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Père René Voillaume

« Le 7 mai 1947, je fondais avec mes trois frères la première fraternité ouvrière des petits frères de Jésus à Aix-en-Provence. Pour nous qui venions du silence du désert, c’était une aventure hasardeuse. Il y a de cela 50 ans. En Janvier 1951, quatre ans plus tard, paraissait aux éditions du Cerf Au cœur des masses. Ce livre dépassa les 100 000 exemplaires. Ainsi se répandait, fécondé par une grâce manifeste de Dieu, le message spirituel de l’ermite du Hoggar, mort sans disciple. » (René Voillaume , Charles de Foucauld et ses premiers disciples, Bayard Éditions, 1998, Paris, p.7.)

Ce sont les premières lignes de l’ultime livre qu’a écrit René Voillaume à 93 ans. En peu de mots, elles mettent en lumière ce qu’il fut : un fondateur, un auteur mais plus que tout un disciple passionné de Charles de Foucauld. Elles nous introduisent par la même, à ce qui lui a été donné de vivre en tant que protagoniste principal de ce que nous ne craignons pas – avec lui – « de considérer comme une aventure spirituelle de notre temps ». (Ibid)

Né le 19 juillet 1905 à Versailles au sein d’une famille nombreuse et profondément chrétienne, René Voillaume poursuit ses études au collège Saint Jean de Bethune. Durant l’année de son bac en 1921, alors qu’il envisageait des études supérieurs d’ingénieur, il reçoit d’une manière très particulière « aussi subite qu’inattendue », durant une adoration, son appel au sacerdoce: «J’avais la tête dans mes mains en prière d’action de grâces, lorsque tout à coup je fus saisi et comme élevé au-dessus de moi-même par une vision très forte dans laquelle j’étais transporté vers l’ostensoir et je pénétrais dans l’hostie d’une manière qu’on ne peut ni dire ni expliquer. C’est comme si je fusionnais avec le Saint-Sacrement. […] Ce n’est pas tant cette vision qui me frappa que la transformation intérieure instantanée qui se fit en moi. […] Je ne pouvais douter un seul instant que ce ne fût une intervention directe du Christ, qui voulait que je me consacre à lui et à Son Eucharistie. ». (Ibid, p 105-106. )

    
Texte du Père René Voillaume

Depuis quelques temps le Seigneur travaille dans les Fraternités, et c’est dans le sens de l’amour vrai, celui qui vous arrache à vos plans, à vos habitudes, à vos prévisions humaines, celui qui vous livre, vaincu, broyé, toujours inachevé, à la volonté de Jésus, présente dans les sollicitations importunes des évènements, du travail, de la fatigue et surtout des souffrances des hommes en face desquelles vous devez renoncer à votre désir de faire quelque chose d’efficace, parce que vous n’avez pas le pouvoir de guérir toute souffrance. Tout cela met en déroute vos conceptions sur la manière dont vous pensiez que vous pourriez traduire votre amour.

Savoir aimer comme Jésus, c’est notre vocation et c’est le précepte du Seigneur.

Vous n’avez, au fond pas autre chose à apprendre : c’est la perfection.

Quel sens peut bien avoir une vie régulière, un horaire bien suivi, votre tranquillité, si tout cela ne doit pas contribuer à vous arracher à votre égoïsme et à vous livrer pieds et poings liés à un amour qui doit tout prendre en vous, sans vous laisser un petit coin où vous reposer. L’amour auquel Jésus veut vous mener l’a conduit, Lui, à l’agonie, à l’épuisement total de ses forces humaines et à la mort sur le bois. Votre vie sera dure, difficile, bousculée, mais Dieu – j’en suis de plus en plus convaincu, d’une certitude totale – ne veut pas nous mettre à l’abri. Notre vocation est d’aller à l’amour par ce chemin. ( René Voillaume , Au coeur des masses, éd. Cerf, 7 e éd., Paris, 1957, p.381-382)

Pre Ren  VoillaumeCette grâce intérieure orientera toute sa vie : sa vocation sacerdotale, mais aussi son appel à une vie contemplative centrée sur l’Eucharistie.

