Thérèse : un maître pour Points-Cœur
D’un Point-Cœur à l’autre n° 19, juin 1997
Thérèse de l’Enfant-Jésus : elle est, en ce siècle, à l’origine de multiples aventures spirituelles – fondations de communautés, conversions, protections particulières. Cela en France et dans beaucoup d’autres pays. À n’en pas douter, elle tient sa promesse de « passer son ciel à faire du bien sur la terre » ! Points-Cœur n’échappe pas aux largesses de la carmélite de Lisieux. Il est vrai que, dès le début de l’Œuvre, le jour même où pour la première fois, je remettais entre les mains d’un prélat l’intuition que j’avais reçue, j’eus l’occasion d’en confier la réalisation à la Petite Thérèse. C’était au tout début du mois de février 1990. Le cardinal Moreira Neves, que j’avais connu pendant mes études à Rome, était de passage à Trosly-Breuil, où il visitait quelques foyers de l’Arche. L’ayant appris, nous eûmes un entretien téléphonique et le cardinal m’invita à l’accompagner à Lisieux, où il voulait confier à la sainte le séminaire de propédeutique qu’il venait de fonder à Salvador da Bahia, et qu’il avait d’ores et déjà appelé « séminaire Sainte-Thérèse-de-Lisieux ».
Dans la voiture, à peine étions-nous sortis de Paris, je racontai au cardinal l’intuition que j’avais reçue et le désir qui m’habitait de fonder notre première communauté au Brésil. Je n’eus même pas le loisir d’achever ma phrase que déjà dom Lucas, ému, m’ouvrait les bras et me proposait de fonder dans son diocèse le premier Point-Cœur. Puis il ajouta : « Ainsi, aujourd’hui nous ne confierons pas seulement à la Petite Thérèse le Séminaire de Salvador, mais aussi l’Œuvre Points-Cœur ! »
Quand nous arrivâmes au carmel, la mère prieure proposa au cardinal d’entrer dans la clôture et de visiter la cellule de Thérèse, le jardin, le lavoir et l’infirmerie. Il accepta volontiers à condition que je l’accompagne. La mère prieure n’osa refuser. Dans l’infirmerie, il y avait un grand livre d’or que le pape Jean-Paul II avait signé lors de sa venue à Lisieux en 1981. À la suite des intentions pontificales figuraient nombre d’intentions cardinalices. Après qu’il eut remis à la sainte qui aimait tant les prêtres l’avenir de son séminaire, dom Lucas me passa le stylo et m’invita à écrire quelques mots sur le beau cahier d’or. C’est ainsi que se mêla à moult paraphes de prélats la signature d’un pauvre prêtre qui ne pensait qu’à exprimer aux plus petits et aux plus blessés de la planète la compassion de Dieu. J’ose croire, malgré tout, que la petite Thérèse sut lire notre intention et nous aida largement dans l’accomplissement de notre mission. Puisse-t-elle aujourd’hui encore être comme une invisible Amie des enfants auprès des myriades d’enfants et d’adultes que nous aimerions rejoindre sans le pouvoir ! Puisse-t-elle aussi nous permettre de puiser dans le trésor de grâces que le Seigneur lui a permis de constituer pour répondre plus adéquatement à la mission de consolation qu’ont reçue les Amis des enfants !
C’est que bien des aspects du mystère chrétien que nous tentons de vivre étaient pour sainte Thérèse les axes de « la petite voie » qu’elle légua à l’Église. Tâchons de le découvrir.
« Je ne suis qu’une enfant impuissante et faible »
Lorsque Thérèse Martin entre au carmel de Lisieux le 9 avril 1888, elle a tout juste quinze ans. Certes, jusque-là elle a bénéficié d’une forte expérience de Dieu et il a fallu qu’elle affronte de douloureuses épreuves mais, malgré les désirs ardents qui habitaient son cœur et la maturité que donne une vie spirituelle précoce, les événements la remettent constamment en face de sa jeunesse : elle n’a pas l’âge requis pour entrer au Carmel, elle se trouve souvent au milieu de personnes plus âgées qu’elle, etc. Cette situation aurait pu être à l’origine d’un complexe de taille.
Or, d’une part, Thérèse ne se résout pas à cet obstacle pour la réalisation de son idéal : elle n’hésite pas à demander au Saint-Père son entrée au Carmel. D’autre part, elle a l’intelligence de se servir de sa petitesse comme une voie pour grandir dans l’intimité de Dieu.
