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Saint Damien de Molokaï
ou la compassion de Dieu

Père Bernard Couronne, ss. cc.

Informations complémentaires

Textes choisis

Bibliographie


Le Père Damien de Molokaï représente beaucoup pour les Amis des enfants. Il est comme un premier de cordée dans la grande aventure de l’amour de compassion. Il a aimé les lépreux de l’île de Molokaï dont il a choisi d’être le prêtre jusqu’à devenir lui-même lépreux et mourir de cette terrible maladie. Il représente même tant que nous avons choisi de mettre sous sa protection la Fraternité de ceux qui, parmi les Amis des enfants, se sentent appelés à consacrer toute leur vie à Dieu et aux pauvres dans l’Œuvre Points-Cœur.

La brûlure de l’appel

Sur le chemin qui le ramène à sa ferme de Ninde près de Tremelo, Frans De Veuster a le cœur gros. Ce solide paysan flamand vient de laisser son « Jef » au couvent des Sacrés-Cœurs à Louvain (Belgique) où il rejoint son aîné Auguste. Que va dire Anne-Catherine, son épouse, quand elle le verra rentrer seul ? Ces derniers temps, il est vrai, le comportement de Joseph qui vient de fêter ses dix-neuf ans en ce début de janvier 1859, a surpris les siens. Ses parents qui comptaient sur lui pour développer leur commerce de grains l’ont inscrit à l’Ecole moyenne de Braine-le-Comte. Il s’agit d’une « remise à niveau » nécessaire : à quatorze ans, Joseph a arrêté ses études pour aider à la ferme. Malgré le retard et son ignorance du français, le jeune homme intelligent et travailleur progresse rapidement. À Tremelo, cependant, on devine que quelque chose le travaille qui ne correspond guère aux projets des parents. Ainsi, en juillet 1858, à l’occasion de la profession religieuse de sa sœur Pauline – la deuxième de ses sœurs à choisir la vie religieuse – ne laisse-t-il pas percer, dans une lettre, son désir de « suivre » son frère Auguste entré chez les Picpuciens (nom usuel donné aux membres de la Congrégation des Sacrés-Cœurs dont la première maison à Paris fut installée rue de Picpus) à Louvain ?

« Je suis réputé attaqué moi-même de la terrible maladie. Les microbes de la lèpre se sont finalement nichés dans ma jambe gauche et dans mon oreille. Ma paupière commence à tomber. Il m’est impossible de me rendre encore à Honolulu parce que la lèpre devient visible. Bientôt ma figure sera endommagée, je suppose. Étant sûr que la maladie est réelle, je reste calme et résigné et je suis même plus heureux parmi mon monde. Le bon Dieu sait ce qui est mieux pour ma sanctification et dans cette conviction je dis tous les jours un bon fiat voluntas tuas. »
5 octobre 1886

 

 
Chronologie
1840 : 3 janvier, Naissance de Joseph de Veuster, au village de Tremelo, en Belgique.
1858 : Joseph entre à l’école moyenne de Braine-le-Comte (Belgique) pour y apprendre le francais.
1859 : 2 février, Joseph de Veuster prend l’habit religieux chez les Pères des Sacrés-Cœurs de Picpus à Louvain, en Belgique. Il prend le nom de Damien et rejoint ainsi son frère Pamphile dans le même Institut.
1863 : Départ pour les îles Hawaï, le 30 octobre
1864 : 4 mai, Ordination sacerdotale en la cathédrale
d’Honolulu, à Hawaï.
1873 : Le Père Damien de Veuster est missionnaire
dans les diverses îles de l’Archipel des Hawaii dans le Pacifique. Ouverture de la léproserie de Molokaï en 1866.
1873 : 10 mai, entrée du Père Damien à la léproserie
de Molokaï.
1884 : En fin de cette année, le Père Damien se découvre lépreux. Alertée par la presse, l’opinion internationale s’émeut du sort des lépreux.
1889 : Le 1er avril, le Père Damien meurt lépreux.