Durant cette même année, naissait également en lui un désir d’être missionnaire. Ce qui l’attirait c’était : « 1) l’évangélisation des âmes simples, 2) la souffrance et la ressemblance de la vie missionnaire avec celle de Jésus-Christ et des apôtres, et un secret désir du martyre. » (Ibid, p 107.). C’est ce même appel, bien qu’exprimé de façon différente, que l’on retrouvera dans sa vocation de « Petit frère de Jésus » à travers d’une part une présence aux pauvres et d’autre part une vie profondément contemplative.

Attiré dans un premier temps par les Pères Blancs, il se sentira rapidement appelé à un autre chemin après la lecture de la biographie de Charles de Foucauld d’Hervé Bazin. Ce fut pour lui un autre événement déterminant de sa vocation. « J’éprouvais un choc intérieur […] Cette vie rejoignait mes aspirations missionnaires, mon attrait pour la vie monastique et pour l’adoration du saint sacrement. » (Ibid, p. 109.) . Il se sentira alors définitivement appelé à suivre les traces de l’ermite du Hoggar. Depuis cette « rencontre », René Voillaume restera inconditionnellement fidèle à ce maître, à ce «  saint qui a nourri mon âme », qui fut pour lui non pas « un sujet d’étude, mais quelqu’un que j’aime, que je dois imiter et qui demeure vivant et présent dans ma vie. » ( Ibid, p. 48.)

Être disciple de Charles de Foucauld : c’était l’appel qu’il avait reçu, mais comment faire? Le frère Charles était mort, seul, sans disciple… Et pourtant, ces dans cette vie du solitaire du Hoggar qu’il trouve l’écho les plus intérieurs de sa vocation.

Pre Ren  VoillaumeCommencera alors pour René Voillaume un long chemin plein d’incertitudes et de difficultés pour être fidèle à ses aspirations les plus profondes. Ces années de formation en Tunisie, au séminaire d’Issy les Moulineaux, à Rome, furent également accompagnées de grâce toutes particulières qui lui donnèrent « la lumière et la force [pour] poursuivre le chemin du frère Charles » ( Ibid, p. 138.) et fonder finalement avec quelques autres disciples, en 1933, la première communauté des « Petits frères de Jésus » à El-Abiodh-Sidi-Cheikh, au Sahara.

Ils débutèrent à cette époque quelque chose de nouveau dans l’Église : celle d’une vie missionnaire contemplative en plein désert.  «Nous arrivions pour mener une vie religieuse de silence, de solitude et de prière. Cependant nous concevions cette vie commune et cloîtrée comme insérée dans le monde de l’islam. […] À la suite du père de Foucauld, ce n’est pas d’abord au désert que nous allions, mais à la rencontre d’une population que nous assumerions dans notre vie, par notre témoignage et en notre intercession . » ( Ibid, p. 207.)

Cette vie suivant une règle monastique sera bien différente de ce que vivra plus tard les petites fraternités ouvrières. Il n’empêche que pour René Voillaume, ces années ne seront pour lui aucunement une parenthèse dans la fondation mais bien au contraire elles demeureront un moment fondateur pour les Petits frères de Jésus.  « Solidement fondée sur cet appel à contempler sans cesse le Visage de Dieu, la fraternité va être appelée, à la suite du frère Charles et comme lui, à rejoindre progressivement les hommes à Nazareth, mais à les rejoindre en témoin de la vérité de la contemplation. » ( Ibid, p. 138.)

Cette nouvelle orientation des fraternités a mûri peu à peu à travers une réflexion intérieure à la vie de la fraternité sur la fidélité à l’Esprit du père de Foucauld. Elle naît aussi de l’élan missionnaire auprès des ouvriers qui anime l’Église de France de cette époque et de nombreuses rencontres faites en son sein : le père Jacques Loew et l’abbé Guérin notamment.