Pour Thérèse, son appel au Carmel est du domaine de la certitude. Elle n’en doute aucunement. Or le Seigneur sait qui Il appelle. Il sait, en l’occurrence, que Thérèse est encore une enfant. Il faudra donc bien qu’Il l’accueille comme elle est et qu’Il se serve même de sa jeunesse et de sa fragilité pour faire d’elle une sainte. Après tout n’est-ce pas une grande grâce que d’être petit et de le rester : « Si vous ne devenez comme des petits enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux. » Et Thérèse d’introduire sa petite voie : « Le seul moyen de faire de rapides progrès dans la voie de l’amour est celui de rester toujours bien petite ; c’est ainsi que j’ai fait » (H 275).
Au début peut-être, Thérèse pensait que cette voie lui était spécifiquement réservée à cause de la conscience particulière qu’elle avait de sa jeunesse. Elle avait à entrer au Carmel – c’était sûr ! – et à la fois elle s’en sentait trop petite. Elle avait à contribuer à la formation des novices et, d’une certaine façon, elle s’en savait tout à fait incapable : elle avait tout juste vingt ans ! Finalement, il fallut qu’elle affronte la maladie, l’agonie et la mort, mais pour tout cela, elle se sentait trop petite : « Je ne vais pas savoir mourir ! »
Très vite cependant, sœur Thérèse de l’Enfant-Jésus se rend compte que la fragilité n’est pas l’apanage des seuls petits enfants. Elle est le lot de tous les hommes, jeunes et vieux. La grâce est de le reconnaître pour toujours bénéficier de la miséricorde que le Seigneur accorde aux enfants. C’est dans ce sens que Thérèse écrira : « L’âge n’est rien aux yeux du Bon Dieu et je m’arrangerai de façon à rester petit enfant, même en vivant très longtemps » (N 20).
Il n’est rien de plus universel, dans le monde de ceux qui veulent suivre la voie de l’Évangile, que la conscience de la disproportion entre la mission que Dieu impartit à chacun et l’incapacité qu’il a à y correspondre. Face à cette situation, la tentation est toujours la désespérance qui vient de la prétention que l’homme pourrait s’égaler avec Dieu : « Je n’y arriverai jamais ! Je suis incapable ! La sainteté n’est pas pour moi ! » Le génie de Thérèse est de faire de ses limites le levier qui la conduira au sommet de la perfection : « Je suis incapable de vertus ; ma vertu, c’est Jésus. » « Il y a bientôt neuf ans que je suis dans la maison du Seigneur. Je devrais donc être déjà avancée dans les voies de la perfection, mais je ne suis encore qu’au bas de l’échelle ; cela ne me décourage pas et je suis aussi gaie que la cigale ; comme elle, je chante toujours » (L 356). Seul compte alors l’union au Maître : « J’ai senti que l’unique chose nécessaire était de m’unir de plus en plus à Jésus et que le reste me serait donné par surcroît » (MA 285).
Les Amis des enfants ont particulièrement conscience de l’abîme qui existe entre leurs capacités et les compétences qui seraient nécessaires pour accomplir leur mission. Ils n’ont pas fait six années d’études au séminaire ! Ils connaissent à peine la langue qu’il leur faudra parler ! Ils n’ont guère d’expériences pédagogiques ! Ils ne sont pas habitués aux conditions matérielles dans lesquelles ils devront vivre ! Ils ne savent pas aimer comme il faut ! Bref, ils sont trop petits ! Avant de partir, qui parmi eux ne connaît pas des moments d’angoisse, de panique ? Ils voudraient échapper, n’avoir pas entendu ! Mais l’appel est plus fort. Et alors ils comprennent : Dieu, plus que de leurs compétences, a besoin de leur confiance. « Jésus ne demande pas de grandes actions, mais seulement l’abandon et la reconnaissance » (MA 219-220).
« On n’attend jamais trop de Dieu… »
Thérèse est curieuse de Dieu. Certes, en lui, elle adore le mystère qui la dépasse, mais elle ne se satisfait pas de ne pouvoir le connaître. La théologie négative ne la tente guère… Si elle avait été prêtre, dit-elle, elle aurait aimé connaître l’hébreu et le grec pour être plus proche de la Parole, elle aurait aimé découvrir son visage sans écran.
