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Catherine de Hueck-Doherty – Pédagogue de l’absolu

Catherine de Hueck-Doherty«Transmettez ! » nous disait souvent Catherine de Hueck Doherty. En tant que fondatrice d’une communauté, et comme tout fondateur d’ailleurs, elle brûlait du désir de nous transmettre ce qu’elle avait reçu de Dieu, et voulait que nous fassions de même ! Mais comment faisait-elle pour faire passer le feu qui brûlait dans son cœur ? Catherine agissait à la façon des Pères du désert ou des « staretz » de Russie (c’est-à-dire des sages). Leur vie exemplaire attiraient des disciples, qui essayaient d’apprendre d’eux la vie spirituelle en les imitant. Au début l’idée de fonder une communauté était loin des pensées de Catherine.

« Il y a très longtemps, quand j’étais enfant, je voulais être pauvre. Peut-être cette idée m’est-elle venue au couvent de Notre-Dame-de-Sion de Ramleh-Alexandrie, en Égypte, où une petite sœur nous emmenait pendant la récréation près d’une statue de saint François et nous racontait sur lui histoire après histoire. J’étais fascinée ! Il était riche et il est devenu pauvre ! Aussi, je me disais : “Un jour je ferai comme lui et j’irai vivre avec les pauvres.” Et ce rêve a fait son chemin dans mon cœur…

« “L’apostolat solitaire” que j’avais imaginé, en identification profonde avec les pauvres (d’une manière cachée, comme la Sainte Famille à Nazareth) a rapidement volé en éclats. Trois femmes et deux hommes sont venus se joindre à moi » (Ma vie avec Dieu, éditions du Cerf, pp. 99-113)

Catherine est allée voir son évêque pour demander quoi faire. Il répondit : « Ne savez-vous pas que vous avez une vocation de fondatrice ! » Elle les a donc accueillis. Ce fut le commencement de Friendship House (Maison de l’Amitié) à Toronto, suivi par celle de Harlem aux USA. Plus tard elle fondera Madonna House (Maison Notre-Dame) à Combermere, Canada. Sa vie apostolique durera plus de cinquante ans !

Les intuitions spirituelles de Catherine étaient enracinées dans l’Évangile. Dans Le Petit Commandement de Madonna House (cf. encadré p. 14), qui résume sa spiritualité, on lit : « Prêche l’Évangile par ta vie, sans transiger… Fais extrêmement bien les petites choses, par amour pour Moi. » L’amour passionné de Catherine pour Dieu la poussait à tout faire pour Lui et avec Lui, même les tâches les plus ordinaires. Ainsi elle savait bouleverser notre tiédeur ! Son autorité spirituelle reposait sur le fait qu’elle exigeait d’elle-même ce qu’elle exigeait de nous tous. Elle avait une énorme capacité de travail et ne s’épargnait pas, dépassant sans cesse ses propres limites pour l’amour de Dieu et de la mission qu’Il lui avait confiée. Sa vision de l’apostolat laïc était très complète : elle essayait de nous faire comprendre qu’il n’y a pas de division entre les choses matérielles et la vie spirituelle. Un jour, elle nous a donné une conférence sur « l’esprit du ménage à Madonna House » dont voici un extrait :

« Alors, quand vous balayez vous pouvez le faire comme ceci (elle nous le démontrait en balayant avec une lassitude exagérée et avec inattention) ou comme cela (elle balayait énergiquement et attentivement) ! Je suggère que vous commenciez avec le Signe de la Croix. Et puis, examinez-vous. Balayez la pièce, et ensuite recommencez et vous verrez quelle quantité de poussière vous avez laissée la première fois… Le temps appartient à Dieu. Le balai est à Dieu. La poussière est à Dieu. Le sol est à Dieu. À vous de décider ! Vous pouvez devenir un saint en balayant le sol ou vous pouvez aller en enfer en le faisant ! Dieu connaît vos intentions. Nous avons très peu de temps à Lui donner. Alors, donnez-Lui tout, plein d’amour, plein du don de soi. Que votre ménage soit un chant, une prière d’amour et de réparation ! » (Conférence du 26 octobre 1961)

Comme Jésus qui parlait en paraboles, Catherine aimait aussi raconter des histoires courtes pour illustrer ce qu’elle nous expliquait. Elle relatait des événements de ses jours en Russie, de l’époque où elle était immigrée en Amérique du Nord ou de ses aventures apostoliques. Ou bien, elle racontait des histoires qu’elle avait lues ou entendues quelque part. En général, nous avons plus tendance à nous souvenir des contes que des longs discours. L’enseignement de Catherine s’enracinait dans la vie ordinaire… elle pensait que tout peut servir pour transmettre les vérités de la foi. Voici un exemple d’une histoire de son passé :

« Je me souviens d’une autre fois, alors que j’avais dix ans, et que nous étions en Pologne pour les vacances. Je marchais sur la route quand soudain je vis, dans la boue, le curé du village. Or, depuis que j’étais bébé on m’apprenait à aimer et à vénérer les prêtres et cette vision fendit mon petit cœur ! Je m’éloignai en courant comme si j’avais le diable aux trousses. Arrivée à la maison, je dis à ma mère : “Il y a Monsignor, il est ivre, ivre, ivre ! Le prêtre est ivre !”