À Noël de cette même année, les parents de Veuster doivent se rendre à l’évidence : leur fils choisit une autre voie que celle du commerce. « Ce jour [de Noël] m’a confirmé, leur écrit-il, que la volonté du bon Dieu est que je quitte le monde pour embrasser la vie religieuse… Vous ne me le refuserez pas, car c’est Dieu qui appelle et je dois obéir. Auguste m’a écrit que je serais certainement reçu chez eux comme frère de chœur, que je dois me présenter sans délai à son Supérieur pour la nouvelle année, pour commencer sous peu mon noviciat. »

Voilà qui est fait ! La brûlure de l’appel était trop vive pour ce cœur ardent. Il a l’âge de toutes les audaces, de toutes les folies, pensent les gens raisonnables. Il ne le sait pas encore ou du moins est-il incapable de l’exprimer : ce feu qui le pousse de l’avant est celui de « l’ambition de l’Amour ». Elle a sa source dans le Cœur de Dieu. Elle ne le laissera plus jamais en repos.

Anne-Catherine essuie quelques larmes : son « Jef » lui échappe… Elle se souvient. Il n’a pas encore dix ans. Sur le chemin de l’école, avec ses frères et sœurs, il rencontre un jeune mendiant qui, pour apaiser sa faim, se contenterait bien de l’un des gâteaux dorés… « Donnons-lui tout, lance Joseph, ce pauvre garçon est toujours dans le besoin ! » Les gâteaux disparaissent dans la musette du mendiant… Et le déjeuner des enfants De Veuster tourne court. Mais qu’importe, la demi-mesure aurait été bien plus lourde à digérer pour le petit Jef. Cœur sensible, caractère entier, Anne-Catherine l’a vu grandir et devenir un solide jeune homme « adroit et intelligent comme quatre… capable de soulever comme rien des sacs de cent kilos. » C’est sûr, un jour ou l’autre, Jef devait les quitter…

L’offrande du grain de blé

Le 2 février 1859, il prend l’habit et commence son noviciat. Désormais, il est le frère Damien. « Silence, recueillement, prière » sont pour lui les maîtres-mots de ce temps (18 mois) de préparation à la profession religieuse. En cours de route, alertés par son frère Auguste, ses supérieurs découvrent ses capacités intellectuelles et l’admettent parmi ceux qui poursuivront leurs études en vue du sacerdoce. Chaque jour, discrètement, il monte à la tribune de la chapelle où se trouve une peinture de saint François-Xavier. « Je supplie le bon Dieu, confie-t-il à son maître des novices, par l’intercession de saint François Xavier, de m’accorder la grâce d’être, un jour, envoyé en mission. »

Voilà un novice bien sérieux et plein d’idéal ! Damien, pourtant, n’a pas laissé sa gaieté naturelle à la porte du couvent. « Nous rions trop », s’inquiète son frère tandis que le P. Caprais assure qu’il n’a jamais rencontré « un caractère plus sociable et plus aimable ».

C’est à Paris (rue de Picpus), le 7 octobre 1860, qu’il fait sa profession religieuse par laquelle il se consacre aux « Sacrés-Cœurs de Jésus et de Marie au service desquels il veut vivre et mourir. » Après avoir prononcé leurs vœux, les profès se prosternent et on étend sur eux le drap mortuaire. Le Supérieur général qui préside la cérémonie prie : « Dieu, Toi qui veux que morts au monde nous vivions dans le Christ, guide Tes serviteurs sur le chemin du Salut. Que leur vie soit cachée dans le Christ… » Tandis qu’il se relève de la prostration, Damien comprend que nul ne peut aimer et servir comme Jésus s’il ne meurt à lui-même tel le grain de blé mis en terre… Ce rite laisse en lui une empreinte indélébile : aux étapes décisives de son existence, il y fera référence. Et désormais, quand nous l’entendrons évoquer ce qui doit mourir en lui, il nous faudra comprendre qu’il parle de naissance, de résurrection, de « vie en Christ »… Au bas de l’acte de profession, sa signature vigoureuse et appuyée traduit se résolution et laisse deviner une émotion intense. Avec l’ardeur de ses vingt ans, il offre sa vie dans un élan d’amour. Ce don sans retour le greffe sur celui du Christ pour devenir, en Lui, serviteur du dessein d’Amour du Père. La réponse de Damien à l’appel de Dieu n’est pas une décision froide et raisonnée. Ce jeune homme – comme on peut l’être à son âge – est amoureux. Et cet Amour est une passion. Le voilà prêt à supporter mille morts pour aimer à la manière de Jésus. La liturgie de sa profession est un rite nuptial : il décide de mourir à lui-même, de ne plus penser à lui… car, aujourd’hui, il épouse la Passion de Dieu pour le bonheur de l’homme ! « Leur vocation est toute de zèle et d’un zèle en¾ammé, aimait à dire le fondateur de la Congrégation parlant de ses disciples. Ils doivent se sacrifier par zèle pour le Seigneur : ils manqueront à leur vœu le plus essentiel dès le moment où ils voudront vivre pour eux seuls et ne pas travailler au salut de leurs frères. »

