Le bienheureux Damien de Molokaï
ou la compassion de Dieu
Père Bernard Couronne, ss. cc.
|
|
Le Père Damien
de Molokaï représente beaucoup pour les Amis des
enfants. Il est comme un premier de cordée dans la grande
aventure de l’amour de compassion. Il a aimé les
lépreux de l’île de Molokaï dont il
a choisi d’être le prêtre jusqu’à
devenir lui-même lépreux et mourir de cette terrible
maladie. Il représente même tant que nous avons
choisi de mettre sous sa protection la Fraternité de
ceux qui, parmi les Amis des enfants, se sentent appelés
à consacrer toute leur vie à Dieu et aux pauvres
dans l’Œuvre Points-Cœur.
La brûlure de l’appel
Sur le chemin qui le ramène
à sa ferme de Ninde près de Tremelo, Frans De
Veuster a le cœur gros. Ce solide paysan flamand vient
de laisser son « Jef » au couvent des Sacrés-Cœurs
à Louvain (Belgique) où il rejoint son aîné
Auguste. Que va dire Anne-Catherine, son épouse, quand
elle le verra rentrer seul ? Ces derniers temps, il est vrai,
le comportement de Joseph qui vient de fêter ses dix-neuf
ans en ce début de janvier 1859, a surpris les siens.
Ses parents qui comptaient sur lui pour développer
leur commerce de grains l’ont inscrit à l’Ecole
moyenne de Braine-le- Comte.
Il s’agit d’une « remise à niveau »
nécessaire : à quatorze ans, Joseph a arrêté
ses études pour aider à la ferme. Malgré
le retard et son ignorance du français, le jeune homme
intelligent et travailleur progresse rapidement. À
Tremelo, cependant, on devine que quelque chose le travaille
qui ne correspond guère aux projets des parents. Ainsi,
en juillet 1858, à l’occasion de la profession
religieuse de sa sœur Pauline – la deuxième
de ses sœurs à choisir la vie religieuse –
ne laisse-t-il pas percer, dans une lettre, son désir
de « suivre » son frère Auguste entré
chez les Picpuciens (nom usuel donné aux membres de
la Congrégation des Sacrés-Cœurs dont la
première maison à Paris fut installée
rue de Picpus) à Louvain ? |
«
Je suis réputé attaqué moi-même
de la terrible maladie. Les microbes de la lèpre
se sont finalement nichés dans ma jambe gauche
et dans mon oreille. Ma paupière commence à
tomber. Il m’est impossible de me rendre encore
à Honolulu parce que la lèpre devient
visible. Bientôt ma figure sera endommagée,
je suppose. Étant sûr que la maladie est
réelle, je reste calme et résigné
et je suis même plus heureux parmi mon monde.
Le bon Dieu sait ce qui est mieux pour ma sanctification
et dans cette conviction je dis tous les jours un bon
fiat voluntas tuas. »
5 octobre 1886 |
|
| |
| Chronologie |
1840 : 3 janvier, Naissance de Joseph
de Veuster, au village de Tremelo, en Belgique. 1858
: Joseph entre à l’école moyenne
de Braine-le-Comte (Belgique) pour y apprendre le francais.
1859 : 2 février, Joseph de Veuster prend
l’habit religieux chez les Pères des Sacrés-Cœurs
de Picpus à Louvain, en Belgique. Il prend le nom
de Damien et rejoint ainsi son frère Pamphile dans
le même Institut. 1863 : Départ
pour les îles Hawaï, le 30 octobre 1864
: 4 mai, Ordination sacerdotale en la cathédrale
d’Honolulu, à Hawaï. 1873 :
Le Père Damien de Veuster est missionnaire
dans les diverses îles de l’Archipel des Hawaii
dans le Pacifique. Ouverture de la léproserie de
Molokaï en 1866. 1873 : 10 mai, entrée
du Père Damien à la léproserie
de Molokaï. 1884 : En fin de cette année,
le Père Damien se découvre lépreux.