Ce qui la bouleverse en Dieu, c’est sa paternité. Ce qui l’afflige en l’homme, c’est sa peur de Dieu. Peut-être ces deux phrases suffiraient-elles pour résumer toute la doctrine de Thérèse… Dès lors, tout s’ensuit : si Dieu est Père, Il est juste et bon… s’Il est juste et bon, Il est miséricordieux… s’Il est miséricordieux, pourquoi les hommes le craindraient-ils comme on craint quelqu’un de redoutable ? On dit de saint François qu’il battait la campagne d’Assise en répétant inlassablement : « Dio non è amato ! » On aurait bien imaginé sainte Thérèse parcourir la Normandie et le monde entier en criant à tous : « N’ayez pas peur de Dieu ! Dieu veut le bien de l’homme ! »
À n’en pas douter, le Seigneur apprécie l’attitude de Thérèse à son égard. Ceux qui aiment savent bien comme les blesse la méfiance de ceux qu’ils aiment. Et si l’homme déjà réagit ainsi, combien plus Dieu qui aime tellement plus ! La confiance de l’homme envers Dieu, pour être juste, ne peut être que proportionnelle à l’amour que Dieu porte à l’homme. Et puisque l’amour de Dieu envers l’homme est infini, parfait, sans condition, la confiance de l’homme envers Dieu ne peut être qu’infinie, parfaite, sans condition… et s’appliquer dans tous les domaines parce que Dieu pourvoit à tout : « Regardez les lys des champs… Voyez les oiseaux du Ciel… »
Faire l’expérience de Dieu, c’est souvent faire l’expérience de la proximité de Dieu dans les choses les plus concrètes, dans les événements les plus insignifiants, dans les coïncidences les plus inattendues… Le fait que nos cheveux sont comptés est pour nous plus révélateur de l’existence et de la tendresse de Dieu que le fait que le sont aussi les planètes et les grains de sable. L’homme a la vue si limitée qu’il voit plus facilement Dieu dans le microcosme de son existence que dans le macrocosme qui l’environne.
On ne peut cependant faire cette expérience de Dieu sans accepter une réelle démission : pour que Dieu agisse, il faut lui céder la main, il faut lui demander d’être le gestionnaire de nos biens, il faut lui remettre notre portefeuille. C’est comme si l’exercice de la puissance de Dieu voulait être conditionné par la confiance qu’on lui accorde.
Dès qu’elle eut franchi la clôture du carmel, Thérèse ne voulut plus rien avoir en propre ; elle ne voulut plus rien décider. Pour passer du monde au cloître elle ne fit que quelques pas, mais ceux-ci signifièrent sa volonté de passer tout entière en Dieu. Désormais son idéal ne fut plus de décider, mais d’épouser ; il ne fut plus de diriger mais de s’abandonner ; il ne fut plus d’inventer mais de correspondre. Le résultat fut immédiat : sa fécondité devint immense, ses biens illimités. Sa richesse devenait celle de Dieu…
À Points-Cœur, un tel secret nous est apparu. C’est pourquoi plus que de chercher avec intrépidité et angoisse les moyens d’accomplir notre mission, notre souci constant est d’épouser la volonté de Dieu, de s’abandonner à son amour, de correspondre à l’appel qu’Il nous a lancé. En Dieu nous voulons mettre notre confiance plutôt qu’en une stratégie…
« Me voici assise à la table des pécheurs »
Si Thérèse entre au Carmel, ce n’est pas simplement pour accomplir sa propre Pâque en Dieu. Thérèse aime l’humanité. Le destin du monde, des pécheurs l’inquiète. Elle est toute petite et consciente cependant qu’elle a à tirer avec elle, comme un filet très lourd, une pêche immense vers le rivage. Les missionnaires, les condamnés à mort, les « repenties », les athées font partie de sa cordée. C’est avec eux qu’elle veut aller à Dieu.
Le Christ, en venant sur terre, a permis aux hommes de retrouver le chemin qui conduit au Père et leur a ouvert les portes du Royaume. Pour cela, Il prit sur lui leur faute, Il se laissa blesser de leurs blessures, Il confessa au Père leurs péchés comme les siens. Les ténèbres l’envahirent même si profondément qu’on l’entendit, lui, le Fils de Dieu, crier sur la croix : « Eloï ! Eloï ! Lama sabactani ! »
À cette œuvre de rédemption – c’est-à-dire aussi à cette angoisse de Gethsémani, à cette soif de la croix, à cet effroi de la mort –, Jésus veut associer son Église. Thérèse entend cette invitation. Elle y répond par son Acte d’offrande à l’Amour miséricordieux et, avec passion, travaille avec le Christ, en lui, au salut des pécheurs : « Je vous demande, ô mon Dieu, d’être brisée [par compassion pour les pécheurs] par les âmes justes qui m’entourent » (L 427).