Sur ces sentiers évangéliques où, conduit par l’appel de Dieu, il rejoint toute une famille religieuse, la Congrégation des Sacrés-Cœurs de Jésus et de Marie, Damien se sent chez lui, irrévocablement.

L’urgence d’aimer et de servir

Le voilà, frère étudiant, d’abord à Paris et à partir du 25 septembre 1861 à Louvain. « Son amour pour l’étude est extrême, assure un de ses condisciples. Que de courage, que d’efforts pour apprendre. Ses progrès sont rapides car il a un esprit ouvert et un jugement solide. De plus, il possède une puissance de travail peu commune qui lui permet de prolonger ses veilles bien au-delà des limites ordinaires. Il passe avec aisance des études les plus sérieuses au repos de la récréation ou au recueillement. »

Malgré la monotonie et l’austérité de cette vie conventuelle son cœur reste en éveil. Chaque jour, à l’Adoration, il prend dans son intercession les frères et les sœurs de sa famille religieuse en mission en Amérique du Sud, dans les îles du Pacifique, en Californie… Quelle fête quand l’un d’eux s’arrête à Paris ou à Louvain et parle à ses jeunes frères de sa vie missionnaire ! Damien a des fourmis dans les jambes et « le cœur tout brûlant »… Mais il faut retourner aux études !

Son frère, ordonné prêtre le 28 février 1863, est sur la liste du prochain départ pour l’Océanie. Une épidémie de typhus éclate à Louvain et le jeune prêtre se dévoue sans compter au chevet des malades jusqu’au jour où il est, lui-même atteint. « Jamais il ne sera sur pied pour partir vers les îles », pronostique son cadet. L’occasion est trop belle, pourquoi ne partirait-il pas à la place de son aîné ? Avec le consentement de ce dernier, il rédige sa demande. Va-t-on le laisser partir alors qu’il n’a pas encore achevé son séminaire ? Quelques jours après, la réponse du Supérieur général lui parvient : il part !

Le moment est enfin venu pour Damien d’aimer et de servir à la mesure de son cœur totalement livré à l’Amour de Jésus comme celui de Marie !

Le temps presse maintenant. Nous sommes en octobre et le départ est fixé au 1er novembre. Notre futur missionnaire court à Tremelo annoncer la nouvelle. La famille se rassemble autour de son « Jef ». On parle longuement, le cœur serré. Chacun sait, ici, qu’on ne reverra plus ce fils, ce frère très aimé. C’est au pied de Notre-Dame de Montaigu qu’il tient à faire ses adieux à sa mère. « Le sacrifice est grand, écrit-il quelques jours plus tard, pour un cœur qui affectionne tendrement ses parents, sa famille, ses confrères et ce pays qui l’a vu naître. Mais la voix qui nous a invités, qui nous appelle à faire généreusement cette offrande de tout ce que nous avons est la voix de Dieu même. C’est Notre Seigneur qui nous dit comme à ses premiers Apôtres : “Allez enseigner toutes les nations, leur apprenant à observer tous mes commandements. Et voici que je suis avec vous jusqu’à la fin des siècles.” Jésus Christ est d’une manière particulière avec les missionnaires. »

C’est « avec un courage véritablement apostolique », note Damien que le 8 novembre 1863, il embarque avec six frères et dix sœurs de sa Congrégation sur le RW-Wood à Brême (Allemagne). Ils atteindront les îles Hawaï le 19 mars de l’année suivante.

Avant de quitter Paris, Damien a envoyé aux siens une photographie. Devant l’objectif il a pris l’attitude de saint François Xavier présentant la croix du Christ aux païens. Tout un programme !