Alertée par la presse, l’opinion internationale
s’émeut du sort des lépreux. 1889
: Le 1er avril, le Père Damien meurt lépreux.
|
|
À Noël de cette même année, les parents
de Veuster doivent se rendre à l’évidence :
leur fils choisit une autre voie que celle du commerce. «
Ce jour [de Noël] m’a confirmé, leur écrit-il,
que la volonté du bon Dieu est que je quitte le monde pour
embrasser la vie religieuse… Vous ne me le refuserez pas,
car c’est Dieu qui appelle et je dois obéir. Auguste
m’a écrit que je serais certainement reçu chez
eux comme frère de chœur, que je dois me présenter
sans délai à son Supérieur pour la nouvelle
année, pour commencer sous peu mon noviciat. »
Voilà qui est fait ! La brûlure de l’appel était
trop vive pour ce cœur ardent. Il a l’âge de toutes
les audaces, de toutes les folies, pensent les gens raisonnables.
Il ne le sait pas encore ou du moins est-il incapable de l’exprimer
: ce feu qui le pousse de l’avant est celui de « l’ambition
de l’Amour ». Elle a sa source dans le Cœur de
Dieu. Elle ne le laissera plus jamais en repos.
Anne-Catherine essuie quelques larmes : son « Jef »
lui échappe… Elle se souvient. Il n’a pas encore
dix ans. Sur le chemin de l’école, avec ses frères
et sœurs, il rencontre un jeune mendiant qui, pour apaiser
sa faim, se contenterait bien de l’un des gâteaux dorés…
« Donnons-lui tout, lance Joseph, ce pauvre garçon
est toujours dans le besoin ! » Les gâteaux disparaissent
dans la musette du mendiant… Et le déjeuner des enfants
De Veuster tourne court. Mais qu’importe, la demi-mesure aurait
été bien plus lourde à digérer pour
le petit Jef. Cœur sensible, caractère entier, Anne-Catherine
l’a vu grandir et devenir un solide jeune homme « adroit
et intelligent comme quatre… capable de soulever comme rien
des sacs de cent kilos. » C’est sûr, un jour ou
l’autre, Jef devait les quitter…
L’offrande du grain de blé
Le 2 février 1859, il prend l’habit et commence son
noviciat. Désormais, il est le frère Damien. «
Silence, recueillement, prière » sont pour lui les
maîtres-mots de ce temps (18 mois) de préparation à
la profession religieuse. En cours de route, alertés par
son frère Auguste, ses supérieurs découvrent
ses capacités intellectuelles et l’admettent parmi
ceux qui poursuivront leurs études en vue du sacerdoce. Chaque
jour, discrètement, il monte à la tribune de la chapelle
où se trouve une peinture de saint François-Xavier.
« Je supplie le bon Dieu, confie-t-il à son maître
des novices, par l’intercession de saint François Xavier,
de m’accorder la grâce d’être, un jour,
envoyé en mission. »
Voilà un novice bien sérieux et plein d’idéal
! Damien, pourtant, n’a pas laissé sa gaieté
naturelle à la porte du couvent. « Nous rions trop
», s’inquiète son frère tandis que le
P. Caprais assure qu’il n’a jamais rencontré
« un caractère plus sociable et plus aimable ».
C’est à Paris (rue de Picpus), le 7 octobre 1860,
qu’il fait sa profession religieuse par laquelle il se consacre
aux « Sacrés-Cœurs de Jésus et de Marie
au service desquels il veut vivre et mourir. » Après
avoir prononcé leurs vœux, les profès se prosternent
et on étend sur eux le drap mortuaire. Le Supérieur
général qui préside la cérémonie
prie : « Dieu, Toi qui veux que morts au monde nous vivions
dans le Christ, guide Tes serviteurs sur le chemin du Salut. Que
leur vie soit cachée dans le Christ… » Tandis
qu’il se relève de la prostration, Damien comprend
que nul ne peut aimer et servir comme Jésus s’il ne
meurt à lui-même tel le grain de blé mis en
terre… Ce rite laisse en lui une empreinte indélébile
: aux étapes décisives de son existence, il y fera
référence. Et désormais, quand nous l’entendrons
évoquer ce qui doit mourir en lui, il nous faudra comprendre
qu’il parle de naissance, de résurrection, de «
vie en Christ »… Au bas de l’acte de profession,
sa signature vigoureuse et appuyée traduit se résolution
et laisse deviner une émotion intense. Avec l’ardeur
de ses vingt ans, il offre sa vie dans un élan d’amour.
Ce don sans retour le greffe sur celui du Christ pour devenir, en
Lui, serviteur du dessein d’Amour du Père. La réponse
de Damien à l’appel de Dieu n’est pas une décision
froide et raisonnée. Ce jeune homme – comme on peut
l’être à son âge – est amoureux.
Et cet Amour est une passion. Le voilà prêt à
supporter mille morts pour aimer à la manière de Jésus.