« Ma mère me regarda et répondit : “Vraiment ? Eh bien, allons voir !” Ma main dans la sienne, nous fîmes notre demi-tour en silence. Le prêtre était toujours étendu dans la boue quand nous arrivâmes auprès de lui et ma mère me dit : “Catherine, tu es une grande fille, aide-moi à le relever.” Mais auparavant elle baisa sa main sale. Nous le transportâmes au presbytère où, toujours en silence, nous le confiâmes à sa domestique.

« Nous revînmes à la maison en silence et, en arrivant, ma mère me demanda d’aller chercher le petit pot de chambre de la nursery, de le remplir d’eau et de le lui apporter, ce que je fis. Pendant ce temps, elle cueillit dans le jardin un bouquet de magnifiques lis blancs qu’elle mit dans le pot de chambre en disant : “Regarde bien. Les fleurs n’ont pas changé, bien qu’elles soient dans un pot de chambre au lieu d’un beau vase. N’oublie jamais cela, Catherine. Le pot pourrait être le prêtre. Les lis blancs sont le Christ, le Christ qui ne change jamais, le Christ qui est présent dans le prêtre d’une manière spéciale. Oui, le prêtre peut être le pot de chambre, mais le “Christ en lui” restera toujours comme ces lis blancs. Toute ta vie, veille à ne jamais faire l’erreur de confondre l’un et l’autre ”. » (Mes bien-aimés, le 27 avril 1974)

Nombreuses sont les expressions ou maximes que Catherine employait pour nous enseigner des vérités profondes. Par exemple, sur des petites cartes au-dessus de nos portes elle a fait imprimer les mots « I am third. Je viens en troisième ». Cela signifie que, par rapport à l’ordre d’importance dans ma vie, Dieu passe en premier, mon prochain en deuxième, et moi en troisième ! Sur une porte d’entrée, il y a les mots : « Un étranger est un ami que je ne connais pas encore. » Une gravure sur un morceau de bois dans sa cabane dit : « Attendez l’inattendu. » Elle aimait dire : « Chaque moment est le moment de recommencer », ou bien : « Avec Dieu, l’impossible ne prend que cinq minutes de plus ! » Ce ne sont que quelques exemples.

Avec le début de Madonna House en 1947 à Combermere, Ontario (Canada), et la naissance de ses premières maisons de mission dans les années cinquante, Catherine commence à dicter des lettres pour former ceux et celles qui se trouvent loin de la maison-mère, aussi bien que pour ceux qui restent à Combermere. Ces lettres, écrites au long d’une trentaine d’années, sont des réponses aux questions, aux soucis, aux besoins, aux problèmes et aux joies de ses « enfants spirituels ». Elle réagit aux situations concrètes et aux personnes réelles. Bien sûr, elle répond individuellement à chaque personne qui lui écrit ; sa correspondance personnelle est immense ! Mais elle pense aussi aux futures générations qui auront peut-être le même besoin de conseils et de formation. (Elle pensait à nous !) Surtout, elle s’élève farouchement contre toute atteinte à la charité. Elle insiste sur le fait que notre première « œuvre » est de former des communautés d’amour. Ce n’est pas toujours évident ! Souvent elle passe des nuits de « veille » où elle prie et réfléchit avec son cœur de mère :

Catherine de Hueck-Doherty« Mes bien-aimés,

« Je passe en ce moment des nuits blanches, mais pas trop désagréables. Le silence de la nuit, quand tout repose, et que la veilleuse brûle aux pieds de la statue de Notre-Dame dans ma petite isbah me permet de voir avec plus de lucidité les soucis que me donne l’Apostolat. Ce sont le plus souvent des petites choses que le monde jugerait négligeables, mais l’Apostolat de Madonna House est fait de petites choses. Dès que je vois voltiger de minuscules brins de paille, ici ou dans les missions, je suis alertée par mon intuition, cette claire vision (appelez cela comme vous voudrez) que le Saint-Esprit donne aux fondatrices.

Ces intuitions me viennent généralement la nuit. C’est ainsi que pendant une récente insomnie, c’est tout un char de paille qui m’a inquiétée… celui de la charité, bien sûr !…

Théologiquement et selon l’enseignement de la Sainte Église catholique, cela signifie que Dieu m’a donné l’esprit de Madonna House pour que je l’inculque, l’entretienne et le développe, mais surtout pour que je veille et que j’élève la voix chaque fois que cet esprit est menacé… Ne soyez donc pas étonnés, mes bien-aimés en Christ, que lettre après lettre, je vous parle de l’esprit de Madonna House. Je ne dois cesser d’émonder, redresser les branches qui ploient, protéger avec amour et fidélité la mission que Dieu m’a confiée, mais aussi me préparer à traiter comme il convient le figuier stérile. » (Ibid., le 19 mai 1962)

Catherine désirait avec ardeur que nous soyons des saints ! Beau programme, mais exigeant ! Pourtant, elle croyait que c’est à la portée de tous. C’est notre vocation à tous ! Catherine nous encourageait à utiliser l’ingéniosité de l’amour. Pour incarner l’Évangile dans notre vie, pour servir Dieu et mon prochain, tous les moyens sont bons… sauf le péché ! Sa vie nous sert d’exemple. L’Évangile est pour toute génération, tous les peuples, et toutes conditions de vie. À nous de trouver la clef de la charité qui nous permettra de transmettre la Bonne Nouvelle à tous ceux que nous rencontrons. Cette clef est aussi à notre portée.

Jeanne Guillemette

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