Avec la fougue – les illusions et les rêves – de sa jeunesse, Damien va de l’avant. Les yeux fixés sur le Christ, il s’efforcera de faire de l’Amour en forme de service son métier d’homme.

À Kalawao

Kalawao, le village des lépreux, est en effervescence. Le Docteur Fitch, médecin attitré de la léproserie, arrive accompagné d’étrangers encore sonnés par la vertigineuse descente du « pali » 2 qui sépare la presqu’île du reste de l’île de Molokaï. La petite troupe se dirige vers l’église à l’autre bout du village.

« La porte de l’enclos de la Mission nous est ouverte par une troupe de joyeux gamins, raconte Charles Stoddard, professeur à l’université Notre-Dame (Indiana, États-Unis), ils sont tous défigurés par la lèpre. La porte de la chapelle est entrebâillée. En un instant, elle est ouverte et un jeune prêtre paraît sur le seuil pour nous souhaiter la bienvenue. Sa soutane est usée et décolorée, ses cheveux ébouriffés comme ceux d’un écolier, ses mains tâchées et durcies par le travail, le visage éclatant de santé, l’allure juvénile… C’est le Père Damien. »

« Son rire bruyant, sa sympathie empressée et le magnétisme contagieux de sa personne » 3 impressionnent l’universitaire et ses compagnons.

Une prompte charité

Lorsque Charles Stoddard lui rend visite en cette fin d’octobre 1884, Damien est parmi les lépreux de Molokaï depuis onze ans. Il y a débarqué un jour de mai 1873. Encore, un coup de tête, aux dires de certains. Cette année-là, Monseigneur Hilaire Maigret, vicaire apostolique des îles Hawaï 4, est venu bénir une église sur l’île voisine où il exerce son sacerdoce depuis une dizaine d’années. Le vieil évêque s’entretient avec ses missionnaires, rassemblés pour l’occasion, de la situation des catholiques lépreux de Molokaï. Depuis 1866, le Gouvernement de l’archipel parque les lépreux sur une langue de terre désolée de l’île. À cette époque, la ségrégation est la seule parade possible contre la maladie. Une fois les lépreux déposés sur le rivage, l’administration se préoccupe fort peu du sort des malades. Un missionnaire passe de temps en temps à Kalawao. C’est trop peu, pense l’évêque. Avant qu’il ait fini de parler, Damien bondit et se propose. Monseigneur Maigret, surpris, accepte. Le Père Damien séjournera quelques semaines à Kalawao, ensuite un autre missionnaire prendra la relève. Damien ne l’entend pas ainsi. Sa décision est prise, définitive comme toujours : « Joseph, mon garçon, se dit-il, en voilà pour la vie ! » Il n’emporte rien avec lui, si ce n’est son bréviaire et son chapelet. Ce samedi 10 mai 1873, Damien se hâte vers ses ouailles de Molokaï avec pour seul bagage, cette compassion de Dieu qu’il a épousée au jour de sa profession religieuse en mettant ses pas dans ceux de Jésus. « Lui aussi, dans sa divine charité, consola les lépreux, écrit-il alors, si je ne puis les guérir comme lui, au moins je puis les consoler. » Ni médecin, ni infirmier, il n’a que sa présence affectueuse et surtout les sacrements de l’Église à offrir à un peuple de moribonds.

Des épousailles dans les larmes

À Honolulu, les journaux protestants, habituellement peu amènes pour la Mission catholique, font l’éloge du Père Damien « qui volontiers s’est offert à vivre avec les lépreux et pour eux » et n’hésitent pas à le proclamer « héros chrétien ». Cependant les premiers contacts sont difficiles : « Leurs doigts de pieds et des mains sont quasiment mangés et exhalent une odeur fétide, leur haleine également empoisonne l’air, raconte-t-il. J’ai beaucoup de peine à m’y habituer… Ils sont hideux à voir », mais, ajoute-t-il aussitôt, « ils ont une âme rachetée au prix du Sang adorable de notre divin Sauveur ! » Alors, comment ne pas les aimer ! Il va de case en case. Il se fait tout à tous à sa manière un peu brouillonne, quelquefois impulsive. « Du matin au soir, je suis au milieu des misères physiques et morales qui navrent le cœur, cependant, je tâche de me montrer toujours gai afin de relever le courage de mes infirmes… Mon plus grand bonheur, ajoute-t-il, est de servir le Seigneur dans ces pauvres enfants malades, repoussés par les autres hommes. » Pas question, de laisser sa place à un autre ! Deux jours seulement après son arrivée à Kalawao, sa résolution est prise : « Vous connaissez ma disposition, écrit-il à ses Supérieurs, je veux me sacrifier à mes pauvres lépreux ». Quelques mois plus tard, il confie à son frère : « Je me fais lépreux avec les lépreux. Quand je prêche, c’est ma tournure “nous autres lépreux”. Puissè-je les gagner tous au Christ comme Saint Paul ! » C’est dire combien il a épousé au nom du Christ la cause des lépreux. La compassion, au prix du « sacrifice de sa vie », abolit les distances entre les êtres : Dieu y célèbre ses noces avec l’humanité.

