| « C’est
cela, vivre »
Clément
Imbert – Points-Cœur France
Les
feux de l’actualité nous ramènent régulièrement
à la figure d’Ingrid Betancourt, à ce jour
toujours prisonnière en Colombie, mais en nous la laissant
fort mal connue. La lettre qu’elle écrivit à sa
mère en décembre dernier témoigne d’une
profondeur inattendue.
’est un moment très
dur pour moi. Ils demandent brusquement des preuves de vie et je
t’écris mon âme tendue sur ce papier. »
C’est en ces
termes que commence la lettre qu’Ingrid Betancourt écrit
à sa mère à la demande de ses ravisseurs1.
L’expression reflète son immense souffrance et l’absurde
de la situation : Ingrid est depuis plus de cinq ans en
captivité, elle nous la décrit sans complaisance, et
pour couronner le tout sa silhouette exsangue nous apparaît sur
une video de mauvaise qualité, attestant cependant qu’elle
est toujours en vie. Cette video a quelque chose de fort choquant
lorsque l’on repense à l’Ingrid Betancourt d’il
y a cinq ans, en pleine campagne présidentielle. A la tête
du parti Oxigeno
Verde qu’elle
a fondé en 1998 avec son amie Clara Rojas au moment où
elle se décide à briguer un siège sénatorial,
nous la voyons traversant le pays, rassemblant, scandant son éternel
refrain pour la justice et contre la corruption. Cette surdouée
de quarante ans au sommet de sa popularité a de sérieuses
chances de l’emporter face au président sortant, son
ancien allié politique Andrès Pastrana, auquel elle
reproche de ne pas tenir ses promesses.
« La
vie ici n’est pas la vie », la
phrase qui décrit son existence aux mains de la guérilla
depuis cinq ans résonne douloureusement. Cependant, Ingrid
n’émet dans cette lettre aucun regret… Pourquoi ?
Son pays semble s’enfermer dans le chaos le plus total, et
pourtant elle continue à en parler avec l’espoir de
jours meilleurs, pourquoi ? Elle était promise à
une belle vie, à une brillante carrière en France ou
dans quelque ambassade, mais elle a choisi, sans ignorer le risque
qu’elle prenait, de revenir se battre dans ce pays où
elle est arrivée comme une étrangère. Pourquoi ?
« C’est
cela vivre, grandir pour servir… »
On
ne peut vraiment comprendre ce qui, sous la plume d’Ingrid
– son beau livre La rage au cœur écrit
en 2001, et maintenant cette lettre de captivité –,
s’apparente progressivement à un sacrifice pour son
pays, sans revenir en arrière pour essayer de découvrir
comment son cœur y a été petit à petit
disposé.
Ingrid
a la chance de grandir au contact de visages parmi les plus beaux de
Colombie. Elle rappelle avec émotion les nuits qu’elle
passait, enfant, cachée sous le piano dans le salon de leur
appartement parisien, à écouter les amis de sa famille
– de grandes personnalités, parfois expatriées,
souvent exilées – parler avec passion de l’avenir
de leur pays. Le modèle de ses parents, de quelques personnes
de références qui ont jalonné son parcours, de
grands noms de la vie culturelle et artistique internationale
– Ingrid a notamment noué une profonde amitié
avec le poète chilien Pablo Neruda – sont les
petits cailloux blancs qui lui ont permis de retrouver le chemin de
son cœur et de reconnaître la place que son pays y
occupait. De retour définitivement en Colombie après
une jeunesse dorée partagée entre l’avenue Foch à
Paris, le lycée français de Bogotá, les bancs de
Sciences Po et les postes diplomatiques de son premier mari Fabrice
Delloye, elle fait ses premiers pas dans la vie publique auprès
de sa mère, Yolanda Pucio – qui s’est fait
connaître en Colombie par son engagement inlassable auprès
des plus déshérités de la capitale –
puis dans l’administration. Elle y acquiert rapidement la
certitude qu’elle doit s’engager en politique.
Son
cœur épris de justice s’indigne des souffrances
infligées au peuple colombien. La pauvreté criante, le
drame des enfants des rues, les vexations innombrables dont souffre
son peuple la blessent. Mais il est une pauvreté plus grande
encore. Elle fait dans son livre allusion à la liste noire des
Etats-Unis décrétant les états certifiés
(c’est à dire « fréquentables »)
et ceux qui ne le sont pas, la Colombie étant rangée
parmi ces derniers. Cette simple étiquette est une profonde
blessure dans le cœur du peuple colombien. Salaire douloureux
d’une longue histoire de violence, cet opprobre marque au fer
rouge la conscience des Colombiens. « Nosostros
Colombianos, somos repudiados » confiait un jeune
étudiant, au détour d’une rue de Bogota, à
l’un de nos volontaires. Ingrid ressent cruellement cette
humiliation, elle qui a vécu en France, elle qui a beaucoup
voyagé et pour qui le retour à Bogotá est chaque
fois plus violent. « J’éprouve de la
compassion pour ces gens que l’on piétine et je sens
monter en moi une immense révolte » s’écrie-t-elle
face au silence de l’opinion publique devant une nouvelle
machination au plus haut niveau de l’Etat. Que les Colombiens
ne réagissent plus devant le mensonge, plus même, qu’ils
soient prêts à le croire pour éviter de sombrer
dans un chaos plus grand encore, cela non seulement ne la décourage
pas mais la confirme devant l’impérieuse nécessité
de sa tâche. Son engagement se situe en ce sens bien au-delà
d’un petit projet ; Ingrid est appelée, happée.
