LA BIEN-AIMÉE DE CALCUTTA
Dimanche 19 octobre 2003, trois cent mille pèlerins se
pressent autour de Jean-Paul II pour béatifier celle qui
est déjà sainte dans le cœur des slums de
l’Inde et d’ailleurs. Mère Teresa, apôtre
de l’espérance et mère des pauvres, a conclu
depuis plusieurs années déjà son chemin
sur terre, mais la silhouette fragile de celle qui se donna inlassablement
au nom de Jésus habite toutes les mémoires. Il
faudrait méditer longuement sur le destin de cette Albanaise
née en 1910 en Macédoine. Agnès Gonxha Bojaxhiu
est élevée dans la foi chrétienne et alors
qu’elle n’est encore qu’une toute jeune fille,
elle dévore les ouvrages des missionnaires croates et
slovènes. À seize ans, sa vocation est claire :
servir Dieu dans les contrées lointaines. En 1918, elle
part pour la maison mère des sœurs de Notre-Dame-de-Lorette
puis, devenue quelques années plus tard sœur Teresa,
elle s’embarque pour l’Inde. Professeur dans une école
de Calcutta où les enfants l’aiment au point de
l’appeler Ma, elle reçoit en 1946 un appel à servir
les plus pauvres. Donnée pleinement à son Époux,
mue par la prière et un profond désir de sainteté,
Mother bouleverse le monde entier par sa simplicité, sa
bonté et son abnégation.
C’est que Dieu avait choisi Mère Teresa pour révéler
au monde son Amour.
Dans les années quarante, Mère Teresa dirige une école de jeunes filles à Calcutta : elle est frappée par la misère dans laquelle vivent ses élèves et avec elles, des milliers d’hommes et de femmes jetés à la rue. Le Seigneur fait croître dans son âme le désir d’aimer et de servir les pauvres. Elle se prépare en fait à vivre son « Chemin de Damas ». Le 10 septembre 1946, elle entend dans le train entre Calcutta et Darjeeling « un appel à renoncer à tout et à Le suivre, Lui, le Christ, dans les taudis, pour Le servir parmi les plus pauvres des pauvres. Je savais que c’était Sa volonté et que je devais Le suivre. » Il lui est impossible de résister à cet appel, initié dans une grande pauvreté et un total abandon. Elle n’obtient d’abord aucune réponse favorable de son évêque. Il lui faudra attendre 1 948 pour revenir à Calcutta vêtue du fameux sari bordé de bleu, une formation d’infirmière, un morceau de savon et cinq roupies en poche. Elle s’immerge aussitôt dans le peuple des bidonvilles, ne comptant ni son temps, ni sa peine. C’est dans les yeux de son Bien-Aimé que s’éclaircit peu à peu le chemin.
« Pourquoi même dans les plus grands sacrifices on dirait que vous ne faites pas d’effort ? » demanda un jour un journaliste. Mère Teresa répondit : « C’est pour Jésus que nous faisons tout. Nous aimons Jésus. » Au puits de la Samaritaine (Jn 4,7) et au pied de la Croix (Jn 19, 28), les Missionnaires de la Charité se laissent blesser par le cri de Jésus : « J’ai soif » et à travers lui, par celui des souffrants de la terre. Unir en deux vases communicants la soif d’amour de Dieu pour l’homme et celle, souvent ensevelie, de l’homme pour Dieu, voilà leur vocation. Que l’amour réponde à l’Amour…
Mère Teresa se nomme elle-même « l’épouse
du Crucifié ». Les petites sœurs tournent leur
regard vers Celui auquel elles se sont données afin de
l’imiter en toute chose jusqu’à ce que « le
Christ prenne forme en elles » : « ce n’est
plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi » (Ga,
2, 19-20). Comme Jésus, elles portent au monde la Bonne
Nouvelle. Comme Jésus, elles partagent la vie des aveugles,
des mendiants, des paralytiques, des mourants, des laissés-pour-compte.
Comme Jésus, elles doivent répandre autour d’elles
la joie, la lumière, l’espoir. Leur Maître
est l’exemple accompli de l’amour : « Aimez-vous
les unes les autres, supplie la Mère. Il nous a donné sa
vie, rien de moins. Ainsi, vous devez donner ce qui vous est
le plus cher »
L’adoration fidèle d’un Dieu offert en croix
ne peut que mener au don de soi, jusqu’au bout.