Une dévorante fécondité

Les visites aux malades, l’accompagnement des mourants ne suffisent pas à l’ardeur dévorante du curé de Kalawao.La lèpre gangrène les corps, elle corrompt également les cœurs.
Les enfants, sans défense, en sont les premières victimes. Damien crée un orphelinat pour les jeunes filles lépreuses plus exposées. Celui des garçons suit peu après. « Depuis quelque mois, raconte-t-il à ses correspondants européens, j’ai un petit orphelinat de jeunes enfants lépreuses, dont une bonne veuve, non-lépreuse, elle, et déjà avancée en âge, est la mère et la cuisinière, notre cuisine se fait ensemble et nous partageons nos provisions… Il est plus ou moins rebutant à la nature d’être entouré de ces malheureux enfants ; mais j’y trouve ma consolation. » Damien et les filles de l'orphelonat

L’œil avisé du paysan flamand ne tarde pas à percevoir d’autres besoins et pas seulement dans le domaine moral ou thérapeutique. Pour Damien de Molokaï tendre la main aux lépreux comme le Christ entraîne plus loin que la catéchèse, la célébration des sacrements ou les soins à domicile. Le meilleur remède contre la lèpre des corps et des cœurs lui paraît être de mobiliser ce qui leur reste d’énergie autour de projets collectifs au profit de tous. Les initiatives se succèdent à perdre haleine : rénovation et assainissement de l’habitat, adduction d’eau, construction d’une route, ouverture d’un magasin, sans oublier l’organisation de courses de chevaux et la création d’une fanfare. Pour autant, le missionnaire de Molokaï ne néglige pas sa tâche pastorale. Bien au contraire ! La lèpre inguérissable détruit les personnes. Toute l’action pastorale de Damien vise à leur redonner le goût de vivre. N’est-ce pas le meilleur remède ? L’église Sainte-Philomène qu’il a dû agrandir devient le centre d’une paroisse dynamique : des équipes s’organisent pour la visite des malades et l’adoration perpétuelle. Les enterrements quasi quotidiens n’ont plus rien de lugubre : la fanfare paroissiale en fait une fête. Cette terre, hier aride, aujourd’hui revit. Aimant les lépreux à la manière du Christ-Serviteur, Damien met en œuvre la puissance de la Résurrection dans ce lieu de mort. Seul l’Amour est capable de faire refleurir des déserts d’humanité.

Une Passion bienheureuse

Damien à Molokaï rend l’Amour plus contagieux que la lèpre. De partout dans le monde, on lui prodigue éloges et encouragements. Les dons et les bénévoles affluent L’humble missionnaire de Molokaï a inventé avant l’heure « l’humanitaire ». Grâce à lui, l’assistance aux lépreux devient une cause mondiale.

Gandhi considérait que « le monde de la politique et du journalisme ne connaît pas de héros dont il peut se glorifier et qui soit comparable au Père Damien de Molokaï. » Il conseillait à ses disciples de « rechercher à quelle source s’alimente un tel héroïsme ». Pourquoi Damien est-il allé s’ensevelir sur ce bout de terre inhospitalière au milieu d’individus repoussants ? La réponse vient, le jour où, en 1885, il se découvre lépreux après avoir longtemps espéré être épargné. « C’est bien par le souvenir d’avoir été couché sous le drap mortuaire, le jour de mes vœux, écrit-il à son évêque, que j’ai bravé le danger de contracter cette terrible maladie en faisant mon devoir ici et tâchant de mourir de plus en plus à moi-même. » Le secret de l’héroïsme de Damien de Molokaï a un nom : Jésus Christ dans le mystère de sa Mort et de sa Résurrection. Jésus Christ dans l’élan de cet Amour manifesté sous le signe du Cœur blessé.