La liturgie de sa profession est un rite nuptial : il décide
de mourir à lui-même, de ne plus penser à lui…
car, aujourd’hui, il épouse la Passion de Dieu pour
le bonheur de l’homme ! « Leur vocation est toute de
zèle et d’un zèle en¾ammé, aimait
à dire le fondateur de la Congrégation parlant de
ses disciples. Ils doivent se sacrifier par zèle pour le
Seigneur : ils manqueront à leur vœu le plus essentiel
dès le moment où ils voudront vivre pour eux seuls
et ne pas travailler au salut de leurs frères. »
Sur ces sentiers évangéliques où, conduit
par l’appel de Dieu, il rejoint toute une famille religieuse,
la Congrégation des Sacrés-Cœurs de Jésus
et de Marie, Damien se sent chez lui, irrévocablement.
L’urgence d’aimer et de servir
Le voilà, frère étudiant, d’abord à
Paris et à partir du 25 septembre 1861 à Louvain.
« Son amour pour l’étude est extrême, assure
un de ses condisciples. Que de courage, que d’efforts pour
apprendre. Ses progrès sont rapides car il a un esprit ouvert
et un jugement solide. De plus, il possède une puissance
de travail peu commune qui lui permet de prolonger ses veilles bien
au-delà des limites ordinaires. Il passe avec aisance des
études les plus sérieuses au repos de la récréation
ou au recueillement. »
Malgré la monotonie et l’austérité de
cette vie conventuelle son cœur reste en éveil. Chaque
jour, à l’Adoration, il prend dans son intercession
les frères et les sœurs de sa famille religieuse en
mission en Amérique du Sud, dans les îles du Pacifique,
en Californie… Quelle fête quand l’un d’eux
s’arrête à Paris ou à Louvain et parle
à ses jeunes frères de sa vie missionnaire ! Damien
a des fourmis dans les jambes et « le cœur tout brûlant
»… Mais il faut retourner aux études !
Son frère, ordonné prêtre le 28 février
1863, est sur la liste du prochain départ pour l’Océanie.
Une épidémie de typhus éclate à Louvain
et le jeune prêtre se dévoue sans compter au chevet
des malades jusqu’au jour où il est, lui-même
atteint. « Jamais il ne sera sur pied pour partir vers les
îles », pronostique son cadet. L’occasion est
trop belle, pourquoi ne partirait-il pas à la place de son
aîné ? Avec le consentement de ce dernier, il rédige
sa demande. Va-t-on le laisser partir alors qu’il n’a
pas encore achevé son séminaire ? Quelques jours après,
la réponse du Supérieur général lui
parvient : il part !
Le moment est enfin venu pour Damien d’aimer et de servir
à la mesure de son cœur totalement livré à
l’Amour de Jésus comme celui de Marie !
Le temps presse maintenant. Nous sommes en octobre et le départ
est fixé au 1er novembre. Notre futur missionnaire court
à Tremelo annoncer la nouvelle. La famille se rassemble autour
de son « Jef ». On parle longuement, le cœur serré.
Chacun sait, ici, qu’on ne reverra plus ce fils, ce frère
très aimé. C’est au pied de Notre-Dame de Montaigu
qu’il tient à faire ses adieux à sa mère.
« Le sacrifice est grand, écrit-il quelques jours plus
tard, pour un cœur qui affectionne tendrement ses parents,
sa famille, ses confrères et ce pays qui l’a vu naître.
Mais la voix qui nous a invités, qui nous appelle à
faire généreusement cette offrande de tout ce que
nous avons est la voix de Dieu même. C’est Notre Seigneur
qui nous dit comme à ses premiers Apôtres : “Allez
enseigner toutes les nations, leur apprenant à observer tous
mes commandements. Et voici que je suis avec vous jusqu’à
la fin des siècles.” Jésus Christ est d’une
manière particulière avec les missionnaires. »
C’est « avec un courage véritablement apostolique
», note Damien que le 8 novembre 1863, il embarque avec six
frères et dix sœurs de sa Congrégation sur le
RW-Wood à Brême (Allemagne). Ils atteindront les îles
Hawaï le 19 mars de l’année suivante.
Avant de quitter Paris, Damien a envoyé aux siens une photographie.
Devant l’objectif il a pris l’attitude de saint François
Xavier présentant la croix du Christ aux païens. Tout
un programme !
