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Lettre aux parrains

Liste des lettres aux parrains

Pays Pérou
Ville Lima
Point-Cœur Saint Martin de Porres
Ami des enfants Sylvain Lestien
Date 29/11/2002

 

Hier, j’étais de permanence au Point-Cœur. Ca veut dire que pendant que les autres étaient partis visi-ter des amis à droite et à gauche dans le barrio, j’accueillais les enfants à la maison, En général, il y a entre vingt et trente « niños » chaque après-midi. Hier, c’était plus calme et j’ai pu m’occuper tranquillement des quelques fidèles.

Pendant que Claudio et Pancho dessinent sur la table, Valeria, Alejandro, Rosita et Zoralla font des pâtés de sable devant le Point-Cœur, Georgio joue du tambour, José et Alison jouent au Memory, Jefferson mange une mangue…

Le tableau vous semble calme ?

Mais toutes les deux minutes, Pancho vient me montrer son dessin et repart entre les pâtés de sable qu’il écrase, Alejandro s’apprête déjà à les réparer, mais Valeira se met à plaindre son château imaginaire et me saute dessus en criant « carga me ! » « porte-moi » ayant trouvé une bonne excuse pour être consolée. Georgio en profite pour monter sur mon genoux encore libre et Jefferson vient essuyer ses mains pleines de mangue sur Zonarella qui se croyait tranquille dans son coin… C’est sûr, sa sœur Rosita va venir réparer l’injustice à sa façon… Arrive Claudio pour me montrer l’état d’avancement de son dessin… Oui, c’est très bien, maintenant dessine-moi un mouton s’il te plaît… Non Rosita, ce n’est pas la peine de taper Jefferson. Viens, on va jouer ensemble le temps de faire descendre Valeria maintenant agrippée à mon cou et je te « dame une vuelta » (je te fais l’avion ). Et José et Alison ? Bon, ils jouent toujours tranquillement. Oui je vais venir faire une partie avec vous… Oui, Alejandro, je te donne de l’eau, attends juste que j’ai soigné le nez de ta sœur, que j’ai donné une feuille à Jessica qui vient d’arriver…

Dessine-moi ta maison, Pancho. Non, je ne sais pas où est la gomme. Ah si, là , sous la table, Geor-gio, parle moins vite, je ne comprends pas. Tiens, voilà l’eau Alejandro ; voilà Alison, je fais une partie avec vous.

La partie terminée, Alejandro et Zonalla viennent m’offrir de la « tarte aux pommes » préparée avec de la terre de la rue, l’eau que je pensais être bue et beaucoup d’amour… Humm ! « Es rico », c’est très bon. Préparez-moi une soupe s’il vous plaît… Oui, toi aussi Valéria, mais descends d’abord de mon dos. Jeff, n’apporte pas de terre à l’intérieur. Alison range le memory, s’il te plaît… Valéria descends de mon dos, c’est au tour de Georgio. Quel beau mouton Claudio ! Dessines-moi une rose maintenant. Aïe, j’ai ou-blié le gâteau dans le four ! Attends, je mangerai ta soupe après. Oui, tout de suite…

Voici dix minutes de permanence qui durent trois heures… De quoi être bien fatigué à la fin de l’après-midi mais que c’est bon d’être avec tous ces enfants ! Quand il y en a plus, on organise un épervier, un chat, un 1.2.3. soleil, un foot qui ne durent jamais longtemps ! Il faut avoir de l’imagination, être prêt à lancer un nouveau jeu, à rentrer dans celui des enfants, apprendre leurs règles, se fondre dans leur imagi-naire, redevenir un enfant, être un enfant… ÊEtre un « Ami des enfants », quoi !

