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Jules Monchanin, prêtre en Inde

Un Sacerdoce de simple enfouissement

Marseille, 5 mai 1939. Un homme monte la passerelle d’un bateau en partance pour les Indes : un prêtre. Chacun de ses pas sur cette passerelle l’arrache à lui-même, l’arrache aux siens, l’arrache à la vie qui lui a été donnée jusqu’à ce jour. À quoi pense-t-il ? À qui pense-t-il, lui qui ne se retourne pas ? À ce Dieu violent qui ne cesse de l’appeler pour lui seul ? À sa mère qu’il laisse derrière lui ?

L’inquiétude du monde à sauver

À son supérieur du séminaire qui lui demanda le soir de son ordination sacerdotale, le 29 juin 1922, ce qu’il attendait des études qu’il devait poursuivre, l’abbé Monchanin répondit sans détours « de m’unifier ». Ce mot, il pourrait s’appliquer à tout son sacerdoce, à toute sa vie qui fut par-dessus tout une vie intérieure cachée aux yeux du monde. Jules Monchanin fut prêtre parce que tout ce qu’il était au fond de lui-même était d’être prêtre et jusqu’à sa mort il n’aura de cesse de l’être davantage.

Ce prêtre du diocèse de Lyon avait la certitude que le sacerdoce qu’un pauvre homme reçoit est un don fait à tous, sans exception, pour le salut du monde. Tous, il nous invitait à dilater l’Église parce que tous nous avons à porter l’inquiétude du monde à sauver, l’inquiétude de tous ces hommes qui n’ont pas encore rencontré la bonté du visage du Christ.

C’est pour être fidèle à cet appel que l’abbé Monchanin abandonna la rédaction de sa thèse de doctorat sur le Mystère de l’Église pour être l’humble vicaire des mineurs de Saint-Etienne. Toute sa vie sera marquée par cet appel à porter Jésus aux plus abandonnés.

Jules MonchaninPendant les dix-sept ans qu’il passa à Lyon comme vicaire ou aumônier de pensionnat, son sacerdoce de cessa de se dilater. Ce fut d’abord dans la recherche scientifique, intellectuelle, philosophique et théologique pour laquelle il semblait être né. Il fut l’ami de tout ce que ce Lyon d’entre les deux Guerres comptait de lumières et d’avant-garde. Il fut l’intime du père de Lubac. Il se passionna aussi pour l’art et la littérature ; souvent dans ses virées parisiennes, il allait rencontrer Picasso, Max Jacob et tant d’autres car pour lui c’était une certitude que l’Église ne pouvait pas ne pas répondre à la quête et aux interrogations de ces hommes.

Mais c’était aussi le même prêtre « avec le même sourire énigmatique et bon, dans la banlieue pauvre qui allait s’asseoir à des foyers déshérités et prodiguait son cœur comme il savait prodiguer son esprit 1 ». C’était le même prêtre qui accueillait dans sa modeste chambre le défilé ininterrompu des pauvres, des malades, des étudiants réfugiés, des chercheurs de Dieu en tout genre… C’était le même prêtre qui passait des heures dans son confessionnal.

Il portait aussi dans sa chair le drame de la division de l’Église. Aussi se passionna-t-il par son amitié avec l’abbé Couturier pour l’œcuménisme ; aussi appartint-il au premier groupe des Dombes pour prier et méditer avec ses frères protestants. Mais cela ne le contentait pas… Il se passionna par de multiples amitiés pour le judaïsme, le bouddhisme, l’Islam, le monde noir des religions primitives, et aussi le monde de l’athéisme contemporain, le communisme… Aucune pensée, aucun chemin vers le Mystère ne lui était étranger.

Enfin, il fut ravi dès son plus jeune âge par l’Inde. Il savait que c’était avant tout pour ce peuple qu’il avait été revêtu du sacerdoce. Il attendit dix-sept ans l’autorisation de son évêque pour partir. Dix-sept ans de maturation, dix-sept longues années douloureuses…

À quarante-quatre ans, ce prêtre, qui fut une véritable lumière dans l’Église de France, quitta tout pour répondre à cet implacable appel.