Avec la fougue – les illusions et les rêves –
de sa jeunesse, Damien va de l’avant. Les yeux fixés
sur le Christ, il s’efforcera de faire de l’Amour en
forme de service son métier d’homme.
À Kalawao
Kalawao, le village des lépreux, est en effervescence.
Le Docteur Fitch, médecin attitré de la léproserie,
arrive accompagné d’étrangers encore sonnés
par la vertigineuse descente du « pali » 2 qui sépare
la presqu’île du reste de l’île de Molokaï.
La petite troupe se dirige vers l’église à l’autre
bout du village.
« La porte de l’enclos de la Mission nous est ouverte
par une troupe de joyeux gamins, raconte Charles Stoddard, professeur
à l’université Notre-Dame (Indiana, États-Unis),
ils sont tous défigurés par la lèpre. La porte
de la chapelle est entrebâillée. En un instant, elle
est ouverte et un jeune prêtre paraît sur le seuil pour
nous souhaiter la bienvenue. Sa soutane est usée et décolorée,
ses cheveux ébouriffés comme ceux d’un écolier,
ses mains tâchées et durcies par le travail, le visage
éclatant de santé, l’allure juvénile…
C’est le Père Damien. »
« Son rire bruyant, sa sympathie empressée et le
magnétisme contagieux de sa personne » 3 impressionnent
l’universitaire et ses compagnons.
Une prompte charité
Lorsque Charles Stoddard lui rend visite en cette fin d’octobre
1884, Damien est parmi les lépreux de Molokaï depuis
onze ans. Il y a débarqué un jour de mai 1873. Encore,
un coup de tête, aux dires de certains. Cette année-là,
Monseigneur Hilaire Maigret, vicaire apostolique des îles
Hawaï 4, est venu bénir une église sur l’île
voisine où il exerce son sacerdoce depuis une dizaine d’années.
Le vieil évêque s’entretient avec ses missionnaires,
rassemblés pour l’occasion, de la situation des catholiques
lépreux de Molokaï. Depuis 1866, le Gouvernement de
l’archipel parque les lépreux sur une langue de terre
désolée de l’île. À cette époque,
la ségrégation est la seule parade possible contre
la maladie. Une fois les lépreux déposés sur
le rivage, l’administration se préoccupe fort peu du
sort des malades. Un missionnaire passe de temps en temps à
Kalawao. C’est trop peu, pense l’évêque.
Avant qu’il ait fini de parler, Damien bondit et se propose.
Monseigneur Maigret, surpris, accepte. Le Père Damien séjournera
quelques semaines à Kalawao, ensuite un autre missionnaire
prendra la relève. Damien ne l’entend pas ainsi. Sa
décision est prise, définitive comme toujours : «
Joseph, mon garçon, se dit-il, en voilà pour la vie
! » Il n’emporte rien avec lui, si ce n’est son
bréviaire et son chapelet. Ce samedi 10 mai 1873, Damien
se hâte vers ses ouailles de Molokaï avec pour seul bagage,
cette compassion de Dieu qu’il a épousée au
jour de sa profession religieuse en mettant ses pas dans ceux de
Jésus. « Lui aussi, dans sa divine charité,
consola les lépreux, écrit-il alors, si je ne puis
les guérir comme lui, au moins je puis les consoler. »
Ni médecin, ni infirmier, il n’a que sa présence
affectueuse et surtout les sacrements de l’Église à
offrir à un peuple de moribonds.
Des épousailles dans les larmes
À Honolulu, les journaux protestants, habituellement peu
amènes pour la Mission catholique, font l’éloge
du Père Damien « qui volontiers s’est offert
à vivre avec les lépreux et pour eux » et n’hésitent
pas à le proclamer « héros chrétien ».
Cependant les premiers contacts sont difficiles : « Leurs
doigts de pieds et des mains sont quasiment mangés et exhalent
une odeur fétide, leur haleine également empoisonne
l’air, raconte-t-il. J’ai beaucoup de peine à
m’y habituer… Ils sont hideux à voir »,
mais, ajoute-t-il aussitôt, « ils ont une âme
rachetée au prix du Sang adorable de notre divin Sauveur
! » Alors, comment ne pas les aimer ! Il va de case en case.