Toute son histoire semble prendre son sens à la lumière
de cette préoccupation de tous les instants pour ses
compatriotes.
La
Rage au Cœur raconte
l’histoire de cette femme qui décide, alors que rien ne
l’y contraignait et qu’aucun intérêt pour
elle n’était en jeu, de vouer toute son énergie à
la défense du bien de son pays. Ceci passe par une lutte
acharnée contre toute forme de corruption, véritable
gangrène de la Colombie. Sans jamais entrer dans des querelles
de personnes mais sans complaisance non plus pour toutes les factions
corrompues, si puissantes et dangereuses soient-elles – elle
rencontre les frères Rodriguez du cartel de Cali, les
principaux leaders de la guerilla,
elle côtoie à l’Assemblée et au Sénat
les personnalités les plus compromises. Pendant la campagne
législative de 1994 – sa première
campagne –, alors qu’elle est interviewée sur
cette question par un journaliste célèbre, elle
n’hésite pas à donner des noms. Et les Colombiens
ne s’y trompent pas qui la plébiscitent dans les urnes.
Député
la mieux élue de l’Assemblée, elle accepte à
la demande d’Ernesto Samper, président à l’égard
duquel elle nourrit peu d’estime, de prendre la tête d’un
comité de rédaction d’un « code de
rénovation libérale » pour l’éthique
en politique. Il s’agit pour elle, plus que d’étiqueter
qui que ce soit, d’aider son pays à retrouver le sens
des institutions et de l’engagement politique. Il est édifiant
de noter que cette préoccupation demeure la sienne jusqu’au
bout ; jusque dans cette fameuse lettre de captivité,
treize ans après, elle parle d’un programme de
gouvernement en 190 points qu’elle détenait au moment de
son enlèvement et dont la confiscation lui fit tant de peine.
Quand
je pense « patrie »…
Ce
pays qui l’a vu naître mais qui ne l’a pas vu
grandir est devenu petit à petit la chair de sa chair, sa
raison de vivre. Une phrase prononcée un jour par son père
alors qu’elle était encore enfant, est restée si
profondément ancrée en elle que quinze ans plus tard
c’est elle qui la presse à rentrer en Colombie pour se
mettre au travail : « Tu sais Ingrid, la Colombie
nous a beaucoup donné. C’est grâce à elle
que tu as connu l’Europe, que tu as fréquenté les
meilleures écoles et vécu dans un luxe culturel
qu’aucun petit Colombien ne connaîtra jamais. Toutes ces
possibilités dont tu bénéficies font
qu’aujourd’hui tu as une dette envers le Colombie, ne
l’oublie pas. »
C’est
une profonde histoire d’amour qui va se nouer entre celle qui a
connu la vie d’expatriée et cotoyé tant de
langues et de cultures, et ce pays en apparence si dur mais qu’elle
reconnaît peu à peu comme le sien. Et lorsque quinze ans
plus tard elle se retrouve prisonnière de la guerilla, à bout de force, c’est avec la même passion, le
poids de l’expérience et de la souffrance en plus,
qu’elle porte le souci de son pays, dans des paroles d’autant
plus bouleversantes qu’elles sont écrites depuis l’œil
du cyclone : « En Colombie, nous devons encore
penser d’où nous venons, qui nous sommes et où
nous voulons aller. Moi, j’aspire à ce qu’un jour,
nous ayons la soif de grandeur qui fait surgir les peuples du néant
pour atteindre le soleil. Quand nous serons inconditionnels face à
la défense de la vie et de la liberté des nôtres,
c’est-à-dire, quand nous serons moins individualistes et
plus solidaires, moins indifférents et plus engagés,
moins intolérants et plus compatissants. Alors, ce jour-là,
nous serons la grande nation que nous voulons tous être. Cette
grandeur est là endormie dans les cœurs. Mais les cœurs
se sont endurcis et pèsent tant qu’ils ne nous
permettent pas des sentiments élevés. »
Il
est certes peu à la mode, du moins dans notre pays, de parler
de patrie et de patriotisme. Il est cependant difficile, voire
impossible, d’en faire l’économie si l’on
veut comprendre la source profonde et le sens d’un authentique
engagement politique. Jean Paul II, dans son livre-testament Mémoire
et identité, nous invite à retrouver le sens
profond de cet attachement à la terre : « Le
patriotisme […] se situe dans le quatrième Commandement
[du Décalogue], qui nous engage à honorer notre père
et notre mère. Il s’agit en effet d’un des
sentiments que la langue latine désigne sous le terme de
“pietas”, soulignant la valeur religieuse qui sous-tend
le respect et la vénération dus aux parents. […]
En nous donnant la vie, ils participent au mystère de la
création et ils méritent pour cela une vénération
qui renvoie à celle que nous attribuons à Dieu