Enfoui dans une terre de démesure

Jules MonchaninL’abbé Monchanin, connaissant le témoignage du père de Foucauld, savait que l’on est d’autant plus universel et dilaté aux dimensions du monde que l’on est incarné dans un peuple particulier. Il vint en Inde avec le désir d’un humble apostolat intellectuel et contemplatif pour peu à peu percer l’hindouisme en chrétien. Mais durant ses huit premières années indiennes, l’Esprit le conduisit à être le vicaire des illettrés, tout donné aux intouchables des campagnes du pays tamoul.

Petit à petit, au fil des mois, dans l’apprentissage laborieux du tamoul et la découverte successive de tous ces villages misérables au milieu des vertes rizières, dans l’amour qu’il avait pour chacune des âmes de son petit troupeau – ces paysans qui ressemblaient tant dans leur simplicité et leur pureté aux bergers de la crèche – il entra dans l’Inde et se mit à renaître indien. Il l’écrivit aussi quelques mois après son arrivée à sa douce mère : « Quand serai-je devenu tout à fait membre de ce peuple que Dieu m’a donné, ou plutôt auquel il m’a consacré ? J’aime ce peuple et je voudrais devenir tout à fait sien. Mais quelle distance infranchissable ! Il me faudrait pour cela : une mort et une nouvelle naissance. Que l’Esprit me les donne s’Il veut 2. »

Durant huit ans, brinqueballé de paroisse en paroisse, dans l’attente douloureuse de fonder un jour cette vie contemplative en Inde qu’il sentait être le terme de son appel, Jules Monchanin vécut ce simple enfouissement au milieu de ces quelques communautés chrétiennes d’intouchables, dans cette terre hindouiste qu’il voulait tant sonder et connaître. Il fut cet humble prêtre des sacrements, de la miséricorde et de l’adoration. Ce prêtre qui avait tout perdu humainement et qui se laissait combler peu à peu par l’amour de son peuple – ce peuple qui ne cessait de l’émerveiller –, par l’amour des plus abandonnés de son peuple.

La solitude, même douloureuse, avec Dieu
Le Père Monchanin le savait, c’était son appel, sa mission intellectuelle et spirituelle : « repenser le christianisme en Indien et l’Inde en chrétien. » Il lui fallait, à lui chrétien occidental, renaître en Indien pour trouver la voie d’accès du peuple hindou au Christ. Un témoignage si audacieux ne manqua pas d’être souvent incompris et critiqué. Le père était convaincu qu’il manquerait toujours quelque chose à l’Église tant qu’elle n’aurait pas assumé toute la richesse de la millénaire quête spirituelle de l’Inde, tout comme il manquerait quelque chose à la contemplation de l’Inde tant que les abîmes de la Trinité ne lui auraient pas été révélés.

Quand s’accomplirait un tel désir ? Qu’importe ! L’important était de garder cette « patience géologique 3 », parce que « nous avons été choisis pour préparer obscurément à travers notre vie et notre mort solitaire, l’avènement de ce Christ paré de la gloire de l’Inde 4 ». Surtout le Père savait que cet hindouisme qui s’accomplit dans la contemplation silencieuse du Mystère « Un et sans Second » ne pouvait être rencontré que dans la contemplation chrétienne silencieuse du Mystère de la Trinité.

Avec l’arrivée du bénédictin breton de Kergonan, Henri le Saux, en 1949, il put enfin accomplir son appel : vivre cette vie contemplative dans le silence au nom de l’Église et au nom de l’Inde pour préparer la rencontre du christianisme et de l’hindouisme. En 1950, dans des conditions extrêmement rudes et pauvres, les deux pères installent deux petits ermitages au bord de la Kaveri, fleuve sacré du pays tamoul. Ainsi naquit l’ashram de la Trinité, le Saccidânanda Ashram ou Santhivanam 5. Dans le silence et dans ce dénuement, le Père vivra les sept dernières années de sa vie, offrant les souffrances de sa vie contemplative pour l’Église.

