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Lettre aux parrains

Liste des lettres aux parrains

Pays Argentine
Ville Buenos Aires
Point-Cœur Charles de Foucauld
Ami des enfants Thierry Morgand
Date 07/07/2002
Buenos Aires – Argentine

À travers l’histoire de deux ou trois de nos amis du quartier, j’aimerais vous faire part des difficultés que nous avons à juger les nécessités des personnes que nous visitons lors de nos apostolats et cela sans faire aucun jugement de valeur et tout en respectant la liberté de chacun de nos amis. Il est difficile aussi de trouver un équilibre entre « J’aime cette per-sonne telle qu’elle est » et « je l’aide à s’en sortir ». Le déséquilibre étant : « je l’aimerai une fois qu’elle aura changé, une fois seulement qu’elle sera rentrée dans mon projet que j’ai pour elle ». Je vous assure que l’on tombe très facilement dans le piège.

Bien entendu, il serait absolument scandaleux de notre part de regarder toute cette misère autour de nous et de rester là les bras croisés sous prétexte qu’il faut aimer nos amis tels qu’ils sont. Mais il serait tout aussi scandaleux de vouloir les aider pour qu’ils changent afin de rentrer dans nos « normes ».

Roxana

Âgée de quarante ans, et cela fait désormais six mois que nous la connaissons. Elle vivait depuis quatre ans dans l’usine désaffectée voisine de notre quartier. Elle partageait sa « chambre » (en fait constituée de deux murs et de la moitié d’un toit) avec son compagnon, Sergio, qui dépense la moindre pièce, gagnée ou mendiée, dans la boisson.

Roxana est atteinte de tuberculose et pour cela a été hospitalisée à plusieurs reprises. Après chaque hospitalisation, elle retournait vivre à l’usine, alors qu’elle avait la possibilité d’être logée chez sa maman qui vit dans un appartement. En fait, les rechutes étaient dues chaque fois aux conditions d’hygiène de cette pièce dans l’usine.

Nous ne comprenions pas que c’était l’amour qu’elle avait pour Sergio qui la pous-sait à chaque fois à retourner à l’usine. Qu’il est difficile d’aimer Roxana quand on passe nos après-midi à aller la visiter à l’hôpital, à chercher une chambre digne de ce nom à louer ou encore à voir avec sa maman si elle ne peut pas passer quelques nuits chez elle, alors que de son côté elle se comporte comme si nous ne faisions rien pour elle, mettant même en doute l’amitié que nous avons pour elle.

En réalité, c’est elle qui nous a montré comment on la mettait dans nos « plans », dans nos « projets » et que son amour pour Sergio, aussi fou et insensé puisse-t-il paraître, ne rentrait pas dans nos plans…

Sara

L’amitié avec Sara est beaucoup plus ancienne. Là aussi, il s’agit d’une amitié mou-vementée, en tous les cas très irrégulière. Sara possède un caractère très fort et est vraiment très très susceptible. Il suffit que la requête qu’elle exige de nous ne soit pas exécutée à l’instant même ou bien qu’on prête plus attention à quelqu’un d’autre qu’elle pour qu’elle s’énerve et ne nous parle plus pour plusieurs semaines. Même si nous savons que Sara est une femme extrêmement blessée qui n’a jamais reçu d’affection de sa vie, il est très difficile pour nous de l’aimer. Et pourtant, notre mission est bien là : l’aimer comme elle est, avec ses défauts et ses qualités –et Dieu sait qu’elle en a !– À part nous autres du Point-Cœur, Sara n’a que très peu de vrais amis. En fait, ce qui la fait vivre (ce sont ses mots), c’est son fils de neuf ans, Jonathan. Nous voyons bien que ce pauvre petit souffre d’une solitude immense et c’est vraiment très dur de le voir tout seul dans ces moments où Sara coupe toute relation avec nous.

Mais Sara peut être aussi source de grandes joies pour nous : elle a fait tout un che-min pour être baptisée. Même si là encore il y a eu des hauts et des bas –elle voulait que l’un de nous soit parrain ou marraine, or comme nous ne sommes pas là pour toujours, nous ne pouvions accepter– elle a finalement été baptisée.

Pour dire au revoir à Esther, notre sœur de communauté depuis plus de quinze mois, nous avons organisé une sortie au zoo avec les familles du quartier. Ce fut une journée extra-ordinaire : quelle joie de pouvoir profiter de nos amis dans une ambiance très bon enfant. Pour beaucoup des enfants qui nous accompagnaient, ce fut la première sortie du quartier. C’était amusant d’en voir certains passer la journée à chasser les pigeons et nourrir les pois-sons rouges ou d’autres en extase devant un grand cheval blanc et de passer quasi indifférents devant les tigres, lions et éléphants !

Après cette journée, nous avons célébré une messe avec Esther et tous nos amis du quartier. Tout le monde s’était réuni dans la ruelle devant notre maison : ce fut un moment rempli d’émotion. Au milieu de la tristesse du départ –les larmes étaient bien présentes !– c’était malgré tout très beau de voir combien les amitiés étaient sincères et profondes.

Pour terminer, je m’en remets une nouvelle fois à vos prières en vous confiant cette fois-ci à notre ami Enrique qui est mort du Sida à la fin du mois de juin. Priez bien pour toute sa famille, spécialement pour sa très courageuse maman.

Encore merci pour tout.

Thierry

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