Accueil
Actualité
Qui sommes nous ?
Les Points-Cœur dans le monde
Plusieurs engagements
Devenir Ami des enfants
Parrainer un Ami des enfants
Liens
Spiritualité
Nous contacter


Newsletter France

La seconde conversion de Charles de Foucauld

Tamanrasset – hiver 1907-1908 – le Père de Foucauld est depuis des jours cloué sur son lit ; aucune force pour l’ouvrage, pas même pour ses traductions de proses touarègues auxquelles il a travaillé d’arrache-pied ces derniers mois plus de onze heures par jour avec Ba-Hamou, son fidèle secrétaire. La lumière passe à peine dans son gourbi de six mètres sur deux, là où il dort, prie, célèbre la messe, mange et travaille.

Le moine missionnaire a cinquante ans ; cela fait vingt-deux ans que le Bon Dieu l’a tiré de son abîme, l’un des derniers jours d’octobre 1886, dans le confessionnal de l’abbé Huvelin. Pour l’amour et l’imitation de son Bien-Aimé, il a tout quitté du monde et s’est enfermé dans une trappe. Pour imiter jusqu’au bout le pauvre ouvrier de Nazareth, il a quitté cette trappe pour n’être plus, lui-même, que le pauvre jardinier inconnu d’un couvent de clarisses dans ce Nazareth où le Bien-Aimé, trente ans durant, a vécu caché entre Marie et Joseph. Mais le Bon Dieu qui ne sait qu’arracher de ses certitudes celui qui vient à lui, l’a arraché de la Terre Sainte et l’a fait prêtre – ce fut en 1901 – pour porter le Banquet Céleste aux plus abandonnés de ses enfants. Le Père vint donc s’installer en Algérie à Beni-Abbès, construisit un petit monastère duquel il fut le seul moine, un moine mangé comme le pain eucharistique par tous ces pauvres qui venaient chercher près de lui une aumône matérielle et par tous ces soldats qui trouvaient en lui le réconfort de sa bonté sacerdotale.

Mais cela n’était pas encore assez… Il fallait que le Père s’engouffrât plus au Sud du Sahara, dans ce Hoggar des Touaregs où pas un prêtre encore n’avait pénétré. Et cela pourquoi ? Pour porter la petite hostie aux plus délaissés, pour la faire rayonner de toute sa bonté, de toute sa tendresse à ceux qui, pour le Père de Foucauld, étaient le plus encore dans les ténèbres. Être sauveur avec Jésus…

Voilà Foucauld épuisé, anémié, rongé par le scorbut. Personne de ses voisins touaregs ne vient vraiment à lui… Lui qui voulait se faire proche d’eux par l’amitié, par tous ces temps gratuits passés ensemble afin de leur dire silencieusement qu’ils sont aimés du Père. Plus que jamais, au fond de son lit de malade, l’angoisse du salut de ses voisins et amis tourmente le Père.

Il est épuisé et depuis des mois pas une lettre n’est venue ; rien de l’abbé Huvelin depuis deux ans, ce père qui l’a enfanté à Dieu ; rien de sa cousine, madame de Bondy. La petite hostie silencieuse a beau rayonner dans le tabernacle près de son lit, dans detelles heures d’abandon et d’isolement, c’est une présence, une voix amicale et fraternelle que le Père voudrait entendre.

Il est seul, terriblement seul au fin fond de son désert. Il n’a plus rien à manger car à cause de cette famine qui ravage le Hoggar depuis des mois, il a distribué l’été précédent à ses voisins toutes ses réserves de blé et de dattes. Mais ne pas manger était encore à cette époque pour le père de Foucauld le meilleur des sacrifices pour s’approcher de la sainteté. Enfin il est en lui une souffrance bien plus grande puisqu’aucun soldat ou étranger chrétiens n’est passé à Tamanrasset depuis des mois : il n’a pu célébrer la messe – pas même le saint jour de Noël – n’ayant la permission de le faire seul. Lui, ce prêtre pour qui la seule raison de sa présence et la seule explication de tous les détachements était d’élever la petite hostie et de donner invisiblement à tous, en ce Sahara, l’amour du Bien-Aimé, le voilà à deux pas de la mort, de cette âpre mort du grain de blé.

