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Señora
Antonia
Je vous avais déjà parlé
un petit peu de Señora Antonia dans ma première
lettre et aujourd’hui je ne sais pas très bien
quels mots employer pour vous décrire son calvaire,
sans que cela soit trop péni-ble à recevoir.
La première fois que je suis allée la laver,
ce fut un grand choc. Jamais je n’avais pu imaginer
qu’un corps puisse être dans un tel état.
Antonia est couchée sur un vieux matelas à
moitié pourri et rongé par l’humidité.
En guise d’alèse, il y a un bout de plastique
sur le matelas, parfois recouvert d’un morceau de
tissu et elle est couchée dessus. Une serviette de
bain enroulée et placée entre ses jambes lui
sert de couche pour absorber ses urines. Il est fréquent
–voire habituel – qu’elle reste plusieurs
jours avec la même serviette. Son dos est couvert
d’escarres, certaines sont très profondes et
d’autres à vif. À force d’être
continuellement mouillée, par endroit sa peau est
tout simplement en train de pour-rir. Tout son corps lui
fait mal et il est très difficile de la manipuler
sans lui faire mal lorsqu’on la lave et qu’on
lui change son tee-shirt, seul vêtement qu’elle
ait.
Il y a un peu plus d’un mois, sœur Mariana
était en visite chez nous et j’étais
sortie en apostolat avec elle. Nous passons par hasard rendre
visite à Señora Antonia… la trouvons
plongée dans l’obsucrité et complètement
enfouie sous sa couverture. Je commence à parler
avec elle et elle se met à pleurer comme jamais.
Ce moment-là, nous nous rendons compte qu’elle
tremble. Je la questionne et elle finit par retirer sa couverture
et là, je constate qu’elle est complètement
nue, toute mouillée et qu’elle n’a qu’une
seule couverture pour se protéger du froid. Elle
se remet à pleurer plus fort encore, elle me dit
que cela fait deux jours qu’elle est comme ça
et elle se met à me supplier de lui venir en aide.
Devant tant de misère, j’ai de la peine à
contenir mes larmes, je bouillonne intérieurement,
je suis révoltée, en colère. Comment
son fils peut-il la laisser dans cet état ! Avec
sœur Mariana, nous partons immédiatement pour
la paroisse afin de demander de l’aide au curé.
Le Père Gudmer nous donne quelques vêtements
chauds, une écharpe et un châle en laine et
nous repartons vite chez elle. Avant de pouvoir l’habiller,
il me faut la sécher et la nettoyer, mais nous n’avons
rien pour le faire. Finalement, je saisis le bout de tissu
qui se trouve sur le plastique et j’utilise la partie
la plus sèche pour lui essuyer le dos et le reste.
Le plus dur pour moi, c’est que je n’y vois
rien, il fait trop noir. En lui séchant le dos, je
sens que quelque chose s’enlève et je ne sais
si c’est de la peau. Une fois séchée,
habillée et un peu réchauffée, Señora
Antonia se tranquillise et nous demande de prier avec elle,
elle désire rendre grâce à Dieu pour
tout ce qu’Il lui donne. Nous restons un moment pour
discuter avec elle et nous lui demandons si elle souhaite
que nous lui trouvions un endroit meilleur, comme une maison
de repos. Elle accepte en me disant qu’elle veut mourir
dignement. Tout se résume dans ce mot « dignement
», car laisser un être humain vivre dans ces
conditions, c’est tout simplement lui ôter toute
sa dignité humaine et la réduire à
l’état d’animal. Ce que je vous dis là
peut paraître fort, mais c’est le sentiment
qui m’a habitée pendant plus d’un mois.
Pendant tout ce temps, nous avons cherché de tous
les côtés une maison qui voudrait bien l’accueillir,
mais ce fut peine perdue. Partout la même réponse
: « Il n’y a plus de place », «
il faut payer tant par mois », « elle a de la
famille, qu’ils la prennent en charge », ou
encore « elle ne rentre pas dans nos critères
». Quels sont donc ces critères qui refusent
sa dignité à une femme qui n’a fait
que travailler toute sa vie ? Personnellement, cette histoire
m’a fait beaucoup souffrir ; je crois que je ne supportais
pas mon impuissance. Et puis, j’ai prié, j’ai
beaucoup prié. Je cherchais à comprendre ce
que le Seigneur attendait de nous, de moi. Petit à
petit, la tranquillité est revenue m’habiter,
je me suis rappelé une chose essentielle : «
Points-Cœur est avant tout une œuvre de compassion
», si je suis venue ici, c’est pour être
comme Marie au pied de la croix. Señora Antonia,
c’est Jésus présent dans les plus pauvres,
c’est le Christ crucifié encore une fois. C’est
là tout le sens de notre mission. Du coup, Señora
Antonia est digne, elle est pleine d’une dignité
que personne ne peut lui enlever. Malgré toutes ses
souffrances, la foi de cette femme de soixante-seize ans
est si grande. C’est une grande leçon pour
tous.
Et puis, il y a deux phrases de Mère Teresa qui
m’ont aussi beaucoup aidée à faire ce
chemin :
« Sans notre souffrance, notre travail ne serait
rien de plus qu’une œuvre sociale »
« Nous devons souffrir avec le Christ pour être
capable de partager les souffrances des pau-vres. »
Je rends donc grâce au Seigneur de me permettre
de vivre tout cela et de me permettre humble-ment de nettoyer
ses blessures au travers de Señora Antonia et de
tous nos amis de Barrios Altos où le Christ est omniprésent.
Mais je rends grâce aussi au Seigneur pour tous les
moments de joie, de fous rires et d’amitié
qu’il me donne de vivre depuis bientôt neuf
mois. Merci aussi à vous tous sans qui je ne pourrais
être ici et vivre tous ces moments forts.
Je vous embrasse tous très fort et vous garde dans
mon cœur et dans ma prière.
Tamara
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