Dieu prend au sérieux l’oblation de Thérèse. On ne s’offre pas impunément à son amour ! Et de même que le Christ marche vers son heure en empruntant un chemin d’anéantissement toujours plus radical, Thérèse va poursuivre sa route de carmélite en expérimentant chaque jour davantage la condition de pécheresse. Alors que depuis sa naissance l’amour de Dieu est pour elle une évidence, voilà qu’elle, elle le percevra de moins en moins : « Je ne sais pas quelle voix maudite me disait : es-tu sûre d’être aimée de Dieu ? Est-il venu te le dire ? Ce n’est pas l’opinion de quelques créatures qui te justifiera devant lui » (Pe 267 – 408). Alors que comme carmélite elle consacre aussi quotidiennement deux heures à l’oraison, la voilà emplie de pensées matérialistes : « Si vous saviez quelles affreuses pensées m’obsèdent… C’est le raisonnement des pires matérialistes qui s’impose à mon esprit : oh ! ma petite mère, faut-il avoir des pensées comme cela, quand on aime tant le Bon Dieu » (Pe 266 – 408). Et jusqu’au bout, elle ne saura plus si elle a la foi, si elle a l’espérance, s’il lui reste un peu d’amour. Elle entre dans un combat qui n’est autre que celui de la croix : « C’est l’agonie toute pure, sans aucun mélange de consolation… Le calice est plein jusqu’au bord ! Non, je n’aurais jamais cru qu’il fût possible de tant souffrir… Je ne puis m’expliquer cela que par mon désir extrême de sauver des âmes » (H 253). Elle demande qu’on attache le crucifix à ses mains pour être sûre de ne pas calomnier. Elle le tient. Et elle tient. Elle tient à la table des pécheurs avec lui, le Sauveur, et accomplit ainsi son labeur de carmélite jusqu’au bout.
Le Seigneur prit au sérieux l’acte d’offrande de Thérèse. Il prend aussi au sérieux l’engagement des Amis des enfants en les invitant à travailler de l’intérieur à la rédemption du monde. Si la mission de l’Œuvre Points-Cœur, c’est la compassion – et la compassion par excellence est la prise en charge de la souffrance due au péché –, cette mission est essentiellement une mission christologique. Elle consiste à être là où est Jésus en tant que rédempteur de l’humanité, c’est-à-dire assis à la table des pécheurs, effondré au jardin des Oliviers, élevé au Golgotha, ou plus précisément présent tout à la fois dans le Cœur du Père et dans celui des pécheurs. La vie sera un mélange de lumière et de nuit… Parfois la nuit paraîtra absorber toute la lumière, d’autres fois la lumière triomphera… Parfois la place du péché sera si grande qu’elle semblera avoir tout envahi, d’autres fois la grâce sera si forte que le reste aura valeur de chimère… En d’autres termes, la vie de Thérèse aura été un combat – le plus important des combats –, et celle des Amis des enfants l’est aussi, mais ce combat pour qui le livre en Dieu est déjà victoire.
Qu’il est décisif, le jour où Thérèse, qui brûle du désir d’être apôtre, d’être missionnaire, d’être martyre, découvre que sa vocation est d’être amour au cœur de l’Église ! « Je compris que l’Amour renfermait toutes les vocations, que l’Amour était tout, qu’il embrassait tous les temps et tous les lieux… » (MA 229-230). Elle va donc enseigner, elle aimera. Elle va laver son linge, elle aimera. Elle va écrire, elle aimera. Elle va souffrir, elle aimera encore. En tout, son unique préoccupation sera désormais l’amour car seul importe l’amour, seul sauve l’amour. Pour les Amis des enfants, la tentation est grande aussi d’être papa et maman pour tant d’orphelins, infirmier et instituteur, ingénieur et politicien, et mille choses encore… Or leur vocation dépasse toutes ces vocations, elle les accomplit toutes… Ils ont à être là où ils sont, à chaque instant, amour au cœur de ceux qui souffrent. Et Thérèse qui, désormais contemple l’amour du Fils, leur est offerte comme maître…