Il se fait tout à tous à sa manière un peu
brouillonne, quelquefois impulsive. « Du matin au soir, je
suis au milieu des misères physiques et morales qui navrent
le cœur, cependant, je tâche de me montrer toujours gai
afin de relever le courage de mes infirmes… Mon plus grand
bonheur, ajoute-t-il, est de servir le Seigneur dans ces pauvres
enfants malades, repoussés par les autres hommes. »
Pas question, de laisser sa place à un autre ! Deux jours
seulement après son arrivée à Kalawao, sa résolution
est prise : « Vous connaissez ma disposition, écrit-il
à ses Supérieurs, je veux me sacrifier à mes
pauvres lépreux ». Quelques mois plus tard, il confie
à son frère : « Je me fais lépreux avec
les lépreux. Quand je prêche, c’est ma tournure
“nous autres lépreux”. Puissè-je les gagner
tous au Christ comme Saint Paul ! » C’est dire combien
il a épousé au nom du Christ la cause des lépreux.
La compassion, au prix du « sacrifice de sa vie », abolit
les distances entre les êtres : Dieu y célèbre
ses noces avec l’humanité.
Une dévorante fécondité
| Les visites aux malades, l’accompagnement
des mourants ne suffisent pas à l’ardeur dévorante
du curé de Kalawao.La lèpre gangrène
les corps, elle corrompt également les cœurs. |
| Les enfants, sans défense, en sont les premières
victimes. Damien crée un orphelinat pour les jeunes
filles lépreuses plus exposées. Celui des garçons
suit peu après. « Depuis quelque mois, raconte-t-il
à ses correspondants européens, j’ai un
petit orphelinat de jeunes enfants lépreuses, dont
une bonne veuve, non-lépreuse, elle, et déjà
avancée en âge, est la mère et la cuisinière,
notre cuisine se fait ensemble et nous partageons nos provisions…
Il est plus ou moins rebutant à la nature d’être
entouré de ces malheureux enfants ; mais j’y
trouve ma consolation. » |
 |
L’œil avisé du paysan flamand ne tarde pas à
percevoir d’autres besoins et pas seulement dans le domaine
moral ou thérapeutique. Pour Damien de Molokaï tendre
la main aux lépreux comme le Christ entraîne plus loin
que la catéchèse, la célébration des
sacrements ou les soins à domicile. Le meilleur remède
contre la lèpre des corps et des cœurs lui paraît
être de mobiliser ce qui leur reste d’énergie
autour de projets collectifs au profit de tous. Les initiatives
se succèdent à perdre haleine : rénovation
et assainissement de l’habitat, adduction d’eau, construction
d’une route, ouverture d’un magasin, sans oublier l’organisation
de courses de chevaux et la création d’une fanfare.
Pour autant, le missionnaire de Molokaï ne néglige pas
sa tâche pastorale. Bien au contraire ! La lèpre inguérissable
détruit les personnes. Toute l’action pastorale de
Damien vise à leur redonner le goût de vivre. N’est-ce
pas le meilleur remède ? L’église Sainte-Philomène
qu’il a dû agrandir devient le centre d’une paroisse
dynamique : des équipes s’organisent pour la visite
des malades et l’adoration perpétuelle. Les enterrements
quasi quotidiens n’ont plus rien de lugubre : la fanfare paroissiale
en fait une fête. Cette terre, hier aride, aujourd’hui
revit. Aimant les lépreux à la manière du Christ-Serviteur,
Damien met en œuvre la puissance de la Résurrection
dans ce lieu de mort. Seul l’Amour est capable de faire refleurir
des déserts d’humanité.
Une Passion bienheureuse
Damien à Molokaï rend l’Amour
plus contagieux que la lèpre. De partout dans le monde,
on lui prodigue éloges et encouragements. Les dons et les
bénévoles affluent L’humble missionnaire de
Molokaï a inventé avant l’heure « l’humanitaire
». Grâce à lui, l’assistance aux lépreux
devient une cause mondiale.
Gandhi considérait que « le monde de la politique
et du journalisme ne connaît pas de héros dont il peut
se glorifier et qui soit comparable au Père Damien de Molokaï.
» Il conseillait à ses disciples de « rechercher
à quelle source s’alimente un tel héroïsme
». Pourquoi Damien est-il allé s’ensevelir sur
ce bout de terre inhospitalière au milieu d’individus
repoussants ? La réponse vient, le jour où, en 1885,
il se découvre lépreux après avoir longtemps
espéré être épargné. « C’est
bien par le souvenir d’avoir été couché
sous le drap mortuaire, le jour de mes vœux, écrit-il
à son évêque, que j’ai bravé le
danger de contracter cette terrible maladie en faisant mon devoir
ici et tâchant de mourir de plus en plus à moi-même.