Parmi ces rencontres, il y en a une qui sera décisive : celle de Petite Sœur Magdeleine , la fondatrice des Petites sœurs de Jésus. C’est en mars 1938, au cours d’un pèlerinage au tombeau de Charles de Foucauld, en Algérie, qu’ils se rencontreront pour la première fois. Ils ne cesseront ensuite de travailler en étroite relation jusqu’à la mort de celle-ci, en 1989. « La collaboration presque constante que Dieu permit entre nous deux, surtout dans les deux premières années de nos fondations, fut certainement un élément essentiel de leur naissance et de leur évolution. J’ai dit que j’avais souvent été réconforté par elle, et c’est vrai. Cependant je crois sincèrement que son apport principal fut de m’obliger à voir plus large que les fraternités de frères. Elle m’assura à plusieurs reprises, […] alors que les fraternités ouvrières n’existaient pas encore, que ma mission s’étendrait aux petites sœurs, aux prêtres et laïcs à travers le monde. » (Ibid, p. 369.)

La première fraternité ouvrière débuta en 1947 et les fondations se multiplièrent ensuite les années suivantes. Dans cette nouvelle vie des Petits frères, l’amitié joue un rôle central : tout d’abord avec le Christ dans chaque adoration, mais aussi dans la présence aux plus pauvres et finalement cette vie fraternelle au sein d’une petite communauté.

Cette nouvelle orientation des Petits frères de Jésus est présentée par René Voillaume dans son livre Au cœur des masses, recueil de lettres à ses frères, publié en 1950. En voici un extrait : « “Je ne puis concevoir l’amour sans un besoin impérieux de conformité, de ressemblance, et surtout de partage de toutes les peines, des difficultés, de toute les duretés de la vie… Je ne juge personne, Mon Dieu, les autres sont vos serviteurs et mes frères et je ne dois que les aimer… Mais pour moi, il m’est impossible de comprendre l’amour sans la recherche de la ressemblance et le besoin de partager toutes les Croix.” C’est ce besoin d’amour qui est à l’origine de toute la vie du Père. Il explique toutes ses attitudes, toute sa spiritualité. Ce même appel nous l’avons entendu, et c’est lui qui nous a poussés à choisir le Frère Charles comme guide. Partager la vie par amour et surtout les souffrances et les duretés de celle-ci : c’est tout ce que nous voulons faire. Nous aimons Jésus : nous voudrons partager tout son labeur de sauveur et toutes ses souffrances. Nous aimons les hommes, nos frères : nous voudrons partager la vie des pauvres, de ceux qui souffrent, simplement par amour, pas pour autre chose, sans but, comme l’amour est lui-même sans but. Et c’est pourquoi nous trouvons dans la réalisation concrète de cet idéal, un égal besoin de prière, de détachement, et un égal besoin de travailler avec les hommes dans la pauvreté et la fatigue» ( René Voillaume, Au coeur des masses, éd. Cerf, 7 e éd., Paris, 1957, p. 216-217.). Ce livre va le faire connaître dans le monde entier car il connut très vite un succès considérable et fut traduit et édité au fur et à mesure que les fraternités gagnaient en universalité.

En 1956, René Voillaume fonde les Petits frères de l’Évangile et, en 1963, les Petites sœurs de l’Évangile, dans la même spiritualité inspirée de Charles de Foucauld, avec pour mission l’évangélisation des populations plus pauvres et plus éloignées de l’Église et l’accompagnement de communautés chrétiennes dans ces milieux. Comme fondateur il sera amener à voyager beaucoup. Il continuera d’écrire, de former et de se dédier à la prédication. de nombreuses retraites. Le pape Paul VI l’invitera en 1968 à prêcher au Vatican.

Pre Ren  VoillaumeDepuis octobre 2001, le père Voillaume s’était retiré dans la fraternité des Petites Sœurs de Jésus d’Aix-en-Provence. Il nous a quitté le 13 mai 2003.

Les dernières années de sa vie il continuait d’y recevoir ceux qui venaient à lui. rappelant la place de l’Eucharistie dans sa vie de prière certainement à l’image de ce qu’il l’écrivait dans un style un peu prophétique à la fin de son dernier livre et qui sera notre conclusion : « Peut-être allons-nous entrer dans une époque de l’histoire du genre humain qui sera le temps de la compassion dans l’impuissance de trouver les solutions aux problèmes posés. Il nous faudra plus que jamais nous offrir en intercession, en communion au sacrifice du Seigneur, nous plongeant dans son Eucharistie pour supplier la miséricorde de notre Sauveur de se répandre sur tous les hommes ». (René Voillaume , Charles de Foucauld et ses premiers disciples, Bayard Éditions, 1998, Paris, p 478.).


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