À travers l’histoire de deux ou trois de nos amis
du quartier, j’aimerais vous faire part des difficultés
que nous avons à juger les nécessités des
personnes que nous visitons lors de nos apostolats et cela sans
faire aucun jugement de valeur et tout en respectant la liberté
de chacun de nos amis. Il est difficile aussi de trouver un équilibre
entre « J’aime cette per-sonne telle qu’elle
est » et « je l’aide à s’en sortir
». Le déséquilibre étant : «
je l’aimerai une fois qu’elle aura changé,
une fois seulement qu’elle sera rentrée dans mon
projet que j’ai pour elle ». Je vous assure que l’on
tombe très facilement dans le piège.
Bien entendu, il serait absolument scandaleux de notre part
de regarder toute cette misère autour de nous et de rester
là les bras croisés sous prétexte qu’il
faut aimer nos amis tels qu’ils sont. Mais il serait tout
aussi scandaleux de vouloir les aider pour qu’ils changent
afin de rentrer dans nos « normes ».
Roxana
Âgée de quarante ans, et cela fait désormais
six mois que nous la connaissons. Elle vivait depuis quatre ans
dans l’usine désaffectée voisine de notre
quartier. Elle partageait sa « chambre » (en fait
constituée de deux murs et de la moitié d’un
toit) avec son compagnon, Sergio, qui dépense la moindre
pièce, gagnée ou mendiée, dans la boisson.
Roxana est atteinte de tuberculose et pour cela a été
hospitalisée à plusieurs reprises. Après
chaque hospitalisation, elle retournait vivre à l’usine,
alors qu’elle avait la possibilité d’être
logée chez sa maman qui vit dans un appartement. En fait,
les rechutes étaient dues chaque fois aux conditions d’hygiène
de cette pièce dans l’usine.
Nous ne comprenions pas que c’était l’amour
qu’elle avait pour Sergio qui la pous-sait à chaque
fois à retourner à l’usine. Qu’il est
difficile d’aimer Roxana quand on passe nos après-midi
à aller la visiter à l’hôpital, à
chercher une chambre digne de ce nom à louer ou encore
à voir avec sa maman si elle ne peut pas passer quelques
nuits chez elle, alors que de son côté elle se comporte
comme si nous ne faisions rien pour elle, mettant même en
doute l’amitié que nous avons pour elle.
En réalité, c’est elle qui nous a montré
comment on la mettait dans nos « plans », dans nos
« projets » et que son amour pour Sergio, aussi fou
et insensé puisse-t-il paraître, ne rentrait pas
dans nos plans…
Sara
L’amitié avec Sara est beaucoup plus ancienne.
Là aussi, il s’agit d’une amitié mou-vementée,
en tous les cas très irrégulière. Sara possède
un caractère très fort et est vraiment très
très susceptible. Il suffit que la requête qu’elle
exige de nous ne soit pas exécutée à l’instant
même ou bien qu’on prête plus attention à
quelqu’un d’autre qu’elle pour qu’elle
s’énerve et ne nous parle plus pour plusieurs semaines.
Même si nous savons que Sara est une femme extrêmement
blessée qui n’a jamais reçu d’affection
de sa vie, il est très difficile pour nous de l’aimer.
Et pourtant, notre mission est bien là : l’aimer
comme elle est, avec ses défauts et ses qualités
–et Dieu sait qu’elle en a !– À part
nous autres du Point-Cœur, Sara n’a que très
peu de vrais amis. En fait, ce qui la fait vivre (ce sont ses
mots), c’est son fils de neuf ans, Jonathan. Nous voyons
bien que ce pauvre petit souffre d’une solitude immense
et c’est vraiment très dur de le voir tout seul dans
ces moments où Sara coupe toute relation avec nous.
Mais Sara peut être aussi source de grandes joies pour
nous : elle a fait tout un che-min pour être baptisée.
Même si là encore il y a eu des hauts et des bas
–elle voulait que l’un de nous soit parrain ou marraine,
or comme nous ne sommes pas là pour toujours, nous ne pouvions
accepter– elle a finalement été baptisée.
Pour dire au revoir à Esther, notre sœur de communauté
depuis plus de quinze mois, nous avons organisé une sortie
au zoo avec les familles du quartier. Ce fut une journée
extra-ordinaire : quelle joie de pouvoir profiter de nos amis
dans une ambiance très bon enfant. Pour beaucoup des enfants
qui nous accompagnaient, ce fut la première sortie du quartier.
C’était amusant d’en voir certains passer la
journée à chasser les pigeons et nourrir les pois-sons
rouges ou d’autres en extase devant un grand cheval blanc
et de passer quasi indifférents devant les tigres, lions
et éléphants !
Après cette journée, nous avons célébré
une messe avec Esther et tous nos amis du quartier. Tout le monde
s’était réuni dans la ruelle devant notre
maison : ce fut un moment rempli d’émotion. Au milieu
de la tristesse du départ –les larmes étaient
bien présentes !– c’était malgré
tout très beau de voir combien les amitiés étaient
sincères et profondes.
Pour terminer, je m’en remets une nouvelle fois à
vos prières en vous confiant cette fois-ci à notre
ami Enrique qui est mort du Sida à la fin du mois de juin.
Priez bien pour toute sa famille, spécialement pour sa
très courageuse maman.
Encore merci pour tout.
Thierry