» Le secret de l’héroïsme de Damien de Molokaï
a un nom : Jésus Christ dans le mystère de sa Mort
et de sa Résurrection. Jésus Christ dans l’élan
de cet Amour manifesté sous le signe du Cœur blessé.
 |
Nul ne peut prétendre communier au mystère
pascal de Jésus, vivre sa consécration baptismale,
s’il n’a le cœur ouvert par et à
la détresse de ses frères. C’est par
cette déchirure que s’engouffre la Passion
de Dieu pour l’humanité. Le lourd manteau de
la lèpre le recouvre comme naguère le drap
mortuaire de sa profession religieuse ; il prend l’habit
du lépreux et se charge de la croix du Christ. «
J’ai accepté cette maladie, confie-t-il à
son frère, comme une croix spéciale ; je tâche
de la porter comme Simon le Cyrénéen en suivant
les traces de son divin Maître. » À la
maladie viennent s’ajouter les angoisses de la solitude
– il est longtemps le seul prêtre de l’île
– les incompréhensions de ses supérieurs,
les calomnies et les jalousies. Le voilà, enfin,
identifié au « lépreux devant lequel
on se voile la face ; maltraité, il s’humilie
; broyé de souffrance, il fait de sa vie un sacrifice,
à cause de ses souffrances, à cause de son
Amour, il verra la lumière » (Is, 53). Sur
les sentiers escarpés de la compassion, dans le cœur
de Damien, Dieu consomme ses noces avec les lépreux
de Molokaï « pour qu’ils aient la vie en
abondance ». |
Le missionnaire le plus heureux du monde
| La Croix semble l’anéantir. C’est
alors qu’il écrit cette phrase incroyable : «
La joie et le contentement du cœur que me procurent les
Sacrés-Cœurs [de Jésus et de Marie] font
que je me crois être le missionnaire le plus heureux
du monde ! » Le bonheur des Béatitudes égrenées
par Jésus paraît étrange à qui
n’en fait pas l’expérience. Celui que l’Église,
en écho à la voix du prêcheur de Galilée,
proclamera Bienheureux le 4 juin 1995 sait où il puise
cette joie et cette paix. « Notre ministère,
note-t-il dans son carnet de retraite, demande un Amour tendre
pour notre Seigneur, une force de courage inaltérable
dans le travail et une patience invincible dans la souffrance.
L’Eucharistie est le Pain des forts dont nous avons
besoin. » À qui veut trouver, pour s’y
désaltérer, la source de l’héroïque
compassion du Père Damien et le secret de son bonheur,
il faut le rejoindre dans son adoration matinale précédant
la célébration de sa messe. « Sans la
présence de notre divin Maître à l’autel
de mes pauvres chapelles, je n’aurais pu persévérer
à jeter mon sort avec les lépreux de Molokaï…
Comme la sainte communion est le Pain de tous les jours, je
me sens heureux ! » |
| Jour après jour, il y rencontre Celui auquel il a
donné sa vie et de qui il reçoit tout. Jésus
Christ est là dans la puissance de son Mystère
de mort et de vie qui se saisit de ce cœur disponible
pour aimer. Sur ce rocher perdu du Pacifique, inconnu jusqu’alors,
la compassion de Dieu fait des merveilles. Lorsque le père
Damien consumé par sa lèpre s’éteint
le 15 avril 1889, il est aussi célèbre que Mère
Teresa aujourd’hui. Par-delà le siècle
qui les sépare une connivence naît entre ces
deux champions de la compassion. Le 4 juin 1995, malgré
la fatigue qui se lit sur son visage raviné par tant
de souffrances sur lesquelles elle s’est penchée,
la Mère des mourants de Calcutta est là, sur
cette place de Bruxelles, au premier rang, assistant à
la célébration de béatification du prêtre
lépreux de Molokaï. |
 |
| Elle entend le Successeur de Pierre proclamer
: « Damien est de retour ! Comme un frère aîné,
désormais configuré au Christ, il vous montre
le chemin de la sainteté et le secret du bonheur !
» Ô toi qui lis ces lignes, puisse son témoignage
et sa prière élargir ton cœur aux dimensions
du monde. « C’est l’ambition que Dieu propose
à chacun, l’ambition d’un Amour sans limites
! » (Cardinal J.-M. Lustiger). |