Le cœur de la congrégation, c’est l’Eucharistie. Dans ce mystère immense est dévoilée l’humilité d’un Dieu silencieux. Pour la Mère, c’est parce que l’on croit en Jésus totalement donné dans le Saint Sacrifice que l’on a la certitude de Le toucher aussi dans les corps ravagés de nos frères. Mère Teresa évoquait souvent le prêtre s’approchant de l’Eucharistie : « C’est ainsi que vous devez toucher le corps du Christ dans le corps souffrant des hommes. » La Présence réelle dévoile la Présence divine en toute chose.
Souffrance et service des plus pauvres des pauvresUn jour, dans la rue, Mère Teresa ramasse une femme agonisant, jetée par son fils dans une poubelle et dont les membres étaient déjà rongés par les rats et les fourmis. Aucun hôpital ne veut les accueillir. C’est ainsi que naît la maison des mourants de Calcutta où 40 000 personnes ont été depuis transportées pour y finir leur vie dans la paix. Suivent beaucoup d’autres œuvres : orphelinats, cités de la paix pour les lépreux, cuisines de la charité, maisons spécialisées pour les malades du sida. Rien ne semble arrêter ce frêle petit bout de femme, mue par une force intérieure hors du commun.
Les Missionnaires de la Charité, outre les trois vœux de pauvreté, de chasteté et d’obéissance font un pas de plus dans le renoncement en prononçant un quatrième vœu : celui de se vouer au service des plus pauvres d’entre les pauvres, de ceux qui ne peuvent les dédommager de leur peine, dont on n’attend rien en retour. Mère Teresa limite volontairement le travail des sœurs à une catégorie de personnes, les plus méprisés, les plus défigurés. En choisissant l’abaissement et le dépouillement, en consentant au plus difficile, les sœurs s’identifient à Jésus abandonné par les siens, celui qui « s’est anéanti lui-même, en prenant la condition d’esclave » (Ph 2, 7).
L’amour anime ce quatrième vœu, un amour donné librement
et gratuitement. Il répond au cri du Christ en croix : « J’ai
soif ! ». Mère Teresa est hantée par cette
vision de Dieu mendiant l’amour de l’homme : « Affamé d’amour,
Il te regarde ; assoiffé de bonté, Il te supplie
; mis à nu par amour de la vérité, Il espère
en toi ; infirme et emprisonné par amitié, Il attend
cette amitié de toi ; sans abri, Il demande refuge en
ton cœur ; veux-tu être tout cela pour Lui ? »
Le service des pauvres n’est donc pas une fin en soi mais
la voie concrète pour aimer le Christ. Mère Teresa
donne un témoignage bouleversant de l’amour de Dieu
transformé en amour du prochain : « Il existe une
faim tellement profonde : celle de l’amour. Quoi de plus
terrible que la solitude, le fait de ne pas être désiré et
l’abandon de tous ? ». Parcourir inlassablement les
routes de Calcutta et les bidonvilles du monde est à ses
yeux un privilège puisque c’est Jésus que
l’on soulage.
Mais qui aime en vérité souffre. Laver les pieds
des plus pauvres conduit à partager aussi leur passion
: « Voici la signification de l’amour véritable
: donner jusqu’à la douleur. » Pourtant, cette
souffrance peut être transfigurée si elle est unie à celle
de Jésus. C’est ce que Mère Teresa appelait
le « baiser du Crucifié »…
Dans ses innombrables interviews, la Mère ne réclame à ses interlocuteurs ni biens ni argent mais il est frappant de constater avec quelle fréquence elle invite le monde à prier. L’esprit de prière soutient toute l’œuvre des missionnaires de la charité : elles débutent leur journée par la prière communautaire et la messe. En voyage ou en marchant, les sœurs égrènent sans relâche leur chapelet et concluent leur apostolat par une heure d’adoration du Saint-Sacrement, non pour y trouver le repos mais pour être intensément présentes à Celui qui a pris sur Lui toute pauvreté.
Union aux hommes en Dieu – Selon Mère Teresa, la prière profonde et continue unifie notre vie, nous ramène sans cesse à Dieu et fait de nous des instruments de Sa Volonté. Elle élargit le cœur, lève le voile qui obscurcit nos yeux pour que nous contemplions le Christ en tous les visages qui nous sont offerts et portions sur le monde un regard aimant. C’est en connaissant Jésus dans la prière qu’on Le re-connaît dans les corps meurtris des mendiants. Les Constitutions des Missionnaires de la Charité soulignent aussi que la prière est un acte d’amour universel qui relie les hommes entre eux et dans le cœur de Dieu.