Créateur. Le patriotisme comporte en lui-même cette
sorte d’attitude intérieure, du fait que la patrie est
aussi pour chacun, d’une manière particulièrement
vraie, une mère. 2 »
Ces
paroles résonnent de manière étonnamment juste
dans la vie d’Ingrid, qui trouve dans ses parents la source
profonde de son inspiration. Témoins de la grandeur de l’âme
colombienne, Ingrid a hérité d’eux son
attachement à son pays pourtant si malade. « Patriotisme
signifie amour pour tout ce qui fait partie de la patrie : son
histoire, ses traditions, sa langue, sa conformation naturelle
elle-même. C’est un amour qui s’étend aussi
aux actions des citoyens et aux fruits de leur génie. Tout
danger qui menace le grand bien de la patrie devient une occasion
pour vérifier cet amour. 3 » Où
sont-ils aujourd’hui les hommes politiques qui donneraient leur
vie pour leur pays ? Ingrid en cela incarne vraiment un de ses
modèles que ce même Jean Paul II appelle de ses vœux : « Le monde politique et administratif [a besoin] de
modèles crédibles qui indiquent le chemin de la vérité
en une période historique où se multiplient de lourds
défis et de graves responsabilités. […] Les
promesses d’une société nouvelle, proposées
avec succès à une opinion publique déconcertée,
requièrent d’urgence des choix politiques clairs en
faveur de la famille, des jeunes, des personnes âgées et
des marginaux.4 »
Rencontre
avec un peuple qu’elle reconnaît comme le sien et pour
lequel elle donne sa vie, une vie qu’elle découvre
mystérieusement destinée à cette mission ;
voilà bien la grandeur du témoignage d’Ingrid
Betancourt. Fidèle à cet « appel »,
fidèle à ce qu’elle est et ce qu’elle a
reçu, Ingrid rayonne dans sa lettre d’une impossible
paix. Les guerilleros qui ont joint à celle-ci une
photo où tout semble dire que nous avons à faire à
une femme brisée, n’ont sans doute pas mesuré la
force d’un tel témoignage : témoignage
d’espérance pour un peuple entier. « Chaque
jour, je suis en communication avec Dieu, Jésus et la Vierge »
écrit-elle encore dans sa lettre, en témoigne le
chapelet qu’elle porte au poignet. C’est une femme
souffrante mais non pas effondrée, angoissée mais non
désespérée. « Je ne suis pas
abattu, je n’ai pas perdu courage. La vie est en nous, et non
dans ce qui nous entoure. Etre un homme et le demeurer toujours,
quelles que soient les circonstances. Ne pas faiblir, ne pas tomber.
Voilà le véritable sens de la vie. 5 »
Notes
1.
Lettre du 2 décembre 2007, in
Ingrid Betancourt, Lettres à maman par delà l’enfer, éditions du Seuil, Paris 2008.
2.
Jean Paul II, Mémoire
et identité,
ch. 12.
3.
Ibid.
4.
Motu Proprio
pour la proclamation de Saint Thomas More comme patron des hommes
politiques (31 octobre 2000).
5.
Fedor Dostoïevski, Lettres
de Sibérie.
Repères
biographiques
Le
25 décembre 1961 naît à Bogotá Ingrid
Betancourt, fille de Gabriel Betancourt, ancien ministre colombien de
l’Éducation (sous la dictature du général
Gustavo Rojas Pinilla) et de Yolanda Pulecio, ancienne reine de
beauté du département de Cundinamarca devenue
sénatrice. Une partie de son enfance se passe en France, où
son père est ambassadeur de Colombie à l’UNESCO.
Après
être rentrée en Colombie pour son lycée et avoir
vécu la séparation de ses parents, Ingrid repart pour
Paris et se prépare à entrer à l’Institut
d’études politiques. C’est là qu’elle
fait la connaissance d’un Français, Fabrice Delloye,
qu’elle épouse en 1981. Ce faisant, outre sa nationalité
d’origine, elle acquiert automatiquement la nationalité
française. De cette union naissent deux enfants, Mélanie
et Lorenzo Delloye.
En
1990, Ingrid Betancourt divorce, revient seule à Bogotá
et entre au ministère colombien des Finances. La même
année est assassiné Luis Carlos Galan, candidat aux
élections présidentielles, homme intègre que
soutient la mère d’Ingrid. En 1994, elle est élue
députée libérale alors qu’Ernesto Samper
leader du parti est élu président. En 1998, pour être
entendue face à tous ceux qui ont intérêt à
la faire taire, elle entame une grève de la faim au parlement.
Son parti, Oxigeno Verde naîtra dans la foulée,
et elle sera élue sénatrice la même année.
Un accord est signé avec le président élu
Pastrana pour régler par référendum la réforme
des institutions colombiennes, mais elle se désolidarisera
bientôt de lui car rien n’est fait.
Elle
se lance en 2002 en campagne et sera enlevée par les FARC lors
d’un déplacement électoral dans une zone à
risque du pays.
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