ;
Les aimer parce qu’ils ne veulent pas partir quand
on voudrait du calme ;
Les aimer parce qu’ils t’insultent si tu ne
les contentes pas .
Les aimer parce qu’à chaque coup, à
chaque fois qu’ils frappent à la porte, qu’ils
demandent à boire, qu’ils t’insultent,
qu’ils t'étranglent, qu’ils désobéissent,
il n’est pas besoin de parler castillan pour comprendre
ce que cela veut dire. Ils disent « Je t’aime
». Ils crient « Je veux t’aimer ! ».
Ils supplient « Aime-moi ». Ils frappent «
montre-moi que tu m’aimes ! » Ils insultent
« Tu ne m’aimes pas autant que je t’aime
»…
Et puis, ils viennent se serrer dans nos bras et il n’y
a plus rien à dire. Il suffit d’être
là, d’être leur ami.
Et c’est pour cela que je suis là.
Si vous voulez, vous pouvez relire « Le Petit Prince
» de Saint Exupéry. C’est plus que génial.
Voilà.
Il n’y a pas que des enfants à la Ensenada.
Il y a aussi leurs parents. Je n’aime pas faire de
généralités alors je ne peux pas vous
en parler en gros. Cela n’aurait pas de sens. Au début,
je ne connaissais personne et quand je partais en visite,
on me di-sait « on va voir abuela (grand-mère)
Rosa, tu vas voir elle est géniale » ou «
Ce serait bien d’aller rendre visite à la mère
de Santiago et puis après, on pourrait aller chez
Martin et Isabel pour que tu les connaisses, ils sont super…
» Bon, et on y va. Et derrière le nom et l’adjectif,
je découvre un visage. Un coup vieux, un coup jeune,
un esprit sain ou plein d’alcool, une maison triste
ou bien tenue… Et tout cela importe peu. Ce sont nos
amis.
Ce n’est pas seulement untel chez qui on attrape
toujours des puces, unetelle qui frappe ses enfants, un
tel qui est très courageux, ou lui qui est toujours
bourré, ou quoi…
Ce sont nos amis.
Et un ami c’est quelqu’un qu’on aime
Alors on essaie, à chacun de nos amis, à
chaque enfant de dire « Je t’aime ». Et
si on ne peux pas lui dire, de le vivre. Bien sûr,
chacun n’a pas besoin du même amour. A l’un,
on ne dit rien, on l’écoute. A l’autre,
on parle de cuisine. Avec l’autre encore, on parle
de ses enfants, des élections. Et puis de celle-ci,
on lave le linge. On prie pour celui-là, on aide
celles-ci dans leurs travaux. On prie avec cette abuelita,
on va voir sa fille à l’hôpital…
Toutes choses que vous connaissez. Je vous parle d’Amour.
Et c’est pour cela que je suis là à
la Ensenada.
Mais, bon, moi aussi j’ai besoin d’Amour et
je serais vite à sec à force d’essayer
d’en donner sans en recevoir…
Mais avant même que je ne sache mon nom, Alfonsina,
notre chère voisine m’aimait déjà.
Avant même qu’on n’ait pu lui rendre ce
qu’elle nous avait prêté, voilà
que Gloria nous fait asseoir et nous sert à boire.
A peine avons-nous franchi le seuil de la « maison
» de Luz, qu’elle envoie son fils acheter quelques
biscuits.
Comment ne pas penser que ces gens savent aimer bien mieux
que je le sais ? Ben, je le pense ;
Aimer ainsi est encore un mystère pour moi. Pourtant,
mes amis de Roumanie ont déjà essayé
de me l’apprendre, eux qui savent si bien aimer au-delà
du « raisonnable ». Mais, sans doute, suis-je
encore trop riche, ou trop français, ou trop fier…
Mais selon les mots du Père Thierry, je suis ici
à « l’école maternelle de l’amour…
» et ça me plait bien.
Et c’est aussi pour cela que je suis là.
Peut-être à mon retour saurais-je vous accueillir
comme Olympia qui a tué une de ses rares poules pour
nous régaler, le jour où elle nous a invités.
On vous a raconté cet accueil des dizaines de fois.
C’était en Afrique, au Pérou, au Vietnam,
en Turquie, ou en Roumanie.
Et au Point-Cœur même, on n’en est pas
capable. Mais croyez-moi, on essaie et puisqu’à
l’école on a bien appris à écrire,
à compter, à Point-Cœur, on devrait pouvoir,
petit à petit, apprendre à aimer.
Sylvain Lestien
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