Pas de prière sans silence afin que Dieu puisse s’entretenir avec les âmes. Extérieur, le silence vient purifier nos yeux, notre bouche, nos oreilles, tous nos sens. Intérieur, il est l’apaisement du cœur et de l’esprit qui mène à l’oubli de soi, à l’apprentissage de la vérité et à l’union intime avec Dieu. Celui qui se recueille sait accueillir la présence divine en toute chose et en tout lieu.
Force pour la mission – Combien d’observateurs se demandent comment les sœurs peuvent veiller les mourants de longues heures et tenir bon au milieu de misères si épouvantables ! « Sans la force que nous recevons de la prière, notre vie serait impossible. » explique Mère Teresa. Mieux, c’est la prière qui nourrit l’apostolat et le féconde : « Plus vous recevrez dans la prière silencieuse, plus vous pourrez donner dans votre vie active » Le tête-à-tête amoureux avec Dieu se dilate ainsi au cœur du monde. L’action devient contemplation.
La prière fortifie la foi – Elle est en elle-même acte de foi. On raconte souvent l’histoire d’un jeune étranger confessant tristement à Mère Teresa son incroyance. Elle lui dit simplement : « Priez » et lui remit quelques méditations sur l’Évangile de Jean en lui recommandant de les parcourir chaque jour. Il revint quelque temps plus tard et lui annonça : « Maintenant, je crois ».
Mother Teresa répétait à ses sœurs
que la sainteté était un devoir. Elle incitait
tous ses proches à la perfection, grâce à la
prière, la persévérance, le renoncement à soi-même,
la qualité de l’amour donné. Celui qui aspire à être
saint désire aussi amener beaucoup d’âmes à Dieu.
Le salut et la sanctification des plus pauvres, voilà l’un
des buts des Missionnaires de la Charité. Combien d’heures
Mère Teresa a-t-elle passé au chevet des agonisants
pour cueillir sur leurs lèvres un signe de paix et de
réconciliation intérieure…
La sainteté marque le front des élus : le jour
de notre baptême, Dieu nous choisit pour être des
témoins vivants de sa bonté et de sa gloire. Devenir
saint est donc à la fois pure grâce et effort constant
de la volonté : « Avec la bénédiction
de Dieu, je désire, je veux être sainte » martelait
la Mère. Pour elle, la sainteté c’est connaître
Jésus, l’aimer et le servir. C’est Lui appartenir
totalement en nous dépouillant de ce que nous sommes.
Le plus profond désir de Dieu n’est-il pas que nous
nous donnions sans réserve comme Lui s’est livré à nous
sur la croix ? « Quand on regarde sa croix, on comprend
son amour. Sa tête est inclinée pour nous embrasser
; ses bras sont étendus pour nous étreindre ; son
cœur est grand ouvert pour nous accueillir. Voilà ce
que nous devons être dans le monde d’aujour-d’hui. »
La dévotion à la Vierge est au cœur de l’œuvre de Mère Teresa : l’insigne de la congrégation est un rosaire entourant le globe terrestre avec la croix posée sur l’Inde. La fondatrice aimait à dire que ces grains unissaient Dieu et les hommes en une grande chaîne d’amour.
Marie nous apprend à nous abandonner totalement à Dieu : « Je suis la servante du Seigneur » (Luc 1, 38). Mère Teresa a fait sienne cette parole, tâchant d’être un instrument docile entre les mains du Père. Marie est par excellence une âme contemplative, « méditant en son cœur » (Luc 2, 19) ce que Dieu réalisait dans sa vie. Elle est aussi le modèle de la charité. Alors qu’elle porte déjà Jésus et malgré le long chemin à travers les collines de Judée, elle se précipite joyeusement pour aider sa cousine Élisabeth. Le missionnaire sait lui aussi que l’amour n’attend pas. Il court servir les pauvres sans crainte des obstacles. Pleine de sollicitude aux Noces de Cana, la Vierge est aussi la meilleure avocate des humiliés et Mère Teresa le savait qui l’implorait toujours en faisant monter vers elle le cri des pauvres.
Comme unique testament, la « Bien-Aimée » de Calcutta nous laisse une invitation simple et bouleversante, dictée quelques heures seulement avant sa mort : « Vivez seulement pour Jésus par Marie, c’est tout ce que je veux de vous, tout ce que je veux pour vous. »
Jacinthe Blancart