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Texte choisis de Damien de Molokaï
Damien a écrit essentiellement des lettres qui l’aidaient
un peu à rompre son isolement. Souvent, il évoque
des préoccupations très matérielles, mais de
temps en temps, on peut voir poindre la dimension véritable
de son œuvre sur l’île de Molokaï. Sa situation
n’est pas angélique, il connaît le tourment et
l’angoisse comme en témoigne la lettre qui suit.
Cette fois-ci vous me faites bien longtemps attendre
pour me donner des nouvelles. N’ayant jamais été
plus isolé et exclu de toute communication avec mes confrères
que je ne le suis depuis le mois de mars que le Père
Albert m’a quitté, je pense souvent à vous
et m’étonne à chaque arrivée de la
malle-poste de ne pas y trouver une lettre de votre part. Je
commence à me dire : « Quoi donc le Père
Pamphile serait-il mort ? Est-ce que cette indisposition de
l’année dernière l’aurait repris ou
quoi ? » Quant à moi, je suis toujours à
peu près le même : ma santé, quoique près
de treize ans avec mes pauvres lépreux, me permet de
continuer mon ministère parmi eux et même je fais
presque le double de besogne que je ne fis auparavant ici. J’ai
été très peiné par l’autorisation
que N.T.R.P. 1 a envoyé à mon confrère,
Père Albert, de s’en retourner à Tahiti.
Depuis ce temps, contrairement à un article de nos saintes
règles, je suis toujours seul. Le bon Père Columban
vient tous les deux à trois mois pour me confesser et
s’en retourne de suite. Je viens même d’être
empêché par notre supérieur, le Père
Léonor, de me rendre à Honolulu quand dans l’intervalle
je voudrais voir un confrère. Je ne sais trop où
cela va aboutir. Je me résigne cependant à la
divine Providence et trouve ma consolation dans mon unique compagnon
qui ne me quitte pas, c’est-à-dire notre divin
Sauveur dans la sainte Eucharistie. C’est au pied de l’autel
que je me confesse souvent et que je cherche le soulagement
aux peines intérieures. C’est devant Lui, ainsi
que devant la statue de notre sainte Mère, que je murmure
quelquefois, en demandant la conservation de la santé.
Extrait de la lettre à son frère Pamphile,
le 26 novembre 1885 |
Tenté qu’il serait de se croire l’unique auteur
de ce qu’il fait, voici comment il se préserve de l’orgueil.
Le bon Dieu me garde de me laisser aller à
une espèce de vanité pour un certain bien, qu’Il
daigne faire par mon ministère. Si on parle beaucoup
de moi, tant dans les journaux que dans les églises,
je désire qu’à l’Auteur et Consommateur
de tout bien, en revienne toute la gloire. Quant à
moi, je voudrais rester inconnu dans la léproserie
de Kalawao, où je me sens heureux et content au milieu
de mes nombreux enfants malades. J’ai réussi
à surmonter les délicatesses de la nature, qui
abhorre tout ce qui sent seulement la lèpre. L’aumône
reçue de M. Arthur de la Villadière m’a
permis de soulager bien des petites misères des infirmes.
J’espère que la charité catholique continuera
à me fournir, de temps en temps, quelque bonne aumône
semblable par votre entremise…
Extrait de la lettre au R.P. Gabriel Germain, économe,
le 8 décembre 1874 |
« Après plusieurs nuits sans sommeil, vous avez décidé
de vous coucher de bonne heure. Sous la fenêtre de votre chambre,
des enfants vous appellent : ils ont besoin de vous. Allez ! Il
faut se rhabiller et partir dans la rue. C’est tout de suite
! Vous dormirez après…» (Homélie de Père
Thierry). Voici maintenant le propre témoignage de Damien
quant à sa façon de pratiquer la constante disponibilité
à l’Esprit-Saint.
Petit épisode. Ce soir à 8 heures
on vient me chercher pour une mourante. Très obscur
chemin bourbeux, grande pluie. Je prends mon cheval. Arrivé
sur le lieu je l’y attache bien. Dans la maison il y
a dix-huit femmes lépreuses, la mourante, ancienne
apostate, pendant que tout le monde prie à haute voix,
fait une bonne confession et reçoit l’Extrême-Onction.
Je sors de la maison et voici que mon cheval a brisé
la corde et est parti, ayant la selle couverte de mon nouveau
manteau de pluie. Inutile de chercher, on ne voit pas à
distance. À travers les pierres, la boue et la pluie
j’arrive sain et sauf à la maison regrettant
mon manteau, etc. mais plein de joie d’avoir attrapé
un gros poisson. Une âme sera sauvée. Mon Jésus
miséricorde !
Extrait de la lettre à son frère Pamphile,
le 8 décembre 1874 |
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