Vu du haut des cieux et en embrassant toutes les âmes qui cherchent Dieu, le Père ressemblait étrangement à cette petite carmélite qui lui était inconnue et qui venait de mourir l’hiver précédent à Dijon. Élisabeth et Charles venaient du même monde mais l’un s’était abîmé dans ce monde et l’autre, tout en portant des chemisiers magnifiques et des robes précieuses, avait sauvé ce monde par son sourire qui disait la lumière de la Trinité.

À une amie qui lui avait dit qu’elle n’aurait la force de rester au Carmel, Élisabeth avait répondu : « Eh bien, j’y mourrai », et voilà que la mort s’approchait d’elle, dans sa vingt-sixième année… L’amour et le besoin d’aimer la brûlaient comme chez le père de Foucauld, cette vive flamme d’amour qui s’était éprise de Jean de la Croix, leur maître à tous deux et tous deux savaient que seule la mort pouvait consumer cet amour dans sa perfection.

En cette fin d’octobre 1906, sur son lit de souffrance et de délaissements intérieurs, à quelques jours de son passage vers le Père, Élisabeth de la Trinité ne se demandait même plus si elle savait ou pouvait aimer Celui qui est l’Amour… Avec le peu de force qui lui restait, elle écrivit à sa Mère spirituelle pour lui confier ce que, dans le secret de son cœur, il lui avait été révélé : « Mère, la fidélité que le Maître vous demande, c’est de vous tenir en société avec l’Amour, c’est de vous écouler, de vous enraciner en cet Amour qui veut marquer votre âme du sceau de sa puissance, de sa grandeur. Vous ne serez jamais banale, si vous êtes éveillée en l’Amour ! Mais aux heures où vous ne sentirez que l’écrasement, la lassitude, vous Lui plairez encore si vous êtes fidèle à croire qu’Il opère encore, qu’Il vous aime quand même, et plus même : parce que son Amour est libre et que c’est ainsi qu’Il veut se magnifier en vous ; et vous vous laisserez aimer “plus que ceux-ci !”»

Dans son agonie, il ne s’agissait plus pour Élisabeth d’aimer ou de savoir aimer, ou encore de répondre à cette question que Jésus avait posé à Pierre : « M’aimes-tu plus que ceux-ci ? » Il s’agissait de se laisser aimer, de se laisser aimer plus que ceux-ci, de s’abandonner à Celui qui nous aime plus que tout, de se consumer dans son Amour pour venir à Lui.

Au début de janvier 1908, Ba-Hamou le secrétaire du Père, alerte tout Tamanrasset, à commencer par Mousa ag Amastân le chef des Touaregs. Pour sauver leur marabout blanc sur le point de mourir, ils se mettent en quête du peu de nourriture que la famine et la sécheresse leur ont laissée. « On m’a cherché toutes les chèvres ayant un peu de lait dans cette terrible sécheresse à quatre kilomètres à la ronde. Les gens ont été très bons pour moi. », écrivit dans une lettre quelques jours plus tard le père de Foucauld.

Les gens ont été très bons pour moi… Et nul n’ignore ce que cela veut dire dans la bouche du Père pour qui il n’est pas d’autre Dieu que le Bon Dieu, pour qui il n’est pas d’autre apostolat, d’autre évangélisation que la seule bonté qui rayonne du visage du missionnaire et murmure ainsi dans le cœur de tous ceux que touche cette bonté – chrétiens ou musulmans, Touaregs ou légionnaires – qu’ils sont aimés, infiniment aimés du Bon Dieu.

Ce n’est plus seulement le Bon Dieu qui est bon et qui nous aime, ce n’est plus seulement le père de Foucauld qui est bon et qui aime son peuple, mais voici maintenant que c’est son peuple qui est bon et qui l’aime… Et lui dans son épuisement, au bord de la mort, se laisse aimer par ses Touaregs, se laisse sauver par eux.