Damien lépreux

Nul ne peut prétendre communier au mystère pascal de Jésus, vivre sa consécration baptismale, s’il n’a le cœur ouvert par et à la détresse de ses frères. C’est par cette déchirure que s’engouffre la Passion de Dieu pour l’humanité. Le lourd manteau de la lèpre le recouvre comme naguère le drap mortuaire de sa profession religieuse ; il prend l’habit du lépreux et se charge de la croix du Christ. « J’ai accepté cette maladie, confie-t-il à son frère, comme une croix spéciale ; je tâche de la porter comme Simon le Cyrénéen en suivant les traces de son divin Maître. » À la maladie viennent s’ajouter les angoisses de la solitude – il est longtemps le seul prêtre de l’île – les incompréhensions de ses supérieurs, les calomnies et les jalousies. Le voilà, enfin, identifié au « lépreux devant lequel on se voile la face ; maltraité, il s’humilie ; broyé de souffrance, il fait de sa vie un sacrifice, à cause de ses souffrances, à cause de son Amour, il verra la lumière » (Is, 53). Sur les sentiers escarpés de la compassion, dans le cœur de Damien, Dieu consomme ses noces avec les lépreux de Molokaï « pour qu’ils aient la vie en abondance ».

Le missionnaire le plus heureux du monde

La Croix semble l’anéantir. C’est alors qu’il écrit cette phrase incroyable : « La joie et le contentement du cœur que me procurent les Sacrés-Cœurs [de Jésus et de Marie] font que je me crois être le missionnaire le plus heureux du monde ! » Le bonheur des Béatitudes égrenées par Jésus paraît étrange à qui n’en fait pas l’expérience. Celui que l’Église, en écho à la voix du prêcheur de Galilée, proclamera Bienheureux le 4 juin 1995 puis Saint le 11 octobre 2009 sait où il puise cette joie et cette paix. « Notre ministère, note-t-il dans son carnet de retraite, demande un Amour tendre pour notre Seigneur, une force de courage inaltérable dans le travail et une patience invincible dans la souffrance. L’Eucharistie est le Pain des forts dont nous avons besoin. » À qui veut trouver, pour s’y désaltérer, la source de l’héroïque compassion du Père Damien et le secret de son bonheur, il faut le rejoindre dans son adoration matinale précédant la célébration de sa messe. « Sans la présence de notre divin Maître à l’autel de mes pauvres chapelles, je n’aurais pu persévérer à jeter mon sort avec les lépreux de Molokaï… Comme la sainte communion est le Pain de tous les jours, je me sens heureux ! »
Jour après jour, il y rencontre Celui auquel il a donné sa vie et de qui il reçoit tout. Jésus Christ est là dans la puissance de son Mystère de mort et de vie qui se saisit de ce cœur disponible pour aimer. Sur ce rocher perdu du Pacifique, inconnu jusqu’alors, la compassion de Dieu fait des merveilles. Lorsque le père Damien consumé par sa lèpre s’éteint le 15 avril 1889, il est aussi célèbre que Mère Teresa aujourd’hui. Par-delà le siècle qui les sépare une connivence naît entre ces deux champions de la compassion. Le 4 juin 1995, malgré la fatigue qui se lit sur son visage raviné par tant de souffrances sur lesquelles elle s’est penchée, la Mère des mourants de Calcutta est là, sur cette place de Bruxelles, au premier rang, assistant à la célébration de béatification du prêtre lépreux de Molokaï. Damien mourant
Elle entend le Successeur de Pierre proclamer : « Damien est de retour ! Comme un frère aîné, désormais configuré au Christ, il vous montre le chemin de la sainteté et le secret du bonheur ! » Ô toi qui lis ces lignes, puisse son témoignage et sa prière élargir ton cœur aux dimensions du monde. « C’est l’ambition que Dieu propose à chacun, l’ambition d’un Amour sans limites ! » (Cardinal J.-M. Lustiger).

 


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