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Lettre aux parrains

Liste des lettres aux parrains

Pays Pérou
Ville Lima
Point-Cœur Santa Rosa de Lima
Ami des enfants Tamara Terrapon
Date 18/08/2002
Señora Antonia

Señora Antonia

Je vous avais déjà parlé un petit peu de Señora Antonia dans ma première lettre et aujourd’hui je ne sais pas très bien quels mots employer pour vous décrire son calvaire, sans que cela soit trop péni-ble à recevoir.

La première fois que je suis allée la laver, ce fut un grand choc. Jamais je n’avais pu imaginer qu’un corps puisse être dans un tel état. Antonia est couchée sur un vieux matelas à moitié pourri et rongé par l’humidité. En guise d’alèse, il y a un bout de plastique sur le matelas, parfois recouvert d’un morceau de tissu et elle est couchée dessus. Une serviette de bain enroulée et placée entre ses jambes lui sert de couche pour absorber ses urines. Il est fréquent –voire habituel – qu’elle reste plusieurs jours avec la même serviette. Son dos est couvert d’escarres, certaines sont très profondes et d’autres à vif. À force d’être continuellement mouillée, par endroit sa peau est tout simplement en train de pour-rir. Tout son corps lui fait mal et il est très difficile de la manipuler sans lui faire mal lorsqu’on la lave et qu’on lui change son tee-shirt, seul vêtement qu’elle ait.

Il y a un peu plus d’un mois, sœur Mariana était en visite chez nous et j’étais sortie en apostolat avec elle. Nous passons par hasard rendre visite à Señora Antonia… la trouvons plongée dans l’obsucrité et complètement enfouie sous sa couverture. Je commence à parler avec elle et elle se met à pleurer comme jamais. Ce moment-là, nous nous rendons compte qu’elle tremble. Je la questionne et elle finit par retirer sa couverture et là, je constate qu’elle est complètement nue, toute mouillée et qu’elle n’a qu’une seule couverture pour se protéger du froid. Elle se remet à pleurer plus fort encore, elle me dit que cela fait deux jours qu’elle est comme ça et elle se met à me supplier de lui venir en aide. Devant tant de misère, j’ai de la peine à contenir mes larmes, je bouillonne intérieurement, je suis révoltée, en colère. Comment son fils peut-il la laisser dans cet état ! Avec sœur Mariana, nous partons immédiatement pour la paroisse afin de demander de l’aide au curé. Le Père Gudmer nous donne quelques vêtements chauds, une écharpe et un châle en laine et nous repartons vite chez elle. Avant de pouvoir l’habiller, il me faut la sécher et la nettoyer, mais nous n’avons rien pour le faire. Finalement, je saisis le bout de tissu qui se trouve sur le plastique et j’utilise la partie la plus sèche pour lui essuyer le dos et le reste. Le plus dur pour moi, c’est que je n’y vois rien, il fait trop noir. En lui séchant le dos, je sens que quelque chose s’enlève et je ne sais si c’est de la peau. Une fois séchée, habillée et un peu réchauffée, Señora Antonia se tranquillise et nous demande de prier avec elle, elle désire rendre grâce à Dieu pour tout ce qu’Il lui donne. Nous restons un moment pour discuter avec elle et nous lui demandons si elle souhaite que nous lui trouvions un endroit meilleur, comme une maison de repos. Elle accepte en me disant qu’elle veut mourir dignement. Tout se résume dans ce mot « dignement », car laisser un être humain vivre dans ces conditions, c’est tout simplement lui ôter toute sa dignité humaine et la réduire à l’état d’animal. Ce que je vous dis là peut paraître fort, mais c’est le sentiment qui m’a habitée pendant plus d’un mois. Pendant tout ce temps, nous avons cherché de tous les côtés une maison qui voudrait bien l’accueillir, mais ce fut peine perdue. Partout la même réponse : « Il n’y a plus de place », « il faut payer tant par mois », « elle a de la famille, qu’ils la prennent en charge », ou encore « elle ne rentre pas dans nos critères ». Quels sont donc ces critères qui refusent sa dignité à une femme qui n’a fait que travailler toute sa vie ? Personnellement, cette histoire m’a fait beaucoup souffrir ; je crois que je ne supportais pas mon impuissance. Et puis, j’ai prié, j’ai beaucoup prié. Je cherchais à comprendre ce que le Seigneur attendait de nous, de moi. Petit à petit, la tranquillité est revenue m’habiter, je me suis rappelé une chose essentielle : « Points-Cœur est avant tout une œuvre de compassion », si je suis venue ici, c’est pour être comme Marie au pied de la croix. Señora Antonia, c’est Jésus présent dans les plus pauvres, c’est le Christ crucifié encore une fois. C’est là tout le sens de notre mission. Du coup, Señora Antonia est digne, elle est pleine d’une dignité que personne ne peut lui enlever. Malgré toutes ses souffrances, la foi de cette femme de soixante-seize ans est si grande. C’est une grande leçon pour tous.

Et puis, il y a deux phrases de Mère Teresa qui m’ont aussi beaucoup aidée à faire ce chemin :

« Sans notre souffrance, notre travail ne serait rien de plus qu’une œuvre sociale »
« Nous devons souffrir avec le Christ pour être capable de partager les souffrances des pau-vres. »

Je rends donc grâce au Seigneur de me permettre de vivre tout cela et de me permettre humble-ment de nettoyer ses blessures au travers de Señora Antonia et de tous nos amis de Barrios Altos où le Christ est omniprésent.

Mais je rends grâce aussi au Seigneur pour tous les moments de joie, de fous rires et d’amitié qu’il me donne de vivre depuis bientôt neuf mois. Merci aussi à vous tous sans qui je ne pourrais être ici et vivre tous ces moments forts.

Je vous embrasse tous très fort et vous garde dans mon cœur et dans ma prière.
Tamara

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