Consoler, réparer, réjouir, séparer, admirer, expliquer, calmer… et les aimer surtout.
Les aimer parce qu’ils sont violents entre eux ;
Les aimer parce qu’ils sont énervants à la fin ;
Les aimer parce qu’ils te tapent si tu ne les portes pas ;
Les aimer parce qu’ils te font lever dix fois pendant le repas ;
Les aimer parce qu’ils t’étranglent à force de s’accrocher à toi ;
Les aimer parce qu’ils frappent à la porte à 6 h du matin ;
Les aimer parce qu’ils ne veulent pas partir quand on voudrait du calme ;
Les aimer parce qu’ils t’insultent si tu ne les contentes pas .
Les aimer parce qu’à chaque coup, à chaque fois qu’ils frappent à la porte, qu’ils demandent à boire, qu’ils t’insultent, qu’ils t'étranglent, qu’ils désobéissent, il n’est pas besoin de parler castillan pour comprendre ce que cela veut dire. Ils disent « Je t’aime ». Ils crient « Je veux t’aimer ! ». Ils supplient « Aime-moi ». Ils frappent « montre-moi que tu m’aimes ! » Ils insultent « Tu ne m’aimes pas autant que je t’aime »…

Et puis, ils viennent se serrer dans nos bras et il n’y a plus rien à dire. Il suffit d’être là, d’être leur ami.
Et c’est pour cela que je suis là.

Si vous voulez, vous pouvez relire « Le Petit Prince » de Saint Exupéry. C’est plus que génial. Voilà.

Il n’y a pas que des enfants à la Ensenada.
Il y a aussi leurs parents. Je n’aime pas faire de généralités alors je ne peux pas vous en parler en gros. Cela n’aurait pas de sens. Au début, je ne connaissais personne et quand je partais en visite, on me di-sait « on va voir abuela (grand-mère) Rosa, tu vas voir elle est géniale » ou « Ce serait bien d’aller rendre visite à la mère de Santiago et puis après, on pourrait aller chez Martin et Isabel pour que tu les connaisses, ils sont super… » Bon, et on y va. Et derrière le nom et l’adjectif, je découvre un visage. Un coup vieux, un coup jeune, un esprit sain ou plein d’alcool, une maison triste ou bien tenue… Et tout cela importe peu. Ce sont nos amis.

Ce n’est pas seulement untel chez qui on attrape toujours des puces, unetelle qui frappe ses enfants, un tel qui est très courageux, ou lui qui est toujours bourré, ou quoi…
Ce sont nos amis.
Et un ami c’est quelqu’un qu’on aime

Alors on essaie, à chacun de nos amis, à chaque enfant de dire « Je t’aime ». Et si on ne peux pas lui dire, de le vivre. Bien sûr, chacun n’a pas besoin du même amour. A l’un, on ne dit rien, on l’écoute. A l’autre, on parle de cuisine. Avec l’autre encore, on parle de ses enfants, des élections. Et puis de celle-ci, on lave le linge. On prie pour celui-là, on aide celles-ci dans leurs travaux. On prie avec cette abuelita, on va voir sa fille à l’hôpital…

Toutes choses que vous connaissez. Je vous parle d’Amour.
Et c’est pour cela que je suis là à la Ensenada.

Mais, bon, moi aussi j’ai besoin d’Amour et je serais vite à sec à force d’essayer d’en donner sans en recevoir…

Mais avant même que je ne sache mon nom, Alfonsina, notre chère voisine m’aimait déjà. Avant même qu’on n’ait pu lui rendre ce qu’elle nous avait prêté, voilà que Gloria nous fait asseoir et nous sert à boire. A peine avons-nous franchi le seuil de la « maison » de Luz, qu’elle envoie son fils acheter quelques biscuits.

Comment ne pas penser que ces gens savent aimer bien mieux que je le sais ? Ben, je le pense ;

Aimer ainsi est encore un mystère pour moi. Pourtant, mes amis de Roumanie ont déjà essayé de me l’apprendre, eux qui savent si bien aimer au-delà du « raisonnable ». Mais, sans doute, suis-je encore trop riche, ou trop français, ou trop fier…

Mais selon les mots du Père Thierry, je suis ici à « l’école maternelle de l’amour… » et ça me plait bien.
Et c’est aussi pour cela que je suis là.
Peut-être à mon retour saurais-je vous accueillir comme Olympia qui a tué une de ses rares poules pour nous régaler, le jour où elle nous a invités. On vous a raconté cet accueil des dizaines de fois. C’était en Afrique, au Pérou, au Vietnam, en Turquie, ou en Roumanie.

Et au Point-Cœur même, on n’en est pas capable. Mais croyez-moi, on essaie et puisqu’à l’école on a bien appris à écrire, à compter, à Point-Cœur, on devrait pouvoir, petit à petit, apprendre à aimer.

Sylvain Lestien

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