Sans doute au fur et a mesure que passaient les années il mesura l’abîme entre le christianisme et l’hindouisme et ce chemin de rencontre tant cherché se dissimulait d’avantage à sa vue à mesure que son enfouissement silencieux et sa solitude se faisaient âpres. Mais jamais il ne perdit l’espérance car il savait – et ce fut la dernière parole de son ultime conférence – que « bien souvent l’amour entre là où l’intellect doit rester à la porte 6 ». Si sa quête intellectuelle était éprouvée, ce prêtre, dans toutes ses souffrances, devenait davantage chrétien car plus aimant et plus reflet de l’amour de Celui dont il était le témoin. Il avait un immense respect pour tous, des plus petits aux plus grands et cela était comme son unique prédication.

Une visiteuse française de l’ashram à cette époque en témoigne : « On venait simplement le voir, ou plus souvent encore demander sa bénédiction. On lui apportait des fruits, on touchait ses pieds, et dans son extrême simplicité, le Père laissait faire, comme si l’hommage était adressé à quelqu’un d’autre. Les visiteurs étaient de toutes castes, quoique les très pauvres furent en majorité. Et tous, du brahme à l’intouchable, étaient sensibles au rayonnement de cet homme frêle, prêtre du Très Haut, de cet homme qui fut sans doute, pour eux tous, un peu comme la révélation de la charité de Dieu même. Un tel témoignage, qui peut en mesurer la fécondité 7 ? »

Enfoncé dans l’épaisseur du bois.

Le père Monchanin meurt le 10 octobre 1957, à l’hôpital Saint-Antoine de Paris. Sa vie et son sacerdoce furent un long chemin de croix. Il avait compris que sa vie de missionnaire en Inde serait une longue avancée dans la solitude et l’angoisse. N’avait-il pas écrit qu’il fallait « entrer aux Indes comme à Gethsémani » pour que « l’Inde découvre sa paix abyssale 8 », la paix de la découverte du Mystère trinitaire ? N’avait-il pas fait cette confidence : « Enfonçons-nous dans l’épaisseur du bois… oui, savoir vivre et mourir sans qu’une étoile se lève dans le cœur, voilà la mission 9. » Rien de ce qu’il avait désiré pour l’Inde n’était apparu… et lui-même mourut hors de la terre d’élection.

Il savait surtout qu’être prêtre, c’est être crucifié et jusqu’au bout, son cœur de prêtre était habité par l’attente de la venue du Christ pour l’Inde, pour le monde entier, pour chacun surtout… Aussi il déposait chaque joie et chaque peine des hommes sur sa patène de prêtre, chaque angoisse du monde, chaque désir que l’homme a de Dieu. Et peut-être était ce long désir de Dieu, exprimé en chacune des cultures et chacun de ceux venant au monde, qui était plus que tout sa souffrance de prêtre. C’est pour le Christ qu’il était missionnaire, « pour achever le Christ, pour que son incarnation » en chaque être du monde quelle que soit sa culture « soit totale ». Et comme son Maître, ce prêtre mourut dans la solitude de l’âme et l’échec humain, comme le grain de blé qui meurt sans savoir quel fruit il portera dans l’Église.

Mais la vérité de la vie de ce prêtre faisait, à ce moment même, de ce vaincu un vainqueur.

Yann Vagneux

1. Témoignage de Mme Suzanne Michée dans Résonances lyonnaises, 1er février 1958.
2. Lettre à sa mère, Noël 1939.
3. Dans la conférence La quête de l’absolu, donnée à Madras en 1956.
4. Lettre à Mme Adiceam du 18 novembre 1938.
5. Sacchidanandam signifie en sanscrit l’ultime qualification hindoue du Mystère comme être (sat), connaissance (sit) et joie (adandam) dans laquelle le père Monchanin voyait une préfiguration du mystère trinitaire. Shantivanam signifie « bois de la paix », l’ashram fut fondé dans un bois de manguiers.
6. Dans la conférence La quête de l’absolu, donnée à Madras en 1956.
Témoignage de M. Biardeau publié dans L’abbé Jules Monchanin, Paris, 1960.
7. Lettre à Marguerite Prost du 1er octobre 1945.
8. Paroles à Mère Marie de l’Assomption, fondatrice du Cercle Saint-Jean-Baptiste, en décembre 1946.
9. Dans la conférence aux clarisses de Rabat, janvier 1947.
10. Paroles d’une conférence aux clarisses de Rabat, janvier 1947.

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