Il voulait sauver son peuple, il voulait leur apporter la lumière de l’Évangile, convertir leurs mœurs aux mœurs du Bien-Aimé et conquérir ainsi leurs âmes ; mais voilà que c’est son peuple de pauvres Touaregs nomades qui vient le sauver en lui donnant un peu de lait et en le visitant. Les voilà sauveurs car dans ce peu qu’ils lui donnent, s’accomplit la promesse de Jésus : « Venez les bénis de mon Père et recevez en partage mon Royaume car j’avais faim et vous m’avez donné à manger, j’étais malade et vous m’avez visité. »

Pour qu’ils soient ainsi sauveurs, c’est-à-dire qu’ils soient le visage de Jésus, il fallait simplement que le père de Foucauld se laisse aimer par eux. Aussi élevé qu’était son idéal de pauvreté, le père de Foucauld était toujours riche : il avait toujours des aumônes à distribuer et si ce n’était pas des richesses matérielles, il avait toujours de la tendresse à donner ou un Bon Dieu à annoncer. Être pauvre, c’est peut-être faire ce pas douloureux de savoir recevoir, de laisser toute sa vie se lier aux gens par un peu de lait reçu. Être pauvre, c’est peut-être finalement être redevable des petits car être pauvre, ce n’est pas seulement donner tous ses biens, toute sa vie aux pauvres, mais accepter ce que les pauvres ont à nous donner et ainsi se laisser aimer par eux qui, à l’ordinaire, n’ont personne à aimer.

Le père de Foucauld voulait se faire petit, il voulait se faire le frère universel. Jusqu’à cet hiver 1908, il était l’étranger pour les Touaregs. Les avait-il vraiment écoutés jusqu’à ce jour, avait-il vraiment compris leur vie de Touaregs musulmans avant de vouloir leur faire comprendre la vie divine qui habitait son cœur de prêtre ?

Il voulait se faire humble parmi eux, il voulait être un saint parmi eux… Mais la véritable humilité n’est-elle pas moins « ne plus se regarder soi-même » que de « ne regarder que le Bon Dieu et ses frères tout proches » ? Et la véritable sainteté n’est-elle pas moins la recherche d’une perfection idéale – même la perfection de l’amour – que de devenir humain, absolument humain et de se laisser aimer ? Se laisser aimer était à ce moment-là pour Foucauld recevoir ce peu de lait des Touaregs, et se laisser attacher à eux, eux à qui il doit sa vie, à qui il doit d’avoir été arraché de la mort par eux qui n’ont fait que ce qui était normal pour le sauver : un peu de nourriture en signe d’un immense amour.

Il s’est laissé aimer par eux jusque dans sa chair épuisée et en eux Jésus lui a révélé Son visage bien plus peut-être que dans le confessionnal du père Huvelin ou dans les austérités de la Trappe. Un visage qui n’est pas autre visage que celui, si humain, de ses amis si proches.

On n’aimera jamais assez : comme c’est vrai !

Mais le Bon Dieu qui connaît tellement notre fragilité peut-être ne nous en demande-t-il pas tant ? Ne nous dit-il pas plutôt : « Laisse-toi aimer » c’est-à-dire : ne perds aucune miette d’amour, même l’amour le plus balbutiant qui à travers toi est destiné à Moi. Laisse-toi aimer, c’est ne mettre plus aucune barrière devant l’amour dont le Bon Dieu veut nous combler à travers l’amour de chacun, et spécialement celui des pauvres et des petits, pour qu’enfin nous ne doutions plus que nous sommes aimés, profondément aimés.

Laisse-toi aimer, c’est ne perdre aucune miette d’amour en ce bas monde, comme Charles de Foucauld a accepté ce peu de lait qui lui sauverait sa vie, et faire de toutes ces miettes d’amour une immense offrande, l’offrande de tous les enfants de l’humanité qui ne savent – même à travers tous leurs balbutiements – qu’aimer leur Père du ciel et être affamés de son Amour.

Yann Vagneux

Textes et photos © Points-Cœur - Tous droits